Nita Deerpalsing, ancienne députée travailliste : «La pension a été le déclencheur d’un mécontentement bien plus profond»
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Malgré les reculs stratégiques du gouvernement, la rue a grondé. Pour Nita Deerpalsing, ancienne députée travailliste, cette mobilisation citoyenne traduit une crise de confiance aiguë envers l’exécutif, exacerbée par un manque d’exemplarité des élites et l’absence de justice sociale.
Quelle lecture faites-vous de cette mobilisation ? Est-ce un simple rejet de la réforme des pensions ou le symptôme d’un malaise plus profond entre les citoyens et le gouvernement ?
Il faut dire bravo aux fédérations syndicales. C’est une manifestation très réussie pour les syndicats. Cependant, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un simple rejet de la réforme des pensions. Les syndicats ont mobilisé autour de cette question, mais il existe un mécontentement qui couve et qui va bien au-delà. La pension a plutôt été le déclencheur de pas mal de choses que les gens observent depuis janvier 2025, notamment en matière d’accès à l’information et de nominations.
Citons aussi le cas de ce conseiller du Premier ministre qui, sans qualifications, bénéficie en même temps d’un contrat pour la fourniture de poisson. En ce qui me concerne, c’est un signe exécrable pour la santé des institutions à Maurice. Les gens voient que nous ne progressons pas dans la direction des changements que nous avions souhaités.
Après les critiques sur les réseaux sociaux, le retrait du « Means Test », la conférence de presse du gouvernement et la mise en place d’un comité économique, l’exécutif a multiplié les initiatives pour rassurer la population. Le fait que des milliers de personnes aient tout de même manifesté traduit-il un déficit de confiance devenu difficile à combler ?
Clairement, il y a eu une tentative de casser la mobilisation. Je ne sais pas quel effet cela a eu. Peut-être que certaines personnes ne sont pas venues, mais ceci dit, les gens se sont déplacés en masse. Il n’y avait pas que le corps syndical. La marche rassemblait de nombreux citoyens, y compris des Senior Citizens non syndiqués. Il ne faut pas non plus négliger les personnes massées des deux côtés de la rue. Quand je leur ai demandé pourquoi elles ne marchaient pas, elles m’ont répondu : « Nous sommes là pour la manifestation, mais nous ne pouvons pas marcher ». C’étaient surtout des personnes âgées qui ne pouvaient suivre le cortège, mais qui avaient tenu à être présentes. C’était sympathique.
Le problème de cette conférence de presse tardive, c’est qu’elle présentait une énième version des mesures sur la pension. Cela entame leur crédibilité ; ils n’en ont plus. Les gens ne savent plus quoi croire et restent dans le flou. N’en déplaise au Premier ministre Navin Ramgoolam, le flou persiste justement parce qu’il y a eu trop de versions différentes. Quand les gens décrochent et se déconnectent, votre parole ne vaut plus grand-chose. Cela contribue fortement à ce déficit de confiance.
Depuis une quinzaine d’années, la pension est devenue un argument électoral majeur, entraînant une logique de surenchère. La classe politique s’est-elle engagée dans une impasse dont elle paie aujourd’hui le prix ?
Effectivement, la question de la pension est devenue une arme politique. En anglais, on appelle cela la « weaponization ». Tout le monde est dans la surenchère, et ce gouvernement récolte ce qu’il a semé. Mais cela ne concerne pas uniquement ce gouvernement. Ce sont les membres de l’équipe du MSM qui ont commencé et qui n’ont pas hésité à utiliser la pension comme arme politique. Cela ne peut plus continuer.
Si nous en sommes là aujourd’hui, c’est parce que nous ne sommes pas assis sur des réserves d’or ou de pétrole. Nous ne sommes pas pour autant dans une situation catastrophique ou de banqueroute, comme ce gouvernement veut le faire croire, mais la situation n’est pas rose non plus. Il y a des défis et du travail à accomplir.
Cette logique de surenchère finit par se retourner contre tout le monde parce qu’on infantilise le peuple. Le discours politique du mainstream consiste à infantiliser la population, comme si elle ne comprenait rien. Je pense au contraire que si l’on parlait franchement aux citoyens, les choses seraient différentes. Bien sûr, nous sortons de plus de trente-cinq ou quarante ans de promesses, pas seulement des dix ou vingt dernières années. Les gens parlent toujours de « roder bout », mais l’exemplarité a un rôle fondamental à jouer.
