Nicolas Ritter, fondateur de PILS : «On installe la prévention du VIH à l’université quand le danger est à 14 ans»
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Fondateur de PILS, Nicolas Ritter accueille avec réserve le projet gouvernemental de prévention du VIH sur les campus universitaires. Pour lui, l’épidémie se joue ailleurs – dans les prisons, dans la rue, chez les adolescents – et la fenêtre utile est celle de l’école.
Le gouvernement annonce un projet de prévention du VIH sur les campus universitaires - dépistage, conseil, PrEP sur place. Est-ce une avancée réelle ou un projet qui arrive trop tard et qui cible le mauvais endroit ?
Je vais être cash : c’est une avancée réelle, mais au mauvais endroit et un peu tard. À Maurice, l’épidémie ne s’est jamais jouée d’abord sur les campus. Elle s’est jouée dans la rue, dans les prisons, chez les usagers de drogues, chez les populations qu’on ne voulait pas voir. Alors oui, l’épidémie se diffuse de plus en plus largement, mais je ne suis pas certain que cette annonce change la donne.
L’université, c’est déjà une population sélectionnée : celles et ceux qui ont réussi à rester dans le système. Les plus exposés, eux, ont décroché bien avant d’y arriver.
Quand on installe un stand PrEP sur un campus, on soigne souvent sa visibilité, son image, plus qu’on ne touche le risque réel. Je préfère un projet imparfait à pas de projet du tout. Mais si on me demande si c’est là qu’il fallait commencer, ma réponse est non. On commence toujours par ce qui est le plus facile à montrer, rarement par ce qui est le plus utile.
À Maurice, on continue de traiter la sexualité comme une question morale, et non comme une question de santé»
Ce projet est présenté comme une stratégie de prévention précoce. Mais PILS a accompagné depuis ses débuts des jeunes adultes déjà infectés, contaminés bien avant l’université. Est-ce que ce projet aurait pu changer quelque chose pour eux ?
Pour la grande majorité de celles et ceux que nous avons accompagnés, honnêtement, non. Beaucoup ont été contaminés dans des contextes qui n’ont rien à voir avec un amphithéâtre : l’usage de drogues injectables, le partage de seringues, des parcours de vie déjà cabossés à l’adolescence.
Quand un jeune arrive à l’université déjà séropositif, cela signifie que la prévention a échoué des années plus tôt, à un âge où personne ne lui parlait. Un dispositif universitaire, aussi bien conçu soit-il, intervient en aval d’une histoire qui s’est jouée bien avant. On ne rattrape pas à 20 ans une protection qu’on n’a jamais offerte à 14. Pour eux, ce projet arrive après la bataille, même si c’est toujours mieux que rien.
Qu’est-ce qui aurait dû être différent en amont pour que la prévention arrive à temps ?
La condition, c’est le calendrier. La prévention doit arriver avant le premier rapport sexuel et avant la première injection, pas après. Concrètement : une éducation sexuelle complète doit commencer dès l’école, à 13, 15 ans, en parlant vraiment de risque, de consentement, de protection.
Puis il faut pouvoir mettre en place une réduction des risques accessible aux jeunes usagers de drogues sans commencer par les criminaliser. Il faut surtout que les adultes – enseignants, soignants, parents – soient capables de nommer les choses sans paniquer.
La fenêtre utile, à Maurice comme ailleurs, c’est celle de l’adolescence. C’est là qu’il faut être présent. Tout ce qui vient après est du rattrapage, et le rattrapage coûte toujours plus cher, en moyens comme en vies.
Vous avez accompagné des centaines de personnes vivant avec le VIH à Maurice. Quand vous remontez le fil de leur parcours, à quel moment le système a-t-il failli – à l’école, dans la famille, dans les services de santé ?
Aux trois, et dans cet ordre. À l’école, parce qu’on ne leur a jamais parlé de sexualité ni de risque autrement que par la peur ou le silence. Dans la famille, parce que beaucoup de parents, par pudeur, par tabou ou par détresse, n’ont pas pu ou pas su aborder ces sujets. Et dans les services de santé, parce qu’ils sont arrivés trop tard, souvent au moment du diagnostic, et trop souvent sous un regard de jugement qui faisait fuir au lieu d’accueillir.
