Nando Bodha : «Le pays traverse une crise de leadership, il faut un véritable changement de cap»
Par
Fernando Thomas
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Fernando Thomas
Après la manifestation de samedi à Port-Louis, le leader du Rassemblement Mauricien (RM) Nando Bodha livre une analyse sans concession de la situation politique, économique et sociale du pays. L’ancien ministre estime que la réforme de la pension a provoqué un « traumatisme national » et appelle à un dialogue urgent avec la population. Entre crise de confiance, coût de la vie, insécurité et avenir économique, il plaide pour une « révolution démocratique » et propose une nouvelle vision de développement avec une « One Trillion Rupee Economy » sur cinq ans. Il revient également sur ses échanges avec Paul Bérenger et n’écarte pas une recomposition politique autour d’un projet national.
La population a participé massivement à la manifestation de ce samedi à Port-Louis. Quel message principal souhaitez-vous adresser au gouvernement et quelles revendications jugez-vous aujourd’hui prioritaires ?
Comme je l’ai expliqué, la population est révoltée et elle va descendre dans la rue… avec raison. Le message est clair : Ramgoolam doit tout arrêter et mettre en place un dialogue ainsi qu’une large consultation nationale afin de trouver un consensus.
La pension de vieillesse à 60 ans est une chose sacrée. Il faut garantir une pension digne à tous ceux qui ont travaillé dur, qui sont dans le besoin et qui comptent sur ce soutien financier.
La véritable solution passe par une croissance forte, comme je l’ai déjà expliqué. Il faut un renouveau économique. Il est temps de revoir le train de vie de l’État, ainsi que certaines dépenses publiques qui deviennent excessives. Nous avons besoin d’une bonne gouvernance et d’une véritable stratégie pour mettre fin au gaspillage de milliards de roupies chaque année.
La population est révoltée et elle va descendre dans la rue… avec raison. Le message est clair : Ramgoolam doit tout arrêter et mettre en place un dialogue ainsi qu’une large consultation nationale afin de trouver un consensus»
Au-delà de la mobilisation dans la rue, quelles actions concrètes attendez-vous du gouvernement à l’issue de cette manifestation, et quel serait, selon vous, le signe qu’elle aura été un succès ?
Il faut lancer immédiatement un dialogue constructif qui doit débuter avec un calendrier précis et une feuille de route claire.
Il faut mettre fin à la confusion et au traumatisme qui règnent dans le pays. Aujourd’hui, personne ne sait exactement à quoi il aura droit concernant la pension, que ce soit dans le présent ou pour les générations futures.
Il faut revenir à la case départ et recommencer sur de nouvelles bases à travers un véritable dialogue national.
Paul Bérenger a récemment déclaré être en contact avec vous. Pouvez-vous préciser la nature de ces échanges ?
Dans une démocratie, il est tout à fait normal que des responsables politiques échangent, surtout lorsqu’ils ont une longue expérience de la vie publique.
Avec Paul Bérenger, j’ai une bonne relation et une ligne de communication ouverte, particulièrement depuis son retour dans l’opposition.
Cela dit, je discute également avec d’autres leaders politiques, des observateurs, des figures nationales de la société civile, mais aussi avec des « captains of industry » et des représentants des PME sur l’avenir du pays et les grands défis auxquels notre jeunesse est confrontée.
Nous avons deux grands défis aujourd’hui : la pension et la croissance économique.
J’ai proposé un changement de paradigme : une économie innovante capable d’atteindre une « One Trillion Rupee Economy » en cinq ans, avec l’émergence de nouveaux secteurs.
Le pays est en déclin et la population vit une période de désarroi et de désespoir face à plusieurs problèmes : la cherté de la vie, la réforme brutale de la pension, la stagnation économique, le fléau de la drogue et un sentiment d’insécurité grandissant.
Le problème principal est qu’il existe aujourd’hui une crise de leadership dans le pays. Paul Bérenger peut jouer un rôle dans le destin de Maurice et dans la préparation de l’avenir des jeunes générations.
La pension de vieillesse à 60 ans est une chose sacrée. Il faut garantir une pension digne à tous ceux qui ont travaillé dur, qui sont dans le besoin et qui comptent sur ce soutien financier»
Voyez-vous la possibilité d’un rapprochement politique avec Paul Bérenger à moyen terme ?
Il faut avant tout un programme crédible et une volonté commune de servir l’intérêt national.
Maurice a besoin d’un esprit de révolution démocratique afin de prendre un nouveau départ. Il faut une véritable dynamique de « sanzman », une fois pour toutes, avec des hommes et des femmes qui aiment profondément le pays et qui veulent préparer un meilleur avenir pour nos jeunes, loin des cycles politiques actuels.
