National Social Inclusion Foundation : Rs 1,06 Md décaissées en faveur de 240 ONG entre 2025 et 2026
Par
Patrick Hilbert, Sharone Samy
Par
Patrick Hilbert, Sharone Samy
Les données déposées à l’Assemblée nationale révèlent la répartition des fonds issus de la CSR gérés par la NSIF, ainsi que le poids des coûts administratifs et les écarts dans les montants alloués aux ONG pour l’exercice 2025-2026.
C’est un document officiel qui fait beaucoup parler dans le milieu des organisations non gouvernementales. Durant la semaine écoulée, la liste intégrale des allocations de la National Social Inclusion Foundation a été déposée à l’Assemblée nationale par Ashok Subron, ministre de la Sécurité sociale et de l’Intégration sociale.
Alimentée par l’impôt sur les sociétés (le dispositif Corporate Social Responsibility, ou CSR, régi par l’article 50L de l’Income Tax Act), la National Social Inclusion Foundation (NSIF) centralise l’argent prélevé par la Mauritius Revenue Authority (MRA). Sa charte lui intime l’ordre d’autonomiser les populations vulnérables et de financer les organisations non gouvernementales (ONG).
Les données cumulées entre juillet 2025 et avril 2026 affichent des disparités entre ce que reçoivent les ONG de la NSIF. Ceci est, entre autres, lié à leur taille et à leurs activités, entre autres. Durant cette période de dix mois, la fondation a capté un pactole de Rs 976 058 116 directement depuis les caisses de la MRA. Mais c’est une autre ligne comptable qui retient l’attention des analystes : les coûts administratifs et opérationnels internes de la NSIF ont englouti à eux seuls Rs 162 115 132,52. Près de 16,6 % des fonds collectés auprès du secteur privé s’évaporent ainsi dans la tuyauterie interne de la machine d’État avant même d’atteindre le moindre bénéficiaire sur le terrain.
Pour distribuer le solde — qui s’élève à Rs 1 058 808 995,50 (Rs 1,06 milliard), en comptant le rendement des réserves accumulées et la politique d’investissement de la fondation —, la NSIF applique un protocole d’évaluation qualifié de « rigoureux » en quatre étapes distinctes. Une sélection d’abord purement administrative (initial screening), suivie d’un examen technique basé sur des notions d’efficience et d’impact, validé successivement par un comité de projet interne, puis par le Conseil d’administration. C’est ce mécanisme d’entonnoir qui a abouti à la sélection de 240 structures d’accueil et ONG à travers l’île.
Interpellé par le député travailliste Ehsan Juman, qui demandait si des organisations directement affiliées à de puissants conglomérats privés et hautement bénéficiaires avaient émargé aux fonds de la NSIF, le ministre de l’Intégration sociale a choisi la stratégie de la rupture.
Loin de défendre l’ancien système, le ministre Subron a jeté un pavé dans la mare en déclarant publiquement que le sujet faisait l’objet réflexions au sein même du Conseil d’administration de la fondation : « C’était la pratique ces dernières années, sous le gouvernement précédent et l’ancien Conseil d’administration », a-t-il tancé, qualifiant ce système de « pratique incorrecte ».
Le ministre a précisé : « Il n’y a personne avec des droits acquis sous la NSIF. Chaque projet doit être analysé et tranché uniquement selon ses propres mérites, et non au titre d’un droit prétendu. C’est ma position ferme. » En s’en prenant directement à l’utilisation détournée des fonds de la responsabilité sociale des entreprises par les grandes corporations pour leurs propres fondations satellites, l’exécutif sous-entend vouloir couper le cordon ombilical entre l’oligarchie économique et les subsides de l’État.
L’examen de ce document parlementaire permet d’établir la hiérarchie financière absolue des acteurs du secteur social mauricien. Une poignée d’organisations historiques se partage la part du lion, captant des budgets se comptant en dizaines de millions de roupies.
Au sommet de la pyramide, les deux géants de l’encadrement social, SOS Children’s Villages et Caritas, concentrent à eux seuls plus de Rs 94 millions approuvées. L’analyse clinique des dotations montre également le coût d’entretien des structures d’hébergement permanent. Le traitement du handicap lourd, de la petite enfance abandonnée et des violences intrafamiliales concentre aussi de gros budgets. L’APEIM (Rs 28,12 millions) et l’Association des Handicapés de Malherbes (Rs 23,21 millions). La réhabilitation des addictions et des pathologies marginales reste quant à elle cantonnée au second plan, comme en témoignent les budgets de l’association PILS pour les malades du VIH (Rs 13,89 millions) ou du Centre de Solidarité (Rs 12,39 millions). La cause environnementale se fraye une place identique à celle des foyers pour enfants en détresse, la Mauritian Wildlife Foundation ayant obtenu un accord ferme pour une dotation de Rs 14 millions.
