National Drug Observatory Report 2024 - Drogues synthétiques : le terrain dément les chiffres

Par Sharone Samy
Publié le: 24 février 2026 à 16:00
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Selon les travailleurs sociaux, la crise de la drogue synthétique atteint désormais des proportions alarmantes.

À Maurice, la drogue de synthèse échappe aux chiffres et dévore une génération. Pour travailleurs sociaux, activiste et médecin, Maurice se dirige tout droit vers une crise sociale majeure.

Trente-six morts officiels. Près de 800 jeunes Mauriciens de 18 à 39 ans hospitalisés. Dix enfants entre 10 et 14 ans recensés parmi les consommateurs. Les données du National Drug Observatory Report 2024 pour l’île Maurice sont préoccupantes. Et pourtant, tous ceux qui travaillent sur le terrain s’accordent sur un point : la réalité a largement dépassé les projections. Et les chiffres, disent-ils, ne racontent plus grand-chose.

« Je ne crois pas en ce rapport », tranche Ally Lazer, président de l’Association des travailleurs sociaux de Maurice. « Nous sommes en 2026 et la situation est bien pire qu’en 2024. Ce n’est pas en restant cloîtré entre quatre murs et en rassemblant des chiffres que l’on fait un rapport. Il faut être sur le terrain. » D’ailleurs, estime le Dr Siddick Maudarbocus, addictologue et directeur du centre de traitement Les Mariannes, « comment peut-on établir une nouvelle stratégie pour combattre la drogue de synthèse, alors que les chiffres ne reflètent nullement la réalité ? »

Ce décalage entre les données officielles et la réalité du terrain n’est pas qu’une querelle de méthode. La drogue de synthèse – le sintetik – présente une caractéristique qui la rend particulièrement difficile à saisir statistiquement : elle se distribue en petites quantités, par capillarité, et ses molécules sont régulièrement modifiées, rendant les analyses toxicologiques partiellement inopérantes. 

Jameel Peerally, activiste et fondateur du Kolektif 420, en tire une conclusion sombre sur les chiffres de mortalité. « Nous voyons souvent le mot œdème pulmonaire sur les certificats de décès. C’est facile de venir avec un rapport et de montrer des chiffres, mais de nombreux jeunes sont morts suite aux effets de la drogue de synthèse sans que cela soit établi officiellement. » 

Il va plus loin : « Oublions les overdoses. C’est une mort lente causée par la dégradation constante des capacités psychologiques. À ce stade, aucun rapport toxicologique ne peut vraiment déterminer toutes les molécules présentes. »

La sous-déclaration s’explique aussi par d’autres mécanismes. De nombreux consommateurs ne consultent pas, par peur de la stigmatisation ou par méconnaissance des structures d’aide. Le modèle de trafic lui-même a évolué : petites quantités, micro-distribution, utilisation de mineurs comme intermédiaires. Ce phénomène rend la détection plus complexe et fausse la perception statistique. 

« Ces chiffres ne valent rien face à la recrudescence actuelle », résume Jameel Peerally. « Le nombre de jeunes qui ont succombé est beaucoup plus élevé. »

« Qui va suspecter un enfant de dix ans ? » 

C’est peut-être là que le tableau est le plus saisissant. À Ti-Rodrig, Doris Félicité, travailleuse sociale, observe depuis plusieurs années une détérioration qui dépasse la simple consommation. « Dès l’âge de 10 à 14 ans, certains sont déjà consommateurs. Mais il y a aussi un autre problème : ces enfants entrent dans le trafic et deviennent eux-mêmes des trafiquants très jeunes. Qui va suspecter un enfant de dix ans ? » Un enfant sur quatre dans son secteur serait impliqué dans le trafic, selon elle : « soit il redistribue, soit il revend. »

Ally Lazer confirme cette tendance et l’étend à d’autres dimensions. Sur le terrain, dit-il, le rajeunissement des consommateurs s’accompagne d’une féminisation croissante du phénomène, deux évolutions qui « prennent des proportions inquiétantes » et que les rapports officiels, selon lui, ne capturent pas encore fidèlement.

Pour comprendre comment des enfants en arrivent là, Doris Félicité pointe la conjonction de la pauvreté et de l’accessibilité du produit. 

« Les drogues synthétiques, peu coûteuses et facilement accessibles, créent un effet domino destructeur. La pauvreté et l’accès facile à l’argent rapide jouent un rôle central. » 

Elle avait tenté d’y répondre concrètement en montant, avec des sponsors, un atelier de musique destiné à canaliser les jeunes. Le projet a fini par s’effondrer. « L’école de musique, qui était l’un des projets prometteurs, est tombée à l’eau. En quelques années, le nombre de jeunes victimes de la drogue de synthèse a doublé. Il faut une solution en urgence. »

Ce qui distingue la vague actuelle des crises précédentes, c’est précisément son caractère transversal. Le Dr Maudarbocus la qualifie d’« Equal Opportunity Epidemic » : la drogue de synthèse ne choisit plus ses victimes selon leur origine sociale. « Le problème est devenu transversal. Il frappe sans distinction les milieux scolaires, professionnels et familiaux. Nous ne sommes plus dans une problématique ciblée. » Doris Félicité, depuis son terrain de Ti-Rodrig, le confirme. 

Jameel Peerally, lui, insiste sur le contexte socio-économique qui amplifie le phénomène et risque, selon lui, de le rendre incontrôlable. « Oublions seulement la drogue et l’inflation : il y a aussi la pauvreté. Avec la cherté de la vie, nous risquons de voir des situations beaucoup plus graves que de simples vols avec violence. Nous nous dirigeons vers une véritable crise sociale. » Une analyse que recoupe, sur le fond, celle du Dr Maudarbocus, qui déplore une « léthargie institutionnelle » et un manque de vision stratégique à long terme face à un fléau qui évolue plus vite que les politiques censées le contenir.

Face à ce constat partagé, les appels à une refonte en profondeur se multiplient. Le Dr Maudarbocus plaide pour une prévention précoce, un accompagnement psychologique structuré, un suivi post-traitement renforcé et une meilleure coordination interinstitutionnelle. « Tant que nous travaillerons avec des données partielles ou en retard sur la réalité, nous ne pourrons pas obtenir de résultats concrets. »

Ally Lazer, plus abrupt, exige que les autorités changent de regard : « Ceux qui sont derrière ce rapport doivent avoir une nouvelle vision sur le fléau de la drogue. Arrêtez de cacher le problème sous le tapis. Même s’il y a une preuve de la volonté politique, il est temps de passer à la vitesse supérieure et de sortir des sentiers battus. » 

Jameel Peerally, lui, dénonce une « politique de deux poids et deux mesures » et rappelle ce que les statistiques tendent à effacer : « Au-delà du trafic, il y a des vies humaines, des familles et des jeunes enfants aujourd’hui victimes. »

Doris Félicité conclut simplement, depuis son quartier de Ti-Rodrig, là où les chiffres n’arrivent pas : « Il faut un encadrement sérieux. Les chiffres ne refléteront jamais la réalité du terrain. »

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