Il faut également une véritable machine électorale capable de gagner les élections et d’apporter le changement attendu par la population.
Je vais me rapprocher de tous les leaders qui souhaitent travailler dans cette direction. Le timing de la construction de ce front sera extrêmement important.
Ce qui compte pour moi, c’est que les Mauriciens retrouvent confiance dans leurs institutions et dans leur classe politique.
Quel regard portez-vous sur le Budget 2026-2027 présenté par le gouvernement ? Selon vous, répond-il réellement aux attentes de la population ?
L’exercice budgétaire dans son format actuel est dépassé. Ce budget contient certes quelques mesures positives, mais dans son ensemble, c’est une catastrophe et un véritable ratage des opportunités. Il a provoqué un traumatisme dans le pays.
Les Mauriciens vivent aujourd’hui une période difficile, marquée par la réforme de la pension, la hausse du coût de la vie, les inquiétudes liées à l’emploi et une perte progressive du pouvoir d’achat.
Ils attendaient des réponses plus fortes, plus structurantes et surtout une véritable vision pour l’avenir.
Un budget ne doit pas seulement répondre aux urgences du moment. Il doit également préparer l’avenir économique et social du pays.
Ce gouvernement manque de drivers, c’est-à-dire de véritables moteurs capables de piloter les grands projets et les réformes nécessaires au pays»
Le gouvernement affirme que ce budget prépare l’avenir économique du pays. Êtes-vous convaincu par cette vision ou estimez-vous qu’il manque une véritable stratégie de relance ?
Préparer l’avenir ne consiste pas uniquement à annoncer des projets ou à présenter des chiffres.
Il faut une vision cohérente, avec des objectifs précis, des réformes structurelles et une véritable stratégie de développement.
Maurice doit retrouver une dynamique de croissance basée sur l’innovation, la productivité, la bonne gouvernance et la confiance des investisseurs.
Je considère que cette vision n’apparaît pas suffisamment clairement dans le budget présenté.
Ce gouvernement manque de drivers, c’est-à-dire de véritables moteurs capables de piloter les grands projets et les réformes nécessaires au pays.
De nombreux Mauriciens dénoncent une hausse continue du coût de la vie. Selon vous, quelles mesures auraient dû figurer dans le budget pour soulager les ménages ?
La première priorité aurait dû être la protection du pouvoir d’achat.
Cela passe par des mesures ciblées en faveur des familles les plus vulnérables, mais également par des actions concrètes pour contenir l’inflation et soutenir les secteurs productifs.
Il faut aussi s’attaquer aux causes profondes de la hausse des prix en améliorant la concurrence, en réduisant certaines lourdeurs administratives et en encourageant davantage la production locale, lorsque cela est possible.
J’avais proposé un blocage temporaire de certains prix avec une meilleure utilisation du Price Stabilisation Fund.
Il faut également donner davantage de moyens et de ressources aux structures chargées de protéger les consommateurs.
Aujourd’hui, une trentaine d’officiers doivent contrôler environ 350 000 ménages et des dizaines de milliers de produits. Ce système n’est pas suffisant. C’est un véritable désastre.
La réforme de la pension suscite beaucoup de débats. Pensez-vous que le gouvernement a suffisamment expliqué ses intentions ou entretenu un climat d’incertitude ?
Pour beaucoup de Mauriciens, la pension à 60 ans est sacrée. Quand j’étais enfant, nous attendions tous la pension de notre grand-mère. Elle représentait alors 22 roupies, mais au-delà du montant, c’était un symbole d’espoir et de sécurité pour les familles. Le principe demeure le même aujourd’hui.
Il faut revenir à la pension à 60 ans et engager une véritable réforme basée sur la consultation et la concertation avec toutes les composantes de la société : les syndicats, la société civile, les experts et le monde économique.
Tout a été trop brutal, avec les changements introduits en 2025-2026, et la situation est devenue encore plus traumatisante avec les mesures annoncées pour 2026-2027.
C’est ce qui explique la colère et la mobilisation des citoyens qui descendent aujourd’hui dans la rue.
Toute réforme touchant à la pension concerne directement chaque famille mauricienne. Elle exige donc une communication transparente, un dialogue approfondi et une véritable pédagogie.
La manière dont cette réforme a été menée est brutale, irresponsable et constitue, selon moi, une trahison du discours électoral de l’Alliance du Changement et du Premier ministre Ramgoolam.
Le pays est en déclin et la population vit une période de désarroi et de désespoir face à plusieurs problèmes : la cherté de la vie, la réforme brutale de la pension, la stagnation économique, le fléau de la drogue et un sentiment d’insécurité grandissant»
Si vous étiez aujourd’hui au gouvernement, maintien-driez-vous les changements apportés au système de pension ou proposeriez-vous une autre approche ?
