National Certificate of Education - Plus de 90 % d’échecs : l’Extended Programme était-il condamné… ou mal compris ?
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Les chiffres révélés récemment à l’Assemblée nationale ont fait l’effet d’une douche froide. Certaines années, plus de neuf élèves sur dix inscrits à l’Extended Programme ont échoué au National Certificate of Education (NCE). Pour le ministre de l’Éducation, Mahend Gungapersad, ces résultats démontrent les limites d’un dispositif qu’il juge inadapté. Mais derrière ces statistiques se cache une réalité bien plus complexe.
L’Extended Programme était-il une réforme vouée à l’échec ou un projet qui n’a jamais pu atteindre son plein potentiel ? Pour le sociologue Dr Om Varma, ex-directeur du Mauritius Institute of Education (MIE), sociologue, pédagogue et ex-conseiller au ministère de l’Éducation, le Dr Rada Tirvassen, professeur émérite de l’université de Pretoria et responsable de DIS MOI Maurice, Menon Munien, membre de l’équipe de professionnels ayant participé à la conception et à la mise en œuvre de l’Extended Programme, ainsi que Mme Nandini, enseignante d’une institution secondaire qui travaille avec ces élèves et qui a souhaité garder l’anonymat, le véritable débat porte avant tout sur la capacité du système éducatif à accompagner les élèves les plus vulnérables.
Il aura suffi d’une question parlementaire pour remettre sur le devant de la scène une réforme éducative qui continue de diviser.
Répondant à une Private Notice Question sur les résultats des élèves de l’Extended Programme au National Certificate of Education, le ministre de l’Éducation n’a pas mâché ses mots. Citant l’évaluation à mi-parcours réalisée par la Banque mondiale en 2020, il a estimé que le programme n’offrait ni un curriculum adapté aux besoins des élèves, ni une préparation suffisante pour la poursuite d’études ou une formation technique et professionnelle.
Les chiffres dévoilés sont particulièrement préoccupants. En 2022, 1 879 des 1 950 élèves présentés au NCE ont échoué. En 2023, ils étaient 1 957 sur 2 149. L’année suivante, 2 091 des 2 275 candidats n’ont pas obtenu leur certificat. Même en 2025, plus de neuf élèves sur dix ont connu le même sort.
Ces statistiques donnent l’image d’un programme incapable de remplir sa mission.
Mais racontent-elles toute l’histoire ?
Pour les spécialistes interrogés par Défi Plus, ces chiffres appellent surtout à une réflexion beaucoup plus large sur la manière dont Maurice accompagne les élèves qui rencontrent des difficultés d’apprentissage.
S’il y a une idée qui revient dans chacun des entretiens réalisés, c’est bien celle-ci : un taux d’échec ne résume jamais à lui seul la réalité d’un parcours scolaire.
Pour le sociologue Dr Om Varma, l’erreur serait de réduire le débat à une opposition entre réussite et échec. L’école, rappelle-t-il, ne fonctionne pas dans un laboratoire. Chaque élève arrive en classe avec son histoire, son environnement familial, ses difficultés et ses ressources. Certains bénéficient d’un accompagnement constant, d’autres doivent composer avec des réalités beaucoup plus complexes.
Le sociologue estime que les écarts observés au secondaire trouvent souvent leur origine dès les premières années de la scolarité, voire avant l’entrée à l’école. C’est pourquoi il plaide pour une politique éducative fondée sur la recherche, l’évaluation continue et une vision à long terme, plutôt que sur une succession de réformes qui changent au gré des alternances.
Selon lui, l’objectif ne devrait pas être de désigner des gagnants et des perdants, mais de comprendre pourquoi certains enfants accumulent des retards qui deviennent ensuite très difficiles à rattraper.
Ce regard est partagé, sous un autre angle, par Menon Munien.
Membre de l’équipe de professionnels qui a participé à la conception et à la mise en œuvre de l’Extended Programme dans le cadre du Nine-Year Continuous Basic Education, il refuse que l’on réduise cette réforme à ses seuls résultats d’examen.
Pour lui, il faut d’abord revenir à son ambition initiale.