Ce n’est jamais une seule faille, c’est une chaîne qui se casse, maillon après maillon. Quand je remonte le fil d’un parcours individuel, je vois rarement un coupable unique. Je vois une succession d’adultes et d’institutions qui, chacun à leur tour, ont préféré ne pas voir.
Le danger est à 14, 15, 16 ans, et c’est précisément là qu’on refuse d’agir»
Et pourquoi ce silence sur la sexualité et le risque dure-t-il encore aujourd’hui, malgré des décennies de lutte et de plaidoyer ?
Parce qu’à Maurice, on continue de traiter la sexualité comme une question morale, et non comme une question de santé. Tant qu’on raisonne en termes de bien et de mal plutôt qu’en termes de risque et de protection, on reste paralysé ou on se trompe de cible. Il y a cette peur tenace, totalement fausse, que parler de sexualité aux jeunes reviendrait à les encourager. Toutes les données disent le contraire : les jeunes informés se protègent mieux et plus longtemps.
Mais le silence est confortable. Il arrange les adultes, il arrange les institutions, il évite les conflits. Le problème, c’est que ce confort des adultes se paie en infections chez les jeunes. Le silence n’a jamais protégé personne ; il a seulement protégé notre tranquillité.
L’éducation sexuelle reste absente ou marginale dans les établissements scolaires mauriciens. Quels obstacles avez-vous rencontrés : résistance institutionnelle, tabous religieux, frilosité politique ?
Les trois, mais je vais être franc sur la hiérarchie. Le premier obstacle, c’est la frilosité politique. Aucun ministre ne veut être celui qui « apprend le sexe aux enfants » et se confronter aux foudres des associations de parents d’élèves – c’est le chantage permanent qu’on nous oppose dès qu’on propose une éducation sexuelle complète.
Derrière cette frilosité, on se cache souvent derrière le religieux, en surestimant d’ailleurs l’opposition réelle des familles sur la question. Beaucoup de parents, sur le terrain, sont demandeurs de ce type d’intervention ; ce sont les décideurs qui n’osent pas.
Et puis il y a l’inertie institutionnelle : les établissements attendent une autorisation, un cadre clair qui ne vient jamais. Pendant des années, on nous a laissés intervenir à la marge, en périphérie, jamais au cœur des programmes.
Résultat : on a confié l’éducation sexuelle de toute une génération au hasard, aux camarades et à internet.
Les réseaux sociaux sont devenus pour beaucoup de jeunes la première source d’information sur la sexualité et le VIH. Concrètement, qu’est-ce que cela produit ?
Cela produit le pire des apprentissages, parce qu’il comble un vide qu’on a nous-mêmes creusé. Là où l’école est silencieuse, la pornographie et les réseaux sont assourdissants. Les jeunes que nous rencontrons arrivent avec des idées fausses très ancrées : que le sida, c’est fini, une affaire des années 90 ; que le traitement guérit ; qu’on reconnaît une personne séropositive à son apparence ; que le préservatif, c’est « has-been ».
On voit circuler de fausses informations sur les traitements, sur le dépistage, sur la transmission. Et il y a une banalisation du risque, une pression de groupe où ne pas se protéger devient presque la norme. Le drame, c’est que ces représentations ne viennent pas de nulle part : elles occupent l’espace que les adultes responsables ont refusé d’occuper.
Là où l’école est silencieuse, la pornographie et les réseaux sont assourdissants»
Préservatif, dépistage, PrEP : ces outils sont disponibles à Maurice. Mais pourquoi les jeunes les plus exposés sont-ils précisément ceux qui y recourent le moins : information, honte, confidentialité, ou les trois ?
Les trois, mais ce sont la honte et la confidentialité qui dominent. L’information est nécessaire, mais elle n’est jamais suffisante. Parce que sur une petite île, l’anonymat total n’existe pas. Aller se faire dépister, franchir la porte d’un centre de santé, c’est risquer d’être vu, reconnu, et de faire potentiellement l’objet de commérages.
