Norbert Duvergé : il a troqué l’uniforme pour les enfants
Par
Fernando Thomas
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Fernando Thomas
Après douze ans dans la police, Norbert Duvergé consacre désormais son énergie à accompagner des enfants vulnérables grâce à la musique.
Dans un orchestre, le soubassophone est l’instrument qu’on ne voit pas toujours, mais sans lequel toute la mélodie perd sa colonne vertébrale. C’est peut-être la meilleure image pour résumer ce qu’est devenu Norbert Duvergé : un socle discret sur lequel d’autres, plus jeunes, apprennent à tenir debout.
Pendant plus d’une décennie, cet homme de 36 ans a porté l’uniforme de la police. Il y a vu ce que la société préfère souvent ignorer : la détresse humaine dans ce qu’elle a de plus brutal, la souffrance, les drames familiaux, la solitude. « Dans ma carrière de policier, j’ai été confronté à des situations qui m’ont frappé. J’évoque des cas de suicide par exemple. Ces gens qui s’ôtent la vie sont ceux qui ne croient finalement plus en rien », souligne-t-il, la voix posée.
De cette expérience, une conviction s’est imposée, année après année : les interventions sont importantes, mais la prévention l’est davantage. Et cette prévention commence souvent bien avant l’âge adulte. « Un bon nombre d’enfants ont beaucoup de difficultés pour être enfants et ne croient plus en rien ni personne », résume Norbert Duvergé. Alors, il a fait ce choix qui surprend autant qu’il inspire : quitter une carrière stable pour se consacrer entièrement aux enfants issus de milieux vulnérables.
Ce basculement, il ne le raconte ni comme un sacrifice ni comme un exploit. Il en parle comme d’une évidence longtemps différée. Depuis plus de dix ans déjà, bien avant de quitter la force policière, il accompagnait des enfants de Baie-du-Tombeau en leur transmettant ses connaissances musicales et pédagogiques, loin des projecteurs. « Le travail se faisait dans l’ombre. Il y a environ deux mois, j’ai tout fait sortir de l’ombre. J’utilise la musique comme médium. Mais il y a plusieurs moyens », confie-t-il.
Aujourd’hui, cette ombre a pris un nom : Soleil Levant, l’ONG que Norbert Duvergé est en train de faire enregistrer officiellement, avec pour objectif d’accompagner les enfants dans leur développement personnel à travers la musique, l’éducation et des activités axées sur l’épanouissement. Concrètement, l’ambition reste à hauteur d’enfant : sept d’entre eux participent aujourd’hui régulièrement aux activités, deux fois par semaine, à Baie-du-Tombeau. Un chiffre modeste, mais qui dit surtout la nature du projet : non pas une machine à grande échelle, mais un accompagnement resserré, où chaque enfant compte individuellement. « J’ai ressenti un véritable appel à contribuer positivement à la société en mettant mes compétences au service des enfants. Nous vivons dans un monde où tout va très vite, et beaucoup d’enfants n’ont plus vraiment le temps d’être des enfants. J’ai voulu créer un espace où ils peuvent se reconnecter à eux-mêmes, grandir et s’épanouir », explique-t-il.
La musique reste l’outil premier, mais elle n’est qu’une porte d’entrée vers quelque chose de plus vaste : la discipline, le respect, l’écoute, le partage, la confiance en soi. Diplômé en arts du Fashion and Design Institute (FDI) d’Ébène, Norbert Duvergé n’a jamais réduit sa pédagogie à un seul instrument. Il est convaincu que chaque enfant possède un potentiel unique ; certains s’expriment à travers la musique, d’autres à travers le dessin ou la peinture. L’essentiel, dit-il, est de permettre à chacun de découvrir sa propre voix.
Cette conviction, il ne l’a pas construite seul. Au fil des années, il a côtoyé plusieurs figures du monde artistique et social, au premier rang desquelles le saxophoniste José Thérèse, fondateur de l’Atelier Mo’Zar à Roche-Bois, qui a transformé de nombreuses vies en faisant de l’art un levier d’émancipation sociale. Une même conviction les rassemble : utiliser l’art et la culture pour ouvrir des portes là où d’autres ne voient que des murs.
Et cette conviction porte déjà des fruits concrets : Norbert Duvergé cite volontiers l’exemple d’un jeune issu d’un environnement très complexe qu’il a accompagné, aujourd’hui devenu autonome, qui travaille et a développé une bien meilleure estime de lui-même. « C’est une véritable source de motivation », dit-il.
Mais la réalité derrière les statistiques et les discours publics reste la même : des enfants qui portent déjà des fardeaux trop lourds pour leur âge, confrontés au décrochage scolaire, à la pauvreté, aux violences, au manque d’encadrement familial, à des blessures émotionnelles héritées de leur environnement. « Je pense que chaque enfant, comme chaque être humain, possède une force intérieure, mais aussi des fragilités souvent façonnées par son vécu et son environnement. La difficulté, c’est qu’après avoir traversé des moments douloureux, beaucoup d’enfants devenus adolescents finissent par oublier leurs forces et se concentrer uniquement sur leurs faiblesses », observe Norbert Duvergé.
C’est précisément cette bascule qu’il cherche à empêcher. « Je veux tout simplement permettre à ces enfants de vivre leur enfance en grandissant avec des valeurs telles que la vie, l’amour et le partage. C’est le point focal de mon projet », résume-t-il.
Ce projet a cependant un talon d’Achille : l’argent. Il ne bénéficie d’aucun don, d’aucun financement externe, d’aucun partenariat privé. « Ma principale ressource reste mon temps et mon engagement personnel », résume-t-il, sans amertume apparente. Pour faire vivre son projet, Norbert Duvergé a monté, après avoir quitté la police, une boutique anti-gaspillage, Les Saveurs du Verger, où il propose à prix abordables des produits, proches de leur date limite, achetés auprès de distributeurs, ainsi que des fruits.
C’est cette activité, et non une subvention, qui finance aujourd’hui l’essentiel de son engagement associatif. « Avec davantage de moyens, nous pourrions acquérir plus d’instruments et mobiliser d’autres encadrants afin de toucher encore plus de jeunes. »
Les familles, elles, mesurent déjà ce que ce travail change. « Les familles sont souvent émerveillées par les progrès de leurs enfants. Lors de certaines activités ou fêtes de quartier, elles ont l’occasion de voir leurs enfants monter sur scène et s’exprimer en public. Ces moments sont particulièrement forts, car ils leur permettent de mesurer concrètement l’évolution de leur enfant », observe Norbert Duvergé. Son objectif pour les prochaines années tient en une phrase : toucher davantage d’enfants et, à terme, étendre le projet à d’autres régions.
Dans une société où l’on parle souvent de délinquance, de violence ou d’échec scolaire, lui préfère parler de potentiel. Là où certains voient des problèmes, il voit des possibilités. Là où d’autres voient des statistiques, il voit des visages. Et peut-être est-ce là, au fond, la vraie fonction du soubassophone qu’il porte en bandoulière sur cette photo devenue son image : tenir la note grave, celle qu’on n’entend pas toujours, mais qui donne de la profondeur à l’ensemble.
Avec le morceau « Krwar dan twa », qu’il a écrit et composé, Norbert Duvergé livre un message centré sur la persévérance et la foi. Disponible sur YouTube, la chanson invite à croire en ses rêves, à surmonter les difficultés et à ne pas se laisser arrêter par le regard des autres. Elle met également l’accent sur l’importance de la confiance en soi pour continuer à avancer.