« Chaque enfant mauricien a droit à une éducation de base de qualité », rappelle-t-il, en expliquant que l’Extended Programme n’avait jamais été pensé comme une filière de relégation, mais comme une réponse aux besoins d’élèves qui n’apprennent pas tous au même rythme.
Il évoque une phrase qui l’a profondément marqué et qui a guidé sa réflexion tout au long de sa carrière : « Dan zanfan ena Bondie. »
Derrière cette formule, explique-t-il, se cache une conviction simple : chaque enfant possède une dignité qui impose à l’école de lui offrir toutes les chances de réussir.
Pour Menon Munien, les difficultés scolaires ne peuvent être analysées sans tenir compte des réalités auxquelles sont confrontés les enfants.
Tous ne grandissent pas dans un foyer stable. Tous ne disposent pas du même soutien familial, des mêmes ressources ou des mêmes possibilités d’apprentissage en dehors de l’école. Certains évoluent dans un environnement favorable ; d’autres doivent composer avec des situations beaucoup plus fragiles.
C’est précisément pour réduire ces inégalités que l’Extended Programme avait été imaginé.
À ses yeux, accompagner ces élèves exige bien davantage qu’un programme scolaire.
« Évaluer les acquisitions de base et décider de l’avenir de nos enfants demandent beaucoup de compréhension et de compassion », insiste-t-il.
Pour lui, faire réussir un enfant en difficulté est un travail de longue haleine. Il ne suffit pas de modifier un curriculum ou un mode d’évaluation. Il faut du temps, de la persévérance, des enseignants formés, des familles impliquées et une société prête à regarder autrement les élèves qui apprennent différemment.
« Faire l’éducation de base des enfants en difficulté scolaire prend du temps, de la persévérance, de l’amour et du respect », affirme-t-il.
Cette philosophie de l’inclusion, reconnaît-il, s’est toutefois heurtée à de nombreux obstacles. La stigmatisation dont certains élèves ont été victimes, les difficultés de mise en œuvre et les perturbations liées à la pandémie de Covid-19 ont, selon lui, pesé lourdement sur le déploiement du programme.
Pour autant, il refuse de conclure que l’idée elle-même était mauvaise.
Selon lui, une réforme aussi ambitieuse ne peut être évaluée uniquement à travers des taux de réussite. Elle doit aussi être appréciée à l’aune des valeurs qu’elle porte : offrir à chaque enfant, quelles que soient ses difficultés, la possibilité d’apprendre, de progresser et de construire son avenir.
Si les chiffres révélés au Parlement ont suscité de nombreuses réactions, ils ne surprennent guère Mme Nandini, enseignante d’un collège et qui a souhaité conserver l’anonymat. Depuis plusieurs années, elle accompagne ces adolescents au quotidien et estime que les difficultés étaient visibles bien avant l’examen du National Certificate of Education.
Selon elle, une grande partie des élèves intégrant l’Extended Programme présentait déjà des retards importants en littératie et en numératie à la sortie du primaire.
« Beaucoup arrivaient au secondaire sans maîtriser les compétences fondamentales. Lorsqu’un enfant éprouve encore des difficultés à lire, à écrire ou à comprendre un texte, il devient extrêmement compliqué de lui demander de réussir un examen pensé pour des élèves du cursus ordinaire », explique-t-elle.
À ses yeux, le véritable problème ne résidait pas uniquement dans le contenu du programme, mais dans le décalage entre les besoins réels des élèves et les exigences qui leur étaient imposées.
Elle rappelle qu’avant la réforme, les classes préprofessionnelles étaient encadrées par des enseignants spécifiquement formés pour travailler avec ce public. Avec l’arrivée de l’Extended Programme, de nombreux enseignants issus du cursus traditionnel ont dû s’adapter rapidement à une réalité pédagogique beaucoup plus complexe.
« Nous avons fait de notre mieux, mais beaucoup d’enseignants n’avaient jamais été préparés à accompagner des élèves présentant de telles difficultés d’apprentissage », confie-t-elle.
Derrière les statistiques, il y a des adolescents qui cumulent parfois plusieurs années de retard scolaire et des enseignants qui doivent construire leurs cours en tenant compte de niveaux extrêmement hétérogènes.