Pour beaucoup, le coût social d’être vu est plus lourd que le risque sanitaire qu’ils connaissent mal ou qu’ils minimisent. Tant qu’on n’aura pas réglé cette question du regard, on pourra débloquer tous les outils de prévention du monde, ils resteront sur les étagères.
La PrEP est encore largement méconnue chez les jeunes. Quels freins concrets avez-vous identifiés ?
Le tout premier frein, c’est l’ignorance pure : l’immense majorité des Mauriciens, jeunes et moins jeunes, ne savent même pas que la PrEP, ce traitement préventif contre le VIH, existe. On ne demande pas un outil qu’on ne connaît pas.
Ensuite vient l’accessibilité. Ce traitement, qui pourrait éviter bien des contaminations, n’est accessible que dans les unités spécialisées en VIH. À ce jour, à Maurice, on ne peut pas aller voir son médecin généraliste ou franchir la porte des rares structures qui parlent de santé sexuelle et repartir avec ce traitement. Il y a un verrou administratif, en plus de celui de la confidentialité et de la peur d’être l’objet de jugements.
Et ce verrou dit quelque chose de plus profond sur nos limites. Une association comme PILS peut aller au-devant des gens, dépister, accompagner, mais nous restons dépendants du monopole du ministère de la Santé pour la mise sous traitement. On ne comprend pas, en haut lieu, que la réduction des risques et le travail avec les populations vulnérables, c’est précisément sortir des sentiers battus : aller rejoindre le besoin là où il se trouve, dans un contexte où la stigmatisation prend trop souvent le pas sur les soins.
Et pendant qu’on bute encore sur l’adhérence à la PrEP orale, d’autres pays passent déjà au lénacapavir, ce médicament antirétroviral injectable de longue durée – deux injections par an – qui change la donne. Sur ce terrain aussi, nous sommes en retard.
Sur un campus où tout le monde se connaît, aller vers un stand de dépistage ou demander une consultation VIH, c’est s’exposer. Comment concevoir un dispositif qui garantisse réellement la confidentialité et ne stigmatise pas ceux qui y recourent ?
La règle d’or dans un tel lieu, c’est de ne jamais créer un « stand VIH » identifiable. Dès qu’on étiquette un dispositif, on désigne ceux qui s’en approchent. Il faut au contraire noyer le VIH dans une offre de santé globale – santé sexuelle, santé mentale, addictions, bien-être étudiant – où passer la porte ne dit rien de vous.
Concrètement : des autotests qu’on récupère discrètement ou qu’on reçoit chez soi, des rendez-vous en ligne, une PrEP délivrée sans parcours humiliant, des pairs-éducateurs ou des aidants formés plutôt que des blouses blanches. On peut être très visible pour la sensibilisation – affiches, campagnes, information – et totalement discret pour l’acte lui-même.
C’est cette distinction qu’on rate presque toujours : on confond le bruit autour de la prévention avec l’intimité dont a besoin la personne qui se protège.
Les 25-44 ans, qui ont grandi après les grandes campagnes des années 90, représentent aujourd’hui la tranche d’âge la plus touchée à Maurice. Qu’est-ce que cela dit de la prévention sur une génération entière ?
La prévention a toujours été menée par à-coups, au gré des projets et des financements extérieurs, jamais comme une politique de fond tenue dans la durée. Si les 25-44 ans sont les plus touchés, ce n’est pas parce qu’on a baissé la garde après les avoir protégés : ils n’ont jamais bénéficié d’un effort de prévention continu et sérieux.
Est-on en train de reproduire le même schéma avec les jeunes d’aujourd’hui : un projet visible mais une réalité de terrain qui reste inchangée ?
C’est exactement le risque, et j’ai déjà vu ce film. La vraie mesure d’un projet de prévention, ce n’est pas le nombre de dispositifs ouverts, c’est le nombre de nouvelles infections évitées. Et ça, on le mesure rarement de façon honnête, parce que c’est moins flatteur. Si on se contente de la vitrine, oui, on reproduira à l’identique l’erreur d’il y a 20 ans : se rassurer pendant que l’épidémie continue son chemin là où on ne regarde pas.
Quels sont les comportements à risque les plus documentés chez les jeunes adultes que vous accompagnez – multipartenariat, non-utilisation du préservatif, drogues injectables, chemsex – et est-ce que le projet universitaire est calibré pour répondre à ces réalités ?
