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Ouvriers étrangers : pourquoi la clandestinité les attire ?

Ouvriers étrangers Les ouvriers dans certains cas doivent remettre la moitié de leur salaire à ces agents et politiciens.

Les services de l’immigration ont depuis la semaine dernière arrêté plusieurs ressortissants étrangers en situation illégale. Parmi, des Bangladais, des Malgaches et des Indiens. La plupart sont des ouvriers qui ont déserté leurs employeurs et disparu dans la nature. La clandestinité est un phénomène qui prend de l’ampleur. Mais quelles en sont les raisons ?

Le syndicaliste Faisal Ally Beegun dit ne pas être d’accord avec l’argument des autorités qu’il faut voir s’il y a un trafic humain derrière les travailleurs étrangers clandestins. « J’ai toujours dit que beaucoup de travailleurs étrangers sont déjà victimes de trafic humain lorsqu’ils passent par des agents recruteurs sans scrupules qui les promettent monts et merveilles et les tondent financièrement. Il y a certains agents recruteurs que j’appelle des trafiquants », dit le syndicaliste.

Il ajoute que le gouvernement a déjà proposé de revoir tout le système de recrutement des travailleurs étrangers, en n’ayant plus recours aux agents, afin de simplifier le processus et le rendre plus transparent et éviter que des ouvriers étrangers soient victimes de la malhonnêteté de certains agents, malheureusement toujours rien jusqu’ici. Il soutient avoir lui-même déjà dénoncé plus de 50 agents recruteurs pour leurs agissements, mais aucune action n’a été prise. Le syndicaliste affirme qu’on est en train, à tort, de faire un amalgame entre les ressortissantes étrangères qui arrivent avec un visa pour ensuite s’adonner à la prostitution et les travailleurs qui arrivent avec un permis de travail en bonne et due forme, mais qui délaissent par la suite leurs employeurs pour des raisons évidentes.

Human Trafficking

« C’est un véritable drame humain. L’agent recruteur promet des salaires mirobolants. Un ouvrier paie jusqu’à Rs 250,000 comme commission à l’agent pour avoir un emploi à Maurice. Il contracte un emprunt ou vend ses biens familiaux. Une fois à Maurice, il se rend compte d’avoir été dupé. Le salaire est à Rs 8,000. Pire, certains employeurs ne respectent pas les conditions de travail. D’autres tardent à payer », explique Faisal Ally Beegun. Pris dans un piège, l’ouvrier est obligé de s’évader, pensant qu’il travaillera au noir, afin de récolter le maximum d’argent pour qu’il puisse retourner dans son pays et payer ses dettes. Le syndicaliste fait un parallèle du temps de l’esclavage où ces derniers se sauvaient pour ne pas subir la misère. « Ils préféraient se jeter de la montagne au lieu de retourner chez leurs maîtres qui arrivent à les capturer. Nous, nous déportons les clandestins immédiatement, sans même connaître leur histoire. »

Le syndicaliste déplore la façon dont on procède à l’arrestation des clandestins. Pour lui, c’est une atteinte à la dignité humaine de les appréhender en direct sur caméra. Les travailleurs clandestins ont le droit d’être représentés par un avocat ou un syndicaliste.

Reaz Chuttoo, un des représentants de la Confédération des Travailleurs du Secteur Privé (CTSP), blâme l’ancien gouvernement pour avoir permis aux étrangers entrant avec un visa touriste de demander un permis de travail (NDLR : aujourd’hui, il n’est plus possible de convertir un visa touriste en ‘business’). Cela avait ouvert la porte aux abus. Il dit que beaucoup de travailleurs illégaux finissent par travailler comme ‘helpers’ ou au sein des petites entreprises qui ne peuvent recruter des étrangers officiellement. « Je pense qu’il y a beaucoup de clandestins à Maurice. Quand le CTSP était en mission au Bangladesh, on nous avait dit qu’il y a 50,000  Bangladais à Maurice, alors que nos chiffres officiels démontrent 30 000 à 35 000. Je pense que la situation va s’empirer. »  Il est temps de mettre bon ordre, car nous aurons à dépendre sur les travailleurs étrangers, à l'avenir, avec notre population qui se rétrécit. Ceux qui sont déportés tentent de revenir avec un nouveau passeport et un nouveau nom. Il raconte que beaucoup d’agents recruteurs bangladais opèrent sous la férule des politiciens bangladais et les ouvriers dans certains cas doivent remettre la moitié de leur salaire à ces agents et politiciens. « C’est cela le vrai human trafficking. »  Son syndicat organise une manifestation, ce samedi à Rose-Hill  pour dénoncer le trafic humain. Le gouvernement a promis beaucoup de changements, mais ce ne sont que des déclarations de bonnes intentions, il faut les implémenter, conclut Reaz Chuttoo.

Des ouvriers légaux

À l’opposé des clandestins, il y a des ouvriers étrangers totalement en règle qui effectuent des travaux à temps partiel, chez d’autres entreprises ou chez des particuliers, pendant le week-end ou durant leurs congés. L’objectif est d’augmenter leurs revenus, afin de subvenir aux besoins de leurs proches.

La source du problème

Selon les syndicalistes, c’est un véritable ‘business’ qui se déroule et qui bénéficie à plusieurs personnes, à plusieurs niveaux. D’abord, les agents recruteurs. Certains réclament des honoraires importants pour faciliter le recrutement. Dans le cas des travailleurs clandestins, il y a les propriétaires qui louent des maisons aux travailleurs illégaux. Lorsque la police traque et arrête les clandestins, les propriétaires des maisons ne sont eux pas toujours inquiétés. Or, ils encouragent la clandestinité. Ensuite, il y a les patrons qui recrutent ces clandestins.