Depuis cette année, le Foundation Programme a pris le relais de l’Extended Programme. Le gouvernement affirme que cette nouvelle approche permettra de mieux répondre aux besoins des élèves les plus fragiles.
Sur le terrain, le constat est plus nuancé. L’enseignante reconnaît que certains changements sont encourageants. Les nouveaux manuels scolaires lui paraissent mieux adaptés, les activités plus progressives et les outils d’évaluation davantage en phase avec les réalités des apprenants.
Elle apprécie également la marge de manœuvre laissée aux enseignants pour adapter leur pédagogie.
Mais elle reste prudente. Former correctement les enseignants, leur donner le temps de maîtriser les nouveaux outils et accompagner les élèves à leur propre rythme seront, selon elle, des conditions indispensables au succès de la réforme.
Elle souligne aussi un défi de taille : faire acquérir en une seule année les compétences fondamentales à des jeunes qui n’ont parfois jamais consolidé leurs apprentissages de base.
Plusieurs de ses collègues s’interrogent d’ailleurs sur l’ampleur réelle du changement.
« Certains estiment qu’il s’agit davantage d’une évolution du dispositif que d’une véritable rupture avec l’Extended Programme », observe-t-elle.
Cette prudence est partagée par le Dr Rada Tirvassen.
Pour le professeur émérite de l’université de Pretoria et responsable de DIS MOI Maurice, il serait prématuré de conclure dès aujourd’hui que le Foundation Programme constitue une réponse définitive aux difficultés rencontrées par les élèves.
Selon lui, une réforme éducative ne peut être jugée à travers les intentions qui l’accompagnent, mais à partir de résultats objectivement évalués.
Il estime que l’école mauricienne souffre depuis longtemps d’un manque d’évaluations systématiques des politiques mises en œuvre.
« Toute réforme comporte des forces et des limites. L’essentiel est d’être capable d’identifier ce qui fonctionne, ce qui fonctionne moins bien et d’apporter rapidement les ajustements nécessaires », résume-t-il.
Pour y parvenir, plusieurs éléments devront être suivis de près, notamment les progrès réels des élèves, la qualité des apprentissages, l’adaptation des ressources pédagogiques, mais aussi la formation des enseignants.
Car, rappelle-t-il, le meilleur curriculum ne produira jamais les effets attendus, si ceux qui sont chargés de l’appliquer ne disposent ni des outils ni de l’accompagnement nécessaires.
Sur ce point, les regards du chercheur et de l’enseignante convergent. Tous deux considèrent que la réussite du Foundation Programme dépendra moins d’un changement de nom que de la capacité du système à soutenir durablement les élèves et ceux qui les accompagnent chaque jour.
Cette exigence d’un suivi rigoureux rejoint également les propos de Menon Munien. Sans porter de jugement sur le nouveau dispositif, qu’il dit ne pas avoir encore étudié en profondeur, il insiste sur la nécessité d’évaluations régulières, transparentes et indépendantes. À ses yeux, une réforme éducative ne peut progresser que si elle accepte de mesurer ses résultats, d’identifier ses faiblesses et de s’ajuster en permanence aux besoins des enfants.
Au fil des entretiens, un constat s’impose : les résultats du National Certificate of Education ne racontent qu’une partie de l’histoire. Derrière chaque élève qui échoue se cachent souvent des années de difficultés scolaires, mais aussi des réalités familiales, sociales et économiques qui dépassent largement le cadre de la salle de classe.
Pour le Dr Rada Tirvassen, l’échec scolaire ne constitue pas seulement un problème éducatif. Il représente aussi un défi pour toute la société mauricienne.
« Lorsqu’un pays ne parvient pas à faire réussir une partie importante de ses jeunes, il perd une partie de son capital humain », résume-t-il.
Le professeur émérite rappelle que l’investissement dans l’éducation demeure l’un des principaux moteurs du développement économique et social. À l’inverse, des générations de jeunes quittant l’école avec un sentiment d’échec risquent d’alimenter les inégalités, la précarité et l’exclusion.
Pour autant, il refuse de faire porter toute la responsabilité à l’institution scolaire.