| Rang | Nom officiel de l’ONG / Institution | Montant approuvé (Rs) | Total décaissé par l’État (Rs) |
| 1 | SOS Children’s Villages Mauritius | 47 153 310 | 30 770 881 |
| 2 | Caritas Ile Maurice | 46 976 340 | 46 976 340 |
| 3 | Fondation pour l’Enfance Terre de Paix | 37 962 782 | 37 962 782 |
| 4 | Association de Parents d’enfants inadaptés de l’Ile Maurice (APEIM) | 28 125 388 | 28 125 388 |
| 5 | Association des Handicapés de Malherbes (RCI) | 23 216 665 | 23 216 665 |
| 6 | Centre d’Éducation et de Développement pour les Enfants Mauriciens (CEDEM) - RCI | 17 971 841 | 17 971 841 |
| 7 | Foyer Père Laval | 17 468 827 | 17 468 827 |
| 8 | Shelter for Women and Children in Distress Trust Fund | 17 079 472 | 17 079 472 |
| 9 | Action Familiale | 14 534 751 | 14 534 751 |
| 10 | Mauritian Wildlife Foundation | 14 000 000 | 14 000 000 |
| 11 | Etoile du Berger | 14 000 000 | 14 000 000 |
| 12 | Prévention Information et Lutte contre le Sida (PILS) | 13 892 983 | 13 892 983 |
| 13 | Centre de Solidarité Pour Une Nouvelle Vie (CDS) | 12 396 067 | 12 396 067 |
| 14 | Crèche du Cœur Immaculé de Marie | 12 395 230 | 12 395 230 |
| 15 | Arya Sabha Mauritius (Gayasing Ashram) | 12 263 450 | 12 263 450 |
Le programme Fortified Learning Environment (FLE), initiative majeure de la National Social Inclusion Foundation (NSIF) à Maurice, vise à offrir un soutien holistique – éducatif et psychosocial – aux enfants issus de familles vulnérables. Dans le cadre de l’exercice 2025-2026, la NSIF a alloué un total de Rs 81 103 438,79 à sept organisations non gouvernementales partenaires.
Voici le détail des montants approuvés et décaissés :
| SN | Nom de l’ONG | Montant approuvé (Rs) | Montant décaissé (Rs) |
| 1 | Terrain for Interactive Pedagogy through Arts (TIPA) | 5 595 861,24 | 5 595 861,24 |
| 2 | APEDED | 4 101 959,00 | 4 101 959,00 |
| 3 | Association des Malades et Handicapés de l’Est | 3 443 329,00 | 3 443 329,00 |
| 4 | Mouvement Forces-Vives Quartier E.D.C. de Rose Belle | 2 985 936,50 | 2 985 936,50 |
| 5 | Lovebridge Ltd | 26 833 373,14 | 26 833 373,14 |
| 6 | AIHD (Konekte) | 18 497 842,51 | 18 497 842,51 |
| 7 | Oasis de Paix | 19 645 137,40 | 19 645 137,40 |
| TOTAL | 81 103 438,79 | 81 103 438,79 | |
Au cours de l’exercice financier 2025-26, un total de Rs 126 280 557 a été déboursé en faveur de 21 institutions caritatives à Maurice. Ces allocations concernent principalement des foyers pour personnes âgées, des infirmeries, des ashrams et des centres d’accueil spécialisés.
Les deux institutions ayant reçu les montants les plus élevés sont le Krishnanand Seva Ashram (Rs 16 321 052) et le Foyer Trochetia (Rs 15 213 761). Les allocations les plus modestes ont été versées au Rosie le Meme Home (Rs 1 072 464) et au Dr Chiranji v Bhardwaj Ashram (Rs 2 062 995).
Ci-contre, le détail complet des déboursements au 30 avril 2026 :
| Nom de l’institution | Montant total (Rs) |
| Belle Rose Home | 9 673 566,00 |
| Cheshire home Pierrefonds | 2 640 788,00 |
| Cheshire home Tamarin | 3 518 858,00 |
| Currimjee Jeewanjee Inf (Male) | 1 456 773,00 |
| Currimjee Jeewanjee Inf (Female) | 3 073 578,00 |
| Rosie le Meme Home | 1 072 464,00 |
| Foyer Marcel Catherine | 2 546 309,00 |
| Shradanand Infirmary | 12 941 634,00 |
| Krishnanand Seva Ashram | 16 321 052,00 |
| Lady S. Jugnauth w.Home | 7 570 301,00 |
| Mere Augustine Home | 8 380 576,00 |
| Hospice St Jean De Dieu | 8 030 171,00 |
| Pavillon ste marie | 2 151 712,00 |
| St Hugh’s Anglican Home | 2 192 786,00 |
| Meenatchee Home | 3 161 798,00 |
| J Balgobeen Ashram | 7 640 347,00 |
| Foyer Trochetia | 15 213 761,00 |
| SMTF Babooram Ashram | 7 971 590,00 |
| Dr Chiranji v Bhardwaj Ashram | 2 062 995,00 |
| Maharanapratap R Care Home | 2 997 205,00 |
| SMT LP Govindramen R.Home | 5 662 293,00 |
| Total (Rs) | 126 280 557,00 |
De son côté, Lindley Couronne, président de l’ONG Dis Moi, observe cette polémique avec détachement, rappelant que ce débat refait surface de manière cyclique à chaque publication de comptes. Pour lui, la structure même du monde associatif a radicalement changé ces dernières années. « L’essence même du travail social a toujours été le bénévolat », concède le responsable associatif.
