Nooshreen Gowsee, la force tranquille au volant
Par
Azeem Khodabux
Par
Azeem Khodabux
À 29 ans, Nooshreen Gowsee bouscule les stéréotypes. Conductrice d’autobus à la United Bus Service, elle puise sa force dans l’exemple de son père chauffeur, le soutien familial et une foi profonde. Discipline et courage guident son parcours inspirant et résolument affirmé.
Nooshreen Gowsee, célibataire, disciplinée et profondément attachée à ses valeurs, avance avec courage sur une voie qu’elle a choisie elle-même. Dans sa famille, à Pamplemousses, la route n’est pas seulement un moyen de gagner sa vie.
C’est presque une identité. Son père, chauffeur de camion 5 tonnes depuis plus de 20 ans, a bâti sa réputation sur la ponctualité, la rigueur et l’honnêteté. Réveils avant l’aube, longues heures au volant, livraisons sous la pluie comme sous un soleil écrasant, il a toujours assumé son rôle avec dignité. « Mo papa pa krwar dan fasilite. Li krwar dan travay bien fer », confie Nooshreen avec admiration.
Petite, elle l’observait préparer ses journées avec une précision presque militaire : vérifier les pneus, contrôler les freins, nettoyer la cabine. Rien n’était laissé au hasard. « Li ti touzour dir mwa : Lor la rout, to bizin responsab. Ena lavi dimounn dan to lame ». Une phrase qu’elle n’a jamais oubliée.
Son frère, Najeeb, chauffeur de semi-remorque, a lui aussi suivi cette voie exigeante. Les discussions familiales tournent souvent autour des itinéraires, des embouteillages, des défis du transport. La fatigue fait partie du quotidien, mais jamais de plaintes. « Mo papa ek mo frer finn montre mwa ki travay, mem si li dir, li onorab », ajoute-t-elle. Dans cette maison de Pamplemousses, la valeur du travail est sacrée. Le respect aussi.
Après ses études secondaires, Nooshreen se lance dans le secteur de la vente et du marketing. Elle apprend à négocier et à interagir avec différents profils. Une école de communication qui lui sera plus tard très utile. Pourtant, un sentiment d’incomplétude persiste. « Mo ti krwar mo pe fer kiksoz bien, me mo leker pa ti rempli. Mo ti bizin enn kiksoz pli koncre », dit-elle.
Mo papa ek mo frer finn montre mwa ki travay, mem si li dir, li onorab»
La jeune femme ressent le besoin d’un métier plus actif, plus ancré dans la réalité. Un métier où l’on voit le résultat de son travail, où chaque journée a un impact tangible. C’est alors que l’idée de devenir conductrice d’autobus germe lentement dans son esprit. Au début, elle n’ose pas en parler. Puis un soir, autour du dîner, elle lance timidement : « Mo krwar mo anvi aprann kondir bis ».
Le silence s’installe. Son père la regarde longuement, non pas avec doute, mais avec gravité. « To kone li pa fasil ? », demande-t-il. Elle hoche la tête. Il ne cherche pas à la décourager, mais il veut s’assurer qu’elle mesure la responsabilité. « Si to deside, fer li a fon. Pa fer li pou montre dimounn. Fer li pou to-mem », dit-il simplement. Ce jour-là, elle a senti qu’il lui donnait plus qu’une permission : il lui transmettait un flambeau.
La formation n’est pas simple. Maîtriser un autobus demande concentration, sang-froid et endurance. Les premiers jours sont intimidants. Le véhicule est imposant, la circulation imprévisible. « Mo ti bizin aprann krwar dan mo-mem », confie Nooshreen.
Certains regards sont sceptiques. Une conductrice d’autobus reste une exception. Toutefois, elle ne se laisse pas distraire. Elle répète les manœuvres, affine ses réflexes, développe une vigilance constante. Son père l’accompagne parfois pour s’entraîner. Il ne parle pas beaucoup, mais ses conseils sont précis : anticiper, garder ses distances, rester calme face aux imprévus.
Elle relate : « Li ti dir mwa : Pa les presion rant dan to latet. To lespri bizin kler ». Peu à peu, la peur laisse place à la maîtrise. Aujourd’hui, Nooshreen enchaîne les trois rotations avec discipline. Des horaires exigeants qui bousculent le rythme biologique. « Le pli dir, se kan bizin leve 3 h 30 pou prepare », dit-elle.
Le mois du Ramadan occupe une place centrale dans la vie de Nooshreen. Bien plus qu’une période de jeûne, c’est un moment de discipline spirituelle, de patience et de recentrage. Malgré les exigences de son métier, elle choisit la rotation du matin, de 4 h 30 à 13 heures, afin de pouvoir concilier travail et pratique religieuse. En commençant très tôt, elle peut rentrer chez elle en début d’après-midi, se reposer après plusieurs heures de conduite à jeun et préserver son énergie. « Kan mo fini 1er apre-midi, mo kapav repose enn tigit avan lapriyer », explique-t-elle.
Cette organisation lui permet de maintenir un équilibre entre ses responsabilités professionnelles et ses engagements spirituels. Toutefois, se lever avant l’aube, prendre le « sahur » préparé par sa mère, puis conduire plusieurs heures en état de jeûne demande une grande force mentale. « Ce n’est pas facile, surtout avec la chaleur, mais le Ramadan apprend la maîtrise de soi », confie-t-elle avec sérénité.
Le soir, l’« iftar » devient un instant précieux de rassemblement familial. Autour de la table, les discussions reprennent doucement, la gratitude remplace la fatigue et la prière apporte l’apaisement. Pour Nooshreen, cette période renforce les liens, ravive les valeurs transmises par ses parents et nourrit sa foi.
Une fois rentrée, elle prend le temps d’accomplir ses prières dans le calme, loin du bruit du moteur et de l’agitation de la route. « La prière est ma stabilité, et même après une longue journée sur la route, je prends toujours le temps de la faire », indique-t-elle.
Elle profite également de ces heures plus paisibles pour se préparer intérieurement à la rupture du jeûne. Pour elle, adapter son horaire pendant Ramadan est une manière de respecter son corps, mais aussi d’honorer pleinement ce mois sacré, sans négliger ni son travail ni sa foi.