Publicité

Noorina et Noorbina : deux sœurs au volant

Par Ajagen Koomalen Rungen 
Publié le: 22 mars 2026 à 19:30
Image
noorina
Noorina (à dr.) et Noorbina, soeurs et meilleures amies. Armoires, cartons, vieille ferraille : un quotidien physique où chaque geste compte.

Elles ont appris la vie dans la cabine du camion de leur père. Aujourd’hui, entre deux séparations et cinq enfants à élever, Noorina et Noorbina Kheedeer tracent leur propre route dans le monde brut du déménagement. 

Il est six heures du matin. Dans la cour de leur maison, le moteur du camion commence à chauffer. Beebee Noorina Kheedeer, 33 ans, vérifie les pneus, les yeux encore fatigués, le regard déjà solide. Sa sœur Bibi Noorbina, 26 ans, charge les derniers cartons. Dans quelques minutes, elles seront sur la route. Comme hier. Comme demain.

« Nou pa gagn drwa febli… nou ena dimounn pou nou leve sak zour », dit Noorina. Cinq enfants entre elles deux. Deux séparations. Un père mort il y a cinq ans. Et ce métier – conductrice de camion, déménageuse – que personne autour d’elles n’imaginait les voir exercer, et qu’elles ont simplement continué à faire, parce qu’il fallait bien vivre.

Mahamadally Kheedeer conduisait des camions, déménageait des familles, soulevait des charges que beaucoup refusent de toucher. Ses filles l’accompagnaient après l’école, pas pour jouer, mais pour apprendre. Elles montaient dans la cabine, observaient les manœuvres, aidaient à charger. « Dimounn ti krwar se enn zwe pou nou, me nou ti pe aprann lavi », dit Noorina.

C’est lui qui leur a appris à changer une roue, à diagnostiquer un problème de freins, à ne pas attendre que quelqu’un vienne réparer à leur place. « Si ena problem, nou pa atann personn. Nou fer li noumem. » Un apprentissage brut, concret, transmis sans cérémonie, dans la chaleur d’une cabine et le bruit d’un moteur. Et qui allait devenir, des années plus tard, le socle de leur autonomie.

Comment continuer ?

Puis, il y a eu ce jour, il y a cinq ans. Leur père s’est éteint. « Kan papa finn ale, nou krwar tou kitsoz finn arete… » Le silence qui a suivi a été de ceux qui changent tout. La question ne s’est pas posée de savoir si elles allaient continuer. Elle s’est posée de savoir comment.

Noorina était enceinte de quatre mois quand son couple s’est défait. « Kan mo ti ansint kat mwa, nou finn separe… mo pa ti krwar mo pou kapav tini tousel », dit-elle. Elle élève aujourd’hui seule Rayhaan, 16 ans, et Uzair, 6 ans. Noorbina a vécu sa propre rupture après la naissance de son troisième enfant : Zahra, 9 ans, Sarah, 5 ans, Zakariyyah, 4 ans. « Apre mo dernie-ne, kitsoz finn sanze… nou finn pran nou sime sakenn. Pa ti fasil, me mo ti bizin tini pou mo bann zanfan », confie-t-elle.

Aucune des deux ne s’étend sur ces épisodes. Elles les mentionnent comme on mentionne la pluie : des faits, pas des plaintes. Ce qui compte, c’est ce qui vient après.

Le travail est physique, répétitif, exigeant. Des armoires à soulever dans des escaliers étroits, un camion à manœuvrer dans des ruelles impossibles, des meubles à déplacer sous le soleil brûlant ou la pluie battante. Au début, il y avait les commentaires. Des doutes formulés à voix haute, des sourires en coin, des gens qui attendaient peut-être de les voir abandonner. Le métier n’était pas fait pour elles, disait-on. Pas pour des femmes. Pas pour des mères. Elles n’ont pas abandonné.

Il y a des gens pour douter, encore aujourd’hui. « Dimounn dir : ‘Zot pou kapav lev sa larmwar-la ?’ Nou, nou lev li. Nou fer li », dit Noorina avec une économie de mots qui dit mieux que n’importe quel commentaire. Avec le temps, les regards ont changé. Noorbina le dit avec une certaine distance – ni amertume pour ce qui a précédé, ni fierté excessive pour ce qui suit.

Leurs mains portent les traces de ce quotidien. Leur dos aussi, certains soirs. Mais ni l’une ni l’autre ne s’appesantit là-dessus. Quand on leur demande comment elles font, elles haussent les épaules. « Nou fer li avek lamour », dit Noorbina. Ce n’est pas une formule ; après tout, il faut bien que quelqu’un le fasse.

Ce qui distingue leur situation d’un simple héritage subi, c’est que Noorbina a choisi. Elle est allée à l’école, elle sait lire, elle aurait pu faire autre chose. « Me mo’nn swazir sa travay-la. » Un choix fait en connaissance de cause, pas une fatalité. 

Elles savent réparer un camion, négocier un espace étroit, anticiper une panne. Et avec cette maîtrise, une conviction forgée au fil des années : « Dan lavi, bizin krwar dan oumem. Si ou pa krwar, personn pa pou krwar pou ou. Nou pa per nanye. Nou krwar dan nou mem. »

Vie de famille

Car ce qui compte ne s’est jamais joué dans le regard des autres. Le matin, avant le camion, il y a les enfants. Le petit-déjeuner, les uniformes, les cartables. Le soir, après la dernière livraison, il y a les devoirs, la cuisine, le temps qu’on grappille avant de dormir. « Kan nou zwenn nou bann zanfan, tou fatig ale », dit Noorina. « Mo bann zanfan, se zot mo lafors. Kan mo get zot, mo krwar ankor dan lavi. »

L’école compte autant que le camion. Peut-être plus. « Ledikasion, li bien inportan. Nou pa krwar zis dan travay fizik… nou krwar dan lekol. » Quand elles voient leurs enfants bien travailler, quelque chose se pose en elles, une certitude tranquille : « Nou krwar nou pa pe fer tou sa pou nanye. »

Ce qui tient aussi, c’est la présence de l’autre. Cette sœur avec qui l’on partage tout : le travail, les frais, les jours difficiles, les rares moments de légèreté. « Nou pa zis ser… nou, se pli bon kamarad. Kan enn tonbe, lot-la pou lev li. » Derrière cela, quelque chose qu’elles n’analysent pas vraiment, mais qui est là, ancré : « Nou krwar Bondie finn met nou ansanm pou sa. »

Quelque part dans chaque journée, il y a aussi leur père. Pas comme une figure héroïque convoquée pour tenir le coup ; plutôt comme une présence ordinaire, celle de quelqu’un qui leur a montré comment faire et qui n’est plus là pour voir qu’elles le font encore. « Nou krwar li fier de nou. »

Peut-être. En tout cas, elles avancent. Sans se raconter d’histoires sur ce qu’elles sont. « Nou pa krwar nou extraordiner… nou krwar zis nou fer seki bizin fer pou nou bann zanfan. »

C’est peut-être là que réside tout.

Quelle est votre réaction ?
0
0
Publicité
À LA UNE