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Nisha Luchoomun, juriste : «La pension à Maurice n’est pas une faveur, elle fait partie du contrat social»

Par Fernando Thomas
Publié le: 19 July 2026 à 15:00
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Nisha Luchoomun, juriste et membre du Reform Party, revient sur la colère populaire démontrée par l’ampleur de la manifestation de samedi dernier. Elle estime que la mobilisation dépasse le cadre syndical et appelle le gouvernement à plus de transparence et à renouer le dialogue avec la population.

Le Domestic Abuse Bill a été adopté sans amendements. Comment accueillez-vous cette avancée ? 
Sur le fond, ce texte était attendu et nécessaire. Il abroge la Protection from Domestic Violence Act de 1997, qui était devenue inadaptée, et reconnaît enfin les violences psychologiques, économiques et émotionnelles, la protection des enfants témoins, et un accès simplifié aux ordonnances de protection. C’est un progrès que personne ne peut nier. 

Cependant, qu’un texte d’une telle ampleur soit adopté sans un seul amendement, cela en dit long sur la qualité du débat parlementaire. Il est regrettable que des points concrets soulevés par des ONG, tels que l’accompagnement psychologique à long terme des enfants, les moyens des shelters, la formation des officiers de police n’ont pas être retenus. Une bonne loi ne se mesure pas seulement à la qualité de ses dispositions, mais surtout à son application : sans moyens humains et budgétaires, sans Family Protection Units renforcées, sans magistrats formés, et sans une assistance juridique accessible, ce sera une réponse administrative à une crise sociétale.

Le Criminal Code (Amendment) Bill vise à criminaliser le viol conjugal. Est-ce un pas dans la bonne direction ? 
Je soutiens pleinement la clarification selon laquelle le mariage ne peut jamais constituer une défense à une accusation de viol. Le consentement ne disparaît pas avec le mariage. Une épouse conserve son intégrité physique, sa dignité et son droit absolu de refuser une relation sexuelle. Que le mariage, civil ou religieux, ne soit plus une défense à une accusation de viol sous l’article 249 du Code pénal, c’était une anomalie que Maurice traînait depuis trop longtemps. 

Notre droit était en retard par rapport à notre Constitution : la section 3 garantit la protection de la loi à toute personne, et la section 16 interdit la discrimination. Une femme mariée ne pouvait pas être moins protégée qu’une autre. Le projet prévoit également des peines plus sévères lorsque le meurtre, la tentative de meurtre, l’homicide involontaire ou le viol sont commis dans un contexte de violence domestique ou au sein d’une relation intime. 

Mes réserves sont d’ordre pratique : la preuve du viol conjugal est difficile, et sans directives claires du DPP, sans formation de la police et du judiciaire, sans protection effective des plaignantes pendant la procédure, ces dispositions risquent de rester théoriques. Nous jugerons cette loi sur les poursuites effectivement engagées, pas sur son texte.

Et quid du féminicide ? 
Juridiquement parlant, le texte ne crée pas véritablement une infraction autonome portant le nom de « féminicide ». Il reconnaît plutôt certaines circonstances liées à la relation entre l’auteur et la victime comme des circonstances aggravantes. Cette distinction est importante. Je soutiens donc l’objectif de la législation, mais la répression ne suffit pas. Il faut intervenir avant que la violence ne conduise à la mort : meilleure évaluation des risques, réaction immédiate aux plaintes, suivi des Protection Orders, surveillance des récidivistes et protection concrète des femmes menacées.

De même, prévoir des peines aggravées pour meurtre et homicide involontaire lorsque la victime subissait des actes de violence domestique, c’est reconnaître juridiquement la réalité du féminicide. Eu égard au nombre prépondérant des femmes victimes de ‘Domestic abuse’, ce texte de loi constitue une avancée indéniable dans le combat pour la protection des femmes à Maurice.

Vous avez participé à la marche des syndicats, samedi. Vous attendiez-vous à un tel succès ? 
Honnêtement, oui et non. Oui, parce que la colère est réelle et profonde, car la Basic Retirement Pensions touche chaque famille mauricienne. Non, parce que le gouvernement a tout fait pour désamorcer la mobilisation : la conférence de presse ministérielle de vendredi, les annonces de dernière minute, les intimidations et signaux envoyés pour décourager la participation. Malgré cela, des milliers de Mauriciens, travailleurs du public, du privé, retraités, jeunes, ont marché dans le calme du Centre social Marie-Reine-de-la-Paix au Jardin de la Compagnie. Quand un peuple stressé et traumatisé descend ainsi dans la rue, ce n’est plus une manifestation syndicale, c’est un avertissement politique. The writings are on the wall.

