NATURE & PROTECTION - Rachele Bhoyroo d’Eco-Sud : «Tenir ensemble face aux défis exige solidarité et entraide»
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Le Dimanche /L' Hebdo
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L’engagement citoyen est vital pour protéger la nature. Née en 2000 pour défendre le parc marin de Blue Bay, l’association Eco-Sud agit aujourd’hui à l’échelle nationale. Sa mission : placer la nature au cœur des activités humaines en renforçant les droits environnementaux, l’implication des communautés, l’agroécologie et la résilience climatique. Dans cet entretien à Le Dimanche/L’Hebdo, Rachele Bhoyroo, coordinatrice communication et plaidoyer, explique pourquoi cette démarche est essentielle pour l’avenir de Maurice.
Quels ont été les projets phares d’Eco-Sud ?
Ces dernières années, Eco-Sud a mené une série de projets marquants à la fois sur le terrain et dans le plaidoyer. L’association s’est notamment illustrée par un combat juridique historique porté jusqu’au Privy Council en 2024 pour défendre le droit des citoyens d’agir et garantir l’accès à la justice environnementale. Sur le plan alimentaire, le projet ROC (Resilient Organic Community) a permis de bâtir une véritable communauté autour de l’agroécologie, de la régénération des sols, de l’utilisation de plantes adaptées au climat local et de l’autonomisation des femmes à travers la transformation des produits.
En parallèle, Eco-Sud a porté haut le plaidoyer pour les Droits de la Nature, désormais inscrits dans le programme gouvernemental 2024–2029. L’association a aussi renforcé ses actions de restauration marine avec des programmes de coraux dans le Sud-Est, des projets pilotes de restauration côtière comme celui de l’Île au Phare et le lancement d’un ambitieux programme de restauration sexuée des coraux en partenariat avec SECORE International, Odysseo Foundation et l’université de Maurice. La protection des mammifères marins a également été au cœur de nos priorités, avec une action en justice en 2025 contre les pratiques illégales telles que la nage avec les baleines. Eco-Sud a également fédéré treize associations au sein du réseau Mycélium pour renforcer la société civile face aux crises environnementales qui aggravent les inégalités sociales.
Quels résultats concrets avez-vous observés sur le terrain grâce à ces initiatives ?
L’un des résultats les plus marquants est le jugement historique obtenu au Privy Council. Cette décision a établi une jurisprudence essentielle en renforçant l’accès des Mauriciens aux mécanismes de justice pour défendre l’environnement. Elle a également permis la création de corridors écologiques et une meilleure protection des zones humides, une avancée concrète pour les écosystèmes concernés. Dans nos projets marins, les suivis de terrain et la recherche ont permis d’identifier des coraux plus résistants aux vagues de chaleur. Ces données sont précieuses, car elles améliorent nos méthodes de restauration et renforcent la résilience des récifs. Du côté de l’agroécologie, notre centre ROC est devenu un véritable laboratoire à ciel ouvert : plus de 300 personnes y ont été formées ces deux dernières années à travers des sessions d’initiation et des journées portes ouvertes.
Comment mesurez-vous l’impact environnemental et social de vos actions ?
Nous travaillons avec des outils de suivi rigoureux, des indicateurs internes et des bilans réguliers. Sur le plan environnemental, nous réalisons des suivis en lien avec nos équipes et les communautés locales. Sur le plan social, nous évaluons la participation, la mobilisation, la transmission d’informations et les demandes d’accompagnement.
Quels partenariats institutionnels ou commun-autaires ont le plus contribué à vos réussites ?
Le réseau Mycélium est au cœur de nos partenariats. Il rassemble treize associations (ANFEN, AILES, Caritas, CAEC, CUT, Inclusion Mauritius, Diase, Lovebridge, Kinouété, Gender Links, PILS, TIPA et Le Pont du Tamarinier) et nous permet de travailler à l’intersection des enjeux sociaux et environnementaux. Ensemble, nous renforçons la capacité d’action des associations et des communautés en partageant outils, expériences et soutien mutuel. Au-delà de Mycélium, nos projets s’appuient sur des collaborations scientifiques et techniques autour de la restauration des écosystèmes et du plaidoyer. L’appui d’experts locaux et internationaux est précieux, parce que leur confiance et leur engagement renforcent notre capacité à agir et à porter notre vision.
Quelles difficultés ou obstacles avez-vous rencontrés dans la mise en œuvre des projets ?
Nous faisons face à plusieurs obstacles structurels. Certaines décisions publiques sont parfois prises de manière unilatérale, sans consultation suffisante, ce qui fragilise la cohérence des actions. En 2025, par exemple, des politiques liées à la restauration des coraux ont été révisées sans concertation avec les acteurs engagés. Le manque de transparence et l’inclusion encore trop limitée de la société civile dans certains espaces de décision ralentissent également les avancées. Enfin, le contexte de financement devient de plus en plus difficile : les ressources se raréfient, la compétition s’intensifie, alors que les besoins ne cessent de croître face à l’accélération des crises.
Comment les communautés locales ont-elles réagi et participé à vos initiatives ?
La participation citoyenne est transversale dans toutes nos actions. Elle est souvent très forte et s’accompagne de beaucoup d’émotions. Garantir l’inclusion et l’implication des communautés à chaque étape reste une priorité, malgré les défis. En 2025, grâce au réseau Mycélium, nous avons mené des sessions dans plusieurs régions et constaté que de nombreuses personnes découvraient des informations essentielles qu’elles n’avaient pas auparavant, notamment sur l’érosion, les risques climatiques ou les impacts sur la biodiversité.
Y a-t-il un projet dont vous êtes particulièrement fière et qui illustre bien la mission d’Eco-Sud ?