Cependant, sous l’impulsion des autorités qui ont poussé à une professionnalisation accrue du secteur à partir de 2016 et 2017, les ONG ont dû massivement recruter des compétences pointues pour répondre à la complexité des maux sociaux. Éducateurs spécialisés, psychologues, travailleurs sociaux, personnel administratif ou chauffeurs représentent désormais des charges salariales incontournables et lourdes pour les structures.
Dès lors, comparer des dotations financières brutes d’une ONG à une autre n’a, selon lui, aucun sens sur le plan analytique. « L’argent est réparti en fonction des services fournis. On ne peut pas comparer des organisations qui n’ont ni les mêmes missions ni les mêmes responsabilités », soutient le président de Dis Moi.
S’il dit comprendre le droit de regard légitime des citoyens, Lindley Couronne estime que le curseur du débat public est mal placé. Selon lui, les vraies questions résident d’abord dans la baisse drastique des taux de financement de certains projets sociaux, passés de 75 % à 50 % dans le sillage des dernières orientations budgétaires de l’État. Ensuite, il pointe du doigt la part du gâteau captée par le secteur privé.
« Comment se fait-il que certaines fondations privées, qui disposent parfois de moyens financiers considérables, continuent de bénéficier de fonds de la NSIF ? Si nous devons avoir un débat, c’est sur cette question-là qu’il faut le faire », tranche-t-il, appelant à se concentrer sur les critères d’attribution plutôt que sur un simple palmarès des sommes perçues.
Un constat partagé par la Fondation pour l’Enfance Terre de Paix, où la prise en charge des mineurs en situation de grande précarité est un combat de chaque instant. Patricia Yue, assistante directrice de l’organisation, invite elle aussi à ramener les chiffres à la réalité des prestations fournies.
Terre de Paix gère à ce jour sept structures distinctes, allant des crèches et garderies sociales aux centres de jour hautement spécialisés pour les enfants souffrant de handicaps lourds ou de troubles sévères du développement.
« Cela devrait, dans une certaine mesure, relever de la responsabilité de l’État, notamment lorsqu’il s’agit de l’accompagnement et du bien-être des enfants vulnérables. Mais nous avons choisi de nous engager parce que nous croyons avant tout en l’être humain », confie Patricia Yue.
Pour garantir un encadrement digne et sécurisé, la fondation doit assumer des coûts fixes importants : entretien d’infrastructures aux normes, salaires de professionnels qualifiés et investissements dans des équipements médicaux ou éducatifs spécialisés.
« Nous ne sommes pas dans une logique de comparaison avec les autres ONG. Chaque organisation répond à des besoins différents. Mais pour offrir un service adéquat, conforme aux normes et respectueux des critères imposés, il faut des ressources », maintient l’assistante directrice.
Patricia Yue conclut en rappelant que chaque roupie versée par la NSIF fait l’objet d’audits et d’évaluations de terrain régulières, réitérant que la seule métrique valable reste l’amélioration concrète des conditions de vie des bénéficiaires directs.
Pour Caroline Fitz-Gibbon, présidente de la NSIF, les critiques formulées à l’encontre de certaines enveloppes budgétaires découlent principalement d’une méconnaissance des réalités opérationnelles. Selon elle, chaque structure enregistrée remplit une mission d’intérêt public cruciale auprès des plus démunis, quand bien même leurs actions bénéficient d’une faible couverture médiatique.
« Être ignorant de la réalité du terrain ne suffit pas pour tirer des conclusions hâtives sur certaines ONG », prévient la présidente de la NSIF.
Elle rappelle que ces subventions soutiennent directement des programmes dont dépendent des milliers de citoyens au quotidien. Caroline Fitz-Gibbon insiste également sur la transparence de la gestion de ces deniers publics, balayant les soupçons de légèreté : « Il faut cesser cette stigmatisation, car il ne faut pas oublier qu’il s’agit de l’argent des contribuables et nous ne pouvons pas nous permettre de faire du gaspillage. »
Consciente du déficit de visibilité de certaines petites structures, elle indique toutefois que la NSIF planche actuellement sur des mécanismes d’accompagnement pour aider ces associations à mieux valoriser leurs actions et leur impact social auprès du grand public.