La population ne refuse pas toute réforme. Elle s’oppose à un changement fondamental de notre système de pension imposé sans véritable consultation, sans explications suffisamment claires et sans garanties pour l’avenir. 

Le message de la marche est simple : la pension à Maurice n’a jamais été une faveur accordée par un gouvernement. Elle fait partie du contrat social mauricien et représente, pour beaucoup de personnes âgées, une question de dignité et de sécurité.

Faut-il que les syndicats mettent à exécution leur menace de grève ? 
Une grève générale ne doit jamais être déclenchée à la légère. Elle affecte les travailleurs, les entreprises, les services publics et l’économie tout entière. Elle doit donc rester un dernier recours. Une grève générale illégale desservirait la cause des travailleurs.  Cependant, la responsabilité de la désescalade appartient au gouvernement.  Il est le seul responsable de cette situation dans laquelle on se trouve en ce moment.

Le ministre Subron a proposé des mesures, vendredi. Pourquoi la population ne l’a-t-elle pas écouté ? 
Je ne dirais pas que la population ne l’a pas écouté. Elle l’a écouté, mais elle n’a pas été convaincue. Certes, le ministre a annoncé le versement de la pension à tous dès 60 ans, avec ou sans activité professionnelle, ainsi que l’abandon du means testing. Toutefois, au-delà de ces effets d’annonce, les modalités, les montants réels et le devenir du système restent incompréhensibles pour la majorité des Mauriciens.  Depuis l’annonce initiale de la réforme, plusieurs versions et explications se sont succédé. Ces changements ont créé de la confusion et ont affaibli la confiance du public.

Je dois dire que toutes les sorties publiques et les tentatives d’explications du ministre Subron ont été des échecs. Il est seulement parvenu à créer davantage de doutes dans la tête de la population avec des chiffres compliqués.  

Votre parti, le Reform Party, organisera un meeting, ce dimanche. Quel en est le but ? 
Rendez-vous dimanche à 9h00 à La Louise, Quatre-Bornes, pour notre premier grand meeting public de l’année. Le but est de présenter notre lecture du Budget 2026-2027 et de ses conséquences réelles : la State Age Pension, qui est un leurre à 60 ans pour forcer les gens à travailler jusqu’à 65 ans ou 70 ans. Les rectifications proposées au contenu initial du budget soulèvent la colère populaire. Notre leader, Roshi Bhadain, dénoncera, entre autres choses, la taxe de 5 % sur les primes d’assurance, qui frappe la classe moyenne, les amendements à la Banking Act qui donnent à la Financial Crimes Commission un accès sans garde-fous aux comptes bancaires des citoyens, l’appauvrissement de la population et la disparition de la classe moyenne. Donc, il poursuivra sa mission d’éclairer la population sur un budget tant décrié. 

Ensuite, et surtout, il présentera l’alternative. Nous ne sommes pas là seulement pour critiquer : le Reform Party, par le biais de son programme de 80+20 points, porte un projet de refonte du système — redevabilité des élus, discipline budgétaire, protection des acquis sociaux par une gestion rigoureuse, plutôt que par leur démantèlement.

Le mot de la fin ? 
Le peuple mauricien n’est pas opposé aux réformes. Il est contre l’injustice, l’improvisation et le manque de transparence.  Lorsqu’une réforme touche à la pension, à la sécurité des personnes âgées et à notre modèle social, elle ne peut pas être décidée uniquement par quelques personnes. Elle doit être expliquée, débattue et construite avec la population. Nous demandons donc au gouvernement d’écouter le message envoyé par la marche, de publier tous les chiffres et toutes les projections, et d’ouvrir de véritables négociations.  Notre message est simple : la mobilisation ne doit pas s’arrêter à la rue. Elle doit se traduire en exigence politique.

Une spécialiste du Business Development

Nisha Luchoomun est une juriste exerçant dans le secteur financier depuis plus de dix ans. La spécialiste du Business Development dit avoir rejoint le Reform Party, parce qu’elle croit à une autre manière de faire de la politique : celle fondée sur la compétence, l’intégrité, la transparence et la responsabilité. Elle dit poursuivre son engagement pour contribuer à construire un pays où les institutions fonctionnent et où la justice est la même pour tous. La juriste a poursuivi ses études tertiaires à Maurice, en Inde, et en Grande-Bretagne.

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