Les réalités, ce sont bien celles-là : le multipartenariat sans protection, sans dépistage, l’abandon du préservatif, l’usage de drogues, et de plus en plus le croisement entre drogue et sexualité. À Maurice, on ne peut pas parler de VIH sans parler de drogues injectables : c’est le cœur historique de notre épidémie.
Or le projet universitaire, tel qu’il est annoncé, s’adresse à une image aseptisée du risque – l’étudiant « normal », hétérosexuel, sans histoire. Il ne me semble pas que ce programme ait été pensé pour la personne qui s’injecte, pour le chemsex, pour les pratiques cachées. Le dispositif ne me semble pas calibré sur les véritables risques de transmission.
Un campus, c’est aussi des hommes gays qui ne peuvent pas s’assumer, des usagers de drogues, des jeunes qui financent parfois leurs études par le travail du sexe, et de plus en plus d’étudiants étrangers venus de pays où la prévalence et le rapport à la sexualité sont très différents des nôtres. Une prévention taillée pour un étudiant moyen imaginaire passe complètement à côté de celles et ceux qui sont réellement exposés.
Depuis le début de l’année, 74 adolescentes enceintes ont déjà été prises en charge en moins de six mois. Comment interpréter ce chiffre dans le contexte d’un projet qui mise sur l’université plutôt que sur les adolescents scolarisés ?
Ce chiffre, c’est toute la démonstration en une ligne. Soixante-quatorze grossesses, ce sont 74 rapports non protégés – et chez des filles qui, par définition, n’ont pas encore l’âge de l’université. Là où il y a grossesse, il y a exposition au VIH et aux infections sexuellement transmissibles, parce que c’est le même rapport non protégé qui transmet l’un et l’autre.
Ces adolescentes n’ont sans doute reçu aucune prévention là où elles se trouvaient, c’est-à-dire à l’école. Et pendant ce temps, on installe le dispositif phare à l’université, deux ou trois ans plus tard, sur une population qui a déjà franchi le moment du risque. On construit le toit pendant que les fondations sont inondées. Le danger est à 14, 15, 16 ans, et c’est précisément là qu’on refuse d’agir.
Si vous aviez la main sur ce projet, quelle serait votre première décision ? Qu’est-ce qui manque pour un impact réel sur les nouvelles infections ?
Ma première décision serait de faire descendre l’effort vers les écoles, dès 13-16 ans, avec une véritable éducation sexuelle complète. C’est là qu’on évite des infections.
Ensuite, j’ancrerais le dispositif dans les populations clés - usagers de drogues, hommes ayant des rapports avec des hommes, travailleuses et travailleurs du sexe - parce que c’est là que le virus circule vraiment, et c’est là que la réduction des risques fait la différence. C’est exactement la logique de projets que PILS porte déjà, comme le projet PrEP Femmes II et la PrEP Mobile, qui vont au-devant des plus exposées - les femmes transgenres, les femmes qui consomment des drogues injectables - là où elles se trouvent, plutôt que d’attendre qu’elles franchissent une porte.
Le campus, je le garde, mais comme un maillon parmi d’autres, pas comme la tête d’affiche. Et surtout, si on veut que ce projet fonctionne à l’université, il faut écouter les étudiants qui le fréquentent et s’assurer qu’il répond à leurs besoins.
Vous avez vu naître l’épidémie à Maurice, vous avez vu des générations passer sans être protégées. En 2026, peut-on vraiment prévenir à vingt ans ce qu’on n’a jamais expliqué avant ?
Non, c’est très compliqué. Mais je refuse le fatalisme. Le minimum tient en trois choses. Dire la vérité, tôt et partout, sans la maquiller en morale. Rendre les outils accessibles sans jugement, pour que se protéger ne soit jamais une humiliation. Et traiter les gens comme des adultes capables de se protéger eux-mêmes, à condition qu’on leur en donne les moyens.
Nous avons perdu des générations à force de silence. Le moins que nous devions à la suivante, c’est de cesser d’avoir honte des mots qui sauvent des vies. Ça, ce n’est pas trop tard ; ça ne l’est jamais.