Offensive à Peros Banhos - Chagos : un projet immobilier pour contrer la souveraineté mauricienne
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Alors que les négociations entre Londres et Port-Louis piétinent dans l’attente de l’aval de la Maison-Blanche, le « gouvernement provisoire » chagossien dévoile des projets de développement urbain et conteste frontalement la légitimité du processus de rétrocession.
C’est une vision qui rompt radicalement avec l’image d’atolls déserts et de bases militaires closes. Sur la page Facebook du Great British PAC, un groupe de pression politique de droite et principal soutien financier de Misley Mandarin, « First Minister » autoproclamé d’un gouvernement provisoire chagossien basé à Peros Banhos, les images présentent un avenir alternatif pour l’archipel. Restaurant, écoles, villas balnéaires et commerces de proximité : le projet immobilier dessine les contours d’une colonie moderne sous tutelle britannique.
« Voici à quoi pourrait ressembler l’avenir des îles Chagos », affirme l’organisation. « Une communauté durable et prospère, bâtie par le peuple chagossien dans sa propre patrie. On doit leur permettre de revenir en tant que citoyens britanniques. Cet avenir ne doit pas leur être arraché. » Ce projet, qui s’apparente à une véritable stratégie d’occupation civile, vise à court-circuiter les discussions diplomatiques de haut niveau sur la rétrocession de l’archipel à la République de Maurice.
Cette offensive médiatique s’accompagne d’une action directe. Vendredi 24 avril 2026, un document formel a été remis au Bureau de l’Attorney General, Gavin Glover. Signé par Misley Mandarin depuis Peros Banhos – où il affirme résider à la suite d’une « détermination juridique couronnée de succès » –, le texte fustige l’exclusion des Chagossiens des négociations bilatérales. « Les décisions sont façonnées à huis clos, tandis que les plus touchés sont traités comme des spectateurs de leur propre destin », déplore Misley Mandarin. « Ce n’est pas une consultation. C’est une exclusion. » L’argumentaire repose sur une critique de la situation sociale des Chagossiens à Maurice, qualifiée de résultat d’une « injustice par d’autres moyens ».
Le texte pose des conditions strictes à toute avancée diplomatique : « La majorité des Chagossiens ont fait connaître leur position. Ils souhaitent rester liés au Royaume-Uni. Ils souhaitent être reconnus comme Britanniques. Ils souhaitent retourner dans les îles Chagos en tant que citoyens britanniques. » Pour le First Minister intérimaire, tout accord conclu sans le « consentement éclairé » de son peuple est frappé d’illégitimité.
Pendant que la tension monte sur le terrain, l’appareil diplomatique semble grippé. Le Cabinet ministériel a pris note, vendredi, d’un échange entre le Premier ministre Navin Ramgoolam et Jonathan Powell, conseiller à la sécurité nationale du Royaume-Uni, qui a eu lieu mercredi le 22 avril. Si Londres réaffirme son engagement envers l’accord de rétrocession, la réalité législative est plus complexe.
Le projet de loi britannique concernant le Territoire britannique de l’océan Indien (BIOT) est au point mort. En cause : l’absence de signature du président des États-Unis sur l’« Échange de Notes » mis à jour concernant la base de Diego Garcia. Ce document est la condition sine qua non pour que le Parlement britannique procède au vote. Bien que les agences américaines aient donné leur aval, le sceau final de la Maison-Blanche manque toujours à l’appel.
Dans ce contexte de flottement, Port-Louis a choisi la prudence. Maurice a annoncé qu’elle réévaluerait la situation et prendrait une décision sur la marche à suivre seulement après le sommet d’affaires États-Unis-Afrique, prévu du 26 au 29 juillet 2026 à Maurice.
Olivier Bancoult, leader du Groupe Réfugiés Chagos et d’autres Chagossiens basés à Maurice, dont l’un provenant des Seychelles, proposent d’entreprendre une mission d’engagement au Royaume-Uni afin de faire connaître leur position sur l’accord entre Maurice et le Royaume-Uni concernant l’archipel des Chagos. « La partie britannique a accueilli favorablement l’idée d’une telle mission et a estimé qu’elle serait utile pour montrer qu’il existe différentes opinions parmi les Chagossiens au sujet de l’accord relatif à l’archipel des Chagos », indique le communiqué du Conseil des ministres émis vendredi soir.
Conscient du risque de voir l’accord s’enliser, le gouvernement mauricien a dépêché son ministre des Affaires étrangères, Ritesh Ramful, à Washington. Du 17 au 20 avril, ce dernier a multiplié les rencontres de haut niveau, notamment avec Christopher Landau, numéro deux de la diplomatie américaine. La mission était double : rassurer l’administration sur la sécurité de la base de Diego Garcia et contrer l’influence croissante des membres du Congrès hostiles au « deal ». Ritesh Ramful a notamment dû faire face à des sénateurs américains inquiets d’une possible influence chinoise dans la région, si Maurice récupérait la souveraineté sur l’archipel.
À Port-Louis, mercredi, le Premier ministre Navin Ramgoolam et l’Attorney General Gavin Glover ont également reçu une délégation du Foreign Office britannique dirigée par Robbie Bulloch, venue souligner que le gouvernement britannique reste attaché à l’accord entre Maurice et le Royaume-Uni concernant l’archipel des Chagos, y compris Diego Garcia.
La pression sur Maurice ne vient pas seulement des atolls, mais aussi du Capitole. Dans une lettre datée du 23 avril 2026, le congressman américain Tom Tiffany a exhorté les secrétaires d’État et de la Sécurité intérieure, Marco Rubio et Markwayne Mullin, à sanctionner Port-Louis.
Invoquant des violations des normes de l’aviation civile internationale – Maurice ayant, selon lui, révoqué une autorisation de survol durant la semaine pour le président de Taïwan « sous la pression de Pékin » -, Tom Tiffany demande des mesures radicales. « Je demande également que vous envisagiez d’ajouter Maurice, qui tente depuis longtemps de pousser le Royaume-Uni hors des îles Chagos, stratégiquement vitales, à la liste des ‘interdictions de voyager’ (travel ban) en vertu de l’article 212(f) de la loi sur l’’immigration et la nationalité », écrit-il. Cette sortie souligne la fragilité de la position mauricienne face à une aile du Parti républicain de plus en plus méfiante envers les revendications de souveraineté sur l’archipel.
Mercredi, c’est le sénateur américain Ted Cruz qui a ajouté de la pression. Sur X, il a indiqué que « Premièrement, Maurice a tenté de pousser le Royaume-Uni hors des Chagos au profit de la Chine. Maintenant, ils interfèrent avec la capacité de Taïwan à se rendre en Afrique. Maurice semble déterminé à s’allier au Parti communiste chinois au détriment des intérêts des États-Unis. Ils disent qu’il s’agit de leur décision souveraine. La décision souveraine pour les États-Unis devrait être de contrer leurs campagnes et de tenir leurs dirigeants pour responsables. »