Certains sont davantage exploités par les nouveaux patrons que par les anciens employeurs, car l’ouvrier clandestin n’a plus aucun recours. Au niveau des entreprises, des ouvriers nous ont raconté que des responsables des ressources humaines ne renouvellent pas les contrats de travail après deux ou trois ans, car ils préfèrent que l’entreprise recrute de nouveaux employés de l’étranger. Étant de mèche avec des agents recruteurs, ces responsables touchent une commission sur chaque recrutement, alors que c’est le pauvre ouvrier qui paye. Il y a aussi des cas où les employeurs ne renouvellent pas les permis de travail pour ne pas encourir de frais, mais les ouvriers continuent à travailler au sein de l’entreprise, même si leur statut est illégal. Avec un permis expiré, l’ouvrier doit subir les caprices de l’employeur, car s’il va se plaindre au bureau du travail, l’employeur le fera déporter.


Jane Ragoo : «Ils ne doivent pas être les seuls à payer»

janeLa syndicaliste Jane Ragoo est d’avis que le ‘monitoring’  ne se fait pas de manière satisfaisante au niveau du ministère de l’Emploi, ce qui explique le nombre d’ouvriers clandestins arrêtés par les services de l’immigration. Bien qu’elle salue les opérations de ‘crackdown’ menées pas les autorités, elle estime que ces opérations doivent être plus fréquentes et plus sérieuses, car, selon, elle, il doit y avoir beaucoup de travailleurs étrangers en situation illégale à Maurice. « Mais les ouvriers clandestins ne doivent pas être les seuls à payer. Il faut voir la responsabilité des patrons. Pourquoi les ouvriers ont-ils fui leurs employeurs ? », s’exclame Jane Ragoo. La militante des droits des travailleurs déplore également la façon « inhumaine » dont on arrête et déporte les clandestins. « Oui, ils ont fauté, mais ce ne sont pas des criminels. Avant de les déporter, il faut voir si les patrons leur doivent des salaires impayés. »


Pourquoi avoir recours aux clandestins

Des entreprises qui n’arrivent pas à trouver de la main-d’œuvre pour certaines activités (boulangerie, élevage, petits contracteurs, etc.) et dont les demandes pour un permis, afin d’importer des ouvriers étrangers sont rejetées, ont souvent recours aux travailleurs clandestins. Ce sont les clandestins eux-mêmes qui approchent des entreprises pour se faire embaucher. Alors que certains entrepreneurs refusent de les employer, d’autres y voient une solution à leur problème de main-d’œuvre.


Témoignage

Il s’appelle M.A., originaire du Bangladesh. Nous l’avons rencontré aux abords de la MCB un dimanche matin à Port-Louis. Des centaines d’ouvriers viennent ici chaque dimanche pour transférer leur argent.  Il était venu à Maurice avec un contrat de travail, mais s’est vite décontenancé quand il a vu que le salaire réel était différent. « Ma mère souffre d’une insuffisance rénale et le traitement n’est pas gratuit dans mon pays. Je pensais économiser ici et lui envoyer de l’argent chaque mois, mais ce n’est pas possible. » C’est ainsi qu’il a été forcé de délaisser son employeur pour chercher fortune ailleurs, afin de maximiser ses revenus. Mais n’a-t-il pas peur d’être cueilli par les autorités. « Je n’ai pas le choix, je ne peux rentrer dans mon pays sans argent. J’ai beaucoup dépensé pour venir ici », conclut-il.


Les propositions

  • Un permis de travail doit être transférable. Si un employé n’est pas satisfait des conditions de travail, il doit être autorisé, après enquête des autorités pour vérifier la véracité de sa plainte, à prendre de l’emploi chez un autre employeur, sans avoir à quitter le pays, comme c’est le cas pour les ‘Occupation Permit Holders’ qui peuvent changer d’employeur à leur gré.
  • La loi doit être très sévère envers ceux qui hébergent des ouvriers clandestins ou leur louent des chambres/maisons.
  • Il faut cesser avec le système d’agents de recrutement privés. Les autorités doivent avoir recours aux bureaux de recrutement officiel des pays concernés.
  • Si un employeur veut rapatrier un ouvrier avant la fin du contrat, il doit informer le ministère qui doit enquêter sur les raisons avant d’émettre une ‘clearance’.

Les Européens aussi Contrairement à la croyance

populaire, ce ne sont pas que les Asiatiques ou Africains qui tentent de travailler au noir à Maurice. Il y a aussi  des Européens qui arrivent avec un visa touriste et qui se font embaucher pendant leur séjour, surtout dans l’industrie hôtelière et les loisirs. Comme il n’y a pratiquement pas (ou peu) d’opération ‘crackdown’ dans ces milieux, il est difficile d’en connaître l’étendue. Cette pratique est aussi courante parmi les étrangers résidents à Maurice (investisseurs, professionnels, etc.) qui font venir leurs proches et les emploient informellement, pendant des courtes durées.

Il y a le cas de détenteurs de permis de résidence en vertu des RES ou PDS qui travaillent à Maurice ou qui gèrent des entreprises,  alors qu’ils n’en ont pas le droit. Un autre phénomène est le cas des étrangers qui opèrent des activités commerciales en ligne, sans détenir les permis appropriés (par exemple agents immobiliers) et échappent ainsi au fisc.