Olivette, la couturière qui offrait ses robes mortuaires
Par
Laurie Rivolo
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Laurie Rivolo
Doyenne de Maurice, Marie Olivette Labonne s’est éteinte à 110 ans. Portrait d’une couturière au caractère d’acier qui a traversé le siècle avec élégance, entre discipline de fer et générosité infinie.
Elle avait cousu sa robe mortuaire. Plusieurs fois, même. À chaque décennie franchie, Olivette Labonne finissait par l’offrir. « Ne voyant pas venir la mort », raconte son fils Daniel Labonne, elle refusait de gaspiller un vêtement confectionné avec tant de métier et de soin. Autant qu’il serve à quelqu’un.
Marie Olivette Labonne s’est finalement éteinte le 31 janvier, à 110 ans. Vingt-quatre jours seulement après avoir soufflé ses bougies. Doyenne de Maurice depuis la mort d’Irlande Richard en août 2024 – elle aussi disparue à 110 ans –, Olivette laisse le portrait d’une vie tracée à la force du caractère.
Olivette naît le 7 janvier 1916 à St-Pierre, en pleine Première Guerre mondiale. Elle est la benjamine de quatre enfants. Sa mère meurt quand elle a sept ans. Son père, Evariste, est une figure de la communauté : c’est lui qui sculpte la stèle de Sir William Newton, cette statue qui fait face à l’Hôtel du gouvernement à Port-Louis. Son nom reste gravé au pied de l’œuvre.
La famille baigne dans l’orbite de l’église catholique et du cimetière voisin. Sa sœur prend le voile et devient Sœur Marie Francis avant d’administrer une école à La Ferme, à Rodrigues. Son frère Pierre se fait un nom comme champion cycliste, réputé imbattable dans les années 30-40. Olivette, elle, apprend la couture. Son vocabulaire, ses citations, sa maîtrise des chiffres trahissent une bonne élève. Elle exercera ce métier toute sa vie, « avec passion et le sérieux d’une entrepreneuse », explique son fils.
Puis elle choisit Hermann Leste. Vingt ans de plus qu’elle. Divorcé. Artisan-tourneur doté d’un « coup de plume remarquable », amoureux des lettres. La société s’oppose à leur union. Le couple devient marginal, maîtrise longtemps « une sourde colère », raconte Daniel Labonne. Mais de cet amour naissent quatre enfants : deux fils, deux filles. Installés au Ward IV de Port-Louis, ils se lancent dans un projet commun, porté par « une foi inébranlable » : éduquer leurs enfants coûte que coûte.
À la maison, on ne parle que français. Jeux et jurons interdits. La discipline est de fer. Le résultat suit : l’aînée devient infirmière en Écosse puis aux États-Unis. Le cadet, professeur de langues puis de théâtre, décroche un contrat à Londres et vivra trente-cinq ans en Angleterre, entre autres voyages sur les cinq continents. La troisième, secrétaire bilingue, s’établit en France, au Canada et en Côte d’Ivoire. Le quatrième sillonne les mers comme Chief Steward à bord de cargos hollandais.
Après la mort d’Hermann, Olivette entame une autre vie. Vingt ans passés entre Abidjan, Londres, Montréal, La Teste en France, Detroit au Michigan. De retour à Maurice, elle s’occupe de Fiona, sa petite-fille orpheline, avant que les rôles s’inversent et que Fiona prenne soin d’elle.
Olivette aime la compagnie des jeunes. « Surtout offrir », précise Daniel Labonne. Son temps, ses conseils, ses plats « toujours un peu trop riches », du whisky de préférence. Partout où elle vit, elle se fait des amis de tous âges. Sa capacité d’adaptation est remarquable.
Elle connaît les plantes sur le bout des doigts : tisanes qui l’ont tenue loin de toute maladie, fougères qui ont embelli son environnement de verdure, « en cachant les laideurs du monde ».
Trois traits résument son caractère : la prière, toujours exaucée selon elle ; une capacité à ne pas retenir les coups de la vie – même à la mort de sa fille aînée et de son fils cadet ; et surtout, elle ne rapporte jamais ce qu’on lui confie. « Car les secrets importent et conservent leurs porteurs. » Être chic en toute circonstance reste une règle, féminine et professionnelle.
La mère sévère, à l’allure militaire, surprendra ses enfants deux fois. D’abord en se transformant, durant cinq longues années, en aide-soignante patiente et dévouée quand la maladie de Parkinson s’empare d’Hermann. Ensuite en révélant « une deuxième nature et une joie de vivre » qui fait oublier la matriarche de leur enfance.
Pour la petite histoire, elle est la première stupéfaite de franchir le cap des cent ans. Mais la couturière prévoyante ne gaspille rien – pas même une toilette mortuaire trop bien cousue pour ne servir qu’une fois.
Ses obsèques se sont tenues le vendredi 6 février.
Au 5 février 2026, la République de Maurice comptait 217 centenaires, soit 206 à Maurice et 11 à Rodrigues. De ce nombre, 32 sont des hommes et 185 des femmes.