Si au sommet de la classe politique et de l’élite économique, la population constate que les dirigeants sont eux-mêmes des « roder bout » qui se servent en premier, quel exemple donne-t-on ? Je crois qu’on fait un procès injuste à la population. Les gens sont aujourd’hui si vulnérables qu’ils cherchent parfois à survivre par n’importe quel moyen. La surenchère politique fonctionne précisément parce que la population est vulnérable. Si vous regardez d’autres pays où les citoyens ne sont pas dans cette vulnérabilité, ils ne tombent pas dans ces pièges. Mais qu’a-t-on fait pendant 30 ou 40 ans pour rendre cette population invulnérable ? La population constate simplement que l’exemplarité ne s’applique pas en haut de l’échelle.
N’en déplaise au Premier ministre Navin Ramgoolam, le flou persiste justement parce qu’il y a eu trop de versions différentes sur la pension.»
Avec ces hausses successives, n’a-t-on pas nourri l’assistanat au lieu d’encourager l’effort et l’épargne ?
Non, c’est beaucoup plus compliqué que cela. Il faut également examiner l’assistanat accordé à une économie de rentes. Nous avons une économie de rentiers dans ce pays. Qui dit économie de rentes dit que l’assistanat s’exerce aussi dans l’autre direction. On accuse le peuple d’être assisté, mais quid de notre élite économique ? N’est-elle pas assistée ?
Depuis l’indépendance, elle bénéficie de marchés et de quotas garantis, et l’État fait absolument tout pour elle. Cela n’existe pas dans les véritables pays capitalistes, où prévalent la concurrence et l’innovation. Où sont la concurrence et l’innovation à Maurice ? Je refuse de dire que le peuple est assisté. Les premiers assistés sont les rentiers. Quand la population voit cela, elle se demande pourquoi elle ne pourrait pas en bénéficier, puisque c’est elle qui paie.
Cette révolte découle-t-elle du sentiment que l’État s’en prend au petit peuple plutôt qu’aux rentiers ?
Oui, surtout que c’est le petit peuple qui nourrit ces rentiers. Prenez la production d’électricité : le peuple a subventionné des profits faramineux. Les citoyens paient leur facture de CEB deux, trois ou quatre fois plus cher depuis 30 ans. Qu’est-ce que c’est, si ce ne sont pas des subsides directs du peuple ? C’est un cercle vicieux. Pour en sortir, il faut un leadership éclairé et vertueux à tous les niveaux, et non un leadership qui entretient ce système.
Et ne pas s’en remettre uniquement à des experts plongés dans des calculs purement comptables...
Exactement, car la paix et la justice sociale ont un prix et une valeur. Ce n’est pas une valeur comptable, mais son omission peut causer d’énormes dégâts. Les investissements dans le pays s’appuient aussi sur la paix et la justice sociale.
Je trouve incroyable que le Premier ministre ait déclaré au Parlement qu’on ne taxe pas les dividendes parce que les riches disposent de tous les moyens pour échapper à la taxe. A-t-il réalisé ce qu’il a dit ? Cela signifie que les riches ne paient pas d’impôts à la hauteur de leurs capacités, car ils possèdent une armada de conseillers financiers pour y échapper. Et sous prétexte qu’ils peuvent échapper à la fiscalité, on fait peser tout le fardeau sur la classe moyenne et le petit peuple ? Est-ce cela la notion de justice sociale du Parti travailliste ? Moi, je ne me retrouve pas dans ce PTr. Le PTr de 1936 a lutté pour la vraie justice sociale, pas pour que les riches échappent à leurs responsabilités envers le pays.
La retraite demeure-t-elle le dossier le plus sensible de la vie politique mauricienne ?
Quand les gens descendent dans la rue, c’est pour plusieurs raisons, mais la pension est très ancrée dans les familles mauriciennes. Les économistes semblent ignorer que cette pension ne dort pas sur un compte en banque ou sous un matelas ; elle revient directement dans le circuit économique car les grands-parents aident leurs enfants et petits-enfants. Cet argent circule. Ce sont plutôt les riches qui dépensent moins leur argent et le placent dans des fonds qui ne profitent pas à l’économie mauricienne.
Certains professionnels vivent dans leur tour d’ivoire et sont complètement déconnectés. Je n’ai rien contre les experts qui ont travaillé sur cette réforme, mais ils ignorent ce que Rs 1 000 représentent pour une personne au bas de l’échelle. Pour certains, cette somme équivaut à un dîner ou à une boisson, mais pour celui ou celle qui en a besoin pour garder la tête hors de l’eau, cela a une valeur immense.
Je ne comprends pas du tout comment un gouvernement composé de trois partis issus du mouvement syndical peut proposer une telle réforme de la pension sans aucune consultation. C’est surréel. Je trouve blessant que le Parti travailliste en soit arrivé là.