Oui, Mycélium. Ce projet relie la justice sociale, environ-nementale, économique et démocratique. Aujourd’hui, on ne peut plus dissocier la santé de la société de celle de la nature. Tout est interconnecté : santé humaine, santé animale, santé des écosystèmes. Protéger la nature, c’est aussi protéger les personnes en particulier celles déjà vulnérables et les plus exposées aux impacts des crises climatiques et environnementales. Avec Mycélium, nous sortons d’une logique en silo. Nous travaillons à l’intersection des crises et portons une conviction simple : face aux défis à venir, la solidarité et l’entraide ne sont pas des options, mais des conditions indispensables pour tenir collectivement.
Quels sont les grands axes stratégiques pour Eco-Sud cette année ?
Nous voulons consolider le plaidoyer pour les Droits de la Nature, notamment dans le cadre des consultations nationales (Vision 2050 et comité constitutionnel) afin de faire émerger des propositions concrètes et applicables. Nous poursuivons également nos actions de restauration des écosystèmes et de régénération des sols en renforçant les approches fondées sur la science et la participation des communautés. Face à la montée des eaux et aux risques côtiers attendus à l’horizon 2050–2100, nous souhaitons contribuer à une réflexion nationale mieux informée : partager les données, vulgariser les enjeux et encourager des politiques publiques fondées sur la science, des solutions basées sur la nature et adaptées aux réalités locales.
Quels nouveaux projets ou programmes sont-ils actuellement en préparation ?
Nous travaillons à renforcer les capacités des associations pour adapter leurs programmes et services face aux crises climatiques, notamment grâce à la collecte de données permettant d’analyser leurs impacts sur les populations. Nous lançons également « Drwa Lanatir x Kiltir », un projet destiné à réunir les acteurs culturels mauriciens autour des Droits de la Nature afin de favoriser l’appropriation de ces enjeux et de toucher de nouveaux publics. En parallèle, nous élargissons nos méthodes de restauration en intégrant de nouvelles techniques et outils basés sur la recherche et les données.
Comment envisagez-vous d’intégrer les jeunes et les écoles dans vos futures actions ?
Nous avons développé des outils pédagogiques accessibles comme des procès fictifs autour de la protection de la nature. Nous invitons les écoles et les enseignants à nous contacter. Nous serions ravis d’intervenir en classe ou sur site, selon leurs besoins.
Comment Eco-Sud compte-t-elle renforcer la sensibilisation du grand public sur les enjeux environnementaux ?
Nous voulons aller davantage à la rencontre des personnes, y compris dans les régions où l’accès à l’information reste limité. Avec nos partenaires, nous travaillons à vulgariser les données scientifiques, à rendre les enjeux compréhensibles et à permettre à chacun d’identifier des actions possibles à son échelle.
Quelle vision à long terme portez-vous pour Eco-Sud et son rôle dans la protection de l’environnement à Maurice ?
Notre ambition est de contribuer à une île Maurice où il fait bon vivre, où la nature est respectée et réellement prise en compte dans les décisions politiques et économiques. Une île où la nature n’est pas seulement perçue comme une ressource à exploiter, mais comme un système vivant qui doit pouvoir exister, se régénérer et être protégé. Eco-Sud continuera à plaider pour une reconnaissance effective de la nature dans le droit, à questionner les projets destructeurs sur les plans environnemental et social et à se tenir aux côtés des citoyens mobilisés pour protéger les écosystèmes et les derniers espaces naturels.
Comment l’association intègre-t-elle la participation des communautés locales dans la lutte contre la perte de biodiversité et l’adaptation au climat ?
La participation commun-autaire est au cœur de nos projets, notamment dans le Sud-Ouest. À Blue Bay, par exemple, 43 membres de la communauté participent régulièrement à la restauration corallienne : maintenance des pépinières, suivi scientifique, transplantation. Cette implication renforce la durabilité des actions et leur appropriation locale. Le projet ROC repose également sur la participation active des communautés de Ville Noire et des régions avoisinantes, qui accueillent et font rayonner cette initiative.
Quels partenariats scientifiques ou institutionnels vous semblent-ils essentiels pour mieux anticiper et gérer les impacts du changement climatique sur la biodiversité ?
Les cadres de concertation et les comités techniques, notamment ceux liés à la gestion intégrée du littoral et aux zones sensibles (ICZM, ESA) sont essentiels. Ils favorisent la participation citoyenne et le dialogue. Cela dit, avoir une place autour de la table ne garantit pas une collaboration effective. Il reste du travail pour construire une gouvernance plus transparente, plus inclusive et plus cohérente, en lien avec les données scientifiques et les réalités du terrain.
Il est temps que Maurice reconnaisse juridiquement les droits de la nature ?
Oui, absolument. Nous ne pouvons plus continuer avec le même modèle d’exploitation. Même si Maurice contribue peu aux émissions mondiales, nous faisons face à une perte rapide de biodiversité et à une pression énorme sur nos écosystèmes : disparition des zones humides, artificialisation du littoral, érosion, destruction d’habitats, menaces sur des espèces endémiques. La question est donc aussi celle de notre responsabilité nationale face à cette perte irréversible. Reconnaître les Droits de la Nature, c’est se donner un cadre juridique solide pour prévenir les destructions, renforcer la protection des écosystèmes et remettre l’intérêt général au cœur des décisions. Maurice peut montrer l’exemple en créant un modèle de protection plus ambitieux et cohérent, adapté à notre réalité insulaire.
Pour clore cet entretien, un dernier mot ?
Nous invitons tous les citoyens, écoles, associations, artistes et entreprises à nous rejoindre. Protéger la nature, c’est protéger notre santé, notre sécurité et notre avenir commun.