« L’école ne peut pas résoudre à elle seule tous les problèmes de la société. En revanche, elle peut contribuer à réduire les inégalités, si les politiques mises en œuvre sont régulièrement évaluées et améliorées », estime-t-il.
Cette idée revient comme un fil conducteur dans les quatre témoignages recueillis par Défi Plus.
Pour Dr Om Varma, les difficultés observées chez les élèves de l’Extended Programme ne naissent pas en Grade 7.
Elles prennent souvent racine beaucoup plus tôt. Selon lui, de nombreux enfants arrivent déjà au secondaire avec des lacunes accumulées depuis plusieurs années. À cela s’ajoutent parfois un environnement familial fragile, des difficultés sociales ou un manque d’accompagnement culturel qui compliquent davantage encore les apprentissages.
Le sociologue estime que le système éducatif doit intervenir bien plus tôt, afin d’éviter que ces écarts ne deviennent pratiquement impossibles à combler.
Il plaide également pour une école capable de travailler davantage avec les familles, les travailleurs sociaux, les psychologues et les communautés locales.
« La réussite d’un enfant ne dépend jamais uniquement de l’école », rappelle-t-il.
Cette conviction est largement partagée par l’enseignante interrogée.
Au quotidien, elle constate que certains élèves vivent difficilement les échecs successifs et perdent progressivement confiance en leurs capacités. D’autres semblent s’en accommoder, parfois parce qu’ils ne bénéficient ni d’un encadrement familial suffisant ni de perspectives qui les encouragent à poursuivre leurs efforts.
Si les enseignants tentent de soutenir ces adolescents, elle regrette toutefois l’absence d’un cadre institutionnel clairement structuré pour accompagner les jeunes qui échouent au National Certificate of Education.
À ses yeux, un soutien psychologique et pédagogique plus systématique permettrait à certains élèves de retrouver confiance avant de décrocher définitivement.
Les analyses divergent parfois sur l’Extended Programme lui-même, mais elles convergent sur une idée essentielle : l’inclusion scolaire ne peut pas se limiter à un changement de curriculum.
Pour Menon Munien, l’ambition qui animait le Nine-Year Continuous Basic Education demeure plus actuelle que jamais. Offrir à chaque enfant une véritable éducation de base, indépendamment de son parcours ou de son origine sociale, reste une responsabilité collective.
Il reconnaît que la mise en œuvre d’une telle réforme est complexe et qu’elle exige du temps, de la persévérance et une évaluation permanente. Sans se prononcer sur le Foundation Programme, qu’il dit ne pas avoir encore suffisamment étudié, il insiste sur la nécessité d’un suivi indépendant des résultats, incluant notamment les statistiques sur le décrochage scolaire et les parcours des élèves après leur sortie du système.
Sur ce point, les quatre intervenants se rejoignent : une réforme ne peut progresser que si elle accepte de se remettre régulièrement en question.
Évaluer les dispositifs, former les enseignants, adapter les ressources pédagogiques, renforcer l’accompagnement des élèves et écouter les résultats de la recherche sont autant de conditions nécessaires pour améliorer durablement la réussite scolaire.
Le remplacement de l’Extended Programme par le Foundation Programme ouvre un nouveau chapitre de l’histoire éducative mauricienne. Reste à savoir si cette nouvelle approche produira les résultats attendus.
Pour les spécialistes interrogés, il serait prématuré de répondre aujourd’hui à cette question. Les premiers indicateurs devront être observés avec rigueur, sans triomphalisme ni procès d’intention.
Car au fond, le véritable enjeu dépasse largement le succès ou l’échec d’une réforme. Les chiffres dévoilés au Parlement ont eu le mérite de relancer un débat que beaucoup jugeaient clos. Ils rappellent surtout qu’en matière d’éducation, aucune statistique ne peut résumer à elle seule le parcours d’un enfant.
Derrière ces pourcentages se trouvent des milliers de jeunes qui espèrent simplement avoir les mêmes chances de réussir que les autres. C’est sans doute à cette aune que seront jugées, dans les années à venir, toutes les réformes du système éducatif mauricien.
Diana Rengasamy