Je proposerais le retour de la pension à 60 ans, tout en engageant une réflexion large et approfondie avec un véritable consensus national, accompagné d’un calendrier clair pour toute réforme future.
La pension représente environ 25 % des dépenses de l’État. Il faut donc mieux gérer les 75 % restants. La solution durable ne réside pas uniquement dans des réductions de dépenses, mais dans une relance économique forte et une croissance soutenue.
C’est justement l’objectif de ma proposition d’une « One Trillion Rupee Economy » sur cinq ans, basée sur l’innovation, de nouveaux secteurs d’activité et une transformation profonde de notre modèle économique.
La question du « crime and order » revient régulièrement dans les préoccupations des citoyens. Partagez-vous le sentiment que l’insécurité progresse à Maurice ?
Au-delà des statistiques, il faut écouter ce que ressent la population.
Beaucoup de Mauriciens expriment aujourd’hui une inquiétude grandissante concernant la sécurité dans leurs quartiers et face à certaines formes de criminalité.
Restaurer le sentiment de sécurité est aussi important que lutter efficacement contre la criminalité elle-même.
Cela nécessite une présence visible des forces de l’ordre, des enquêtes efficaces et une justice qui inspire confiance.
Il existe aujourd’hui une véritable psychose dans le pays. Le sentiment d’insécurité est présent partout, particulièrement avec le fléau de la drogue qui touche de nombreuses familles et communautés.
Quelles réformes urgentes faudrait-il engager pour renforcer l’efficacité de la police, accélérer les enquêtes et restaurer la confiance du public ?
Il faut investir davantage dans les moyens technologiques, la formation spécialisée, les capacités d’investigation et la coopération entre les différentes institutions.
Mais il faut également renforcer la transparence, l’indépendance des institutions et la responsabilité des décideurs.
La confiance du public se construit à travers des résultats concrets, mais aussi par l’exemplarité des institutions.
Quand je me rends dans les stations de police et aux Casernes centrales, je suis choqué de voir les conditions dans lesquelles certains officiers travaillent.
Il faut leur donner les moyens nécessaires : des équipements adaptés, une meilleure formation, des ressources suffisantes, mais aussi des salaires et une reconnaissance à la hauteur de leur mission.
La motivation des forces de l’ordre est essentielle pour garantir leur efficacité sur le terrain.
L’opposition reproche au gouvernement de manquer de fermeté face à certaines formes de criminalité. Selon vous, le problème relève-t-il d’un manque de moyens, de leadership ou de volonté politique ?
Les trois dimensions sont importantes.
Les moyens doivent être adaptés aux défis actuels, le leadership doit être fort et les institutions doivent fonctionner sans aucune interférence.
La lutte contre la criminalité ne doit pas devenir un sujet de confrontation politique. Elle doit être une priorité nationale impliquant l’ensemble des institutions de l’État.
Il faut une stratégie claire, une coordination efficace et une volonté politique constante pour restaurer la confiance des citoyens.
Après plusieurs années passées au cœur du pouvoir et désormais en dehors des grandes alliances, quel rôle souhaitez-vous jouer dans le paysage politique mauricien au cours des prochaines années ?
L’expérience que j’ai acquise au fil des années m’oblige à continuer à contribuer au débat national.
Je n’ai pas l’intention de rester spectateur, alors que le pays traverse une période aussi importante de son histoire.
Mon objectif est de défendre des idées, de promouvoir des réformes et d’encourager une politique plus responsable, davantage tournée vers l’intérêt général que vers les intérêts partisans.
Il existe aujourd’hui une véritable crise de leadership.
Il y a une demande de compétence, d’intégrité et de patriotisme. Je veux contribuer à cette nouvelle dynamique et aider le pays à retrouver une direction claire.
À l’approche des prochaines échéances politiques, pensez-vous qu’une recomposition de l’opposition est inévitable ? Et seriez-vous prêt à participer à une plateforme réunissant différentes forces politiques, si cela servait, selon vous, l’intérêt du pays ?
La recomposition du paysage politique est probablement inévitable, mais elle ne doit pas être guidée uniquement par des calculs électoraux.
Les Mauriciens attendent un véritable projet de société, une gouvernance exemplaire et des engagements clairs.
Si une plateforme devait se construire autour de ces principes, dans le respect de l’intérêt national et avec un programme crédible, je serais naturellement disposé à participer aux discussions.
Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de partis réunis autour d’une table, mais la qualité du projet proposé aux Mauriciens.
Il faut un véritable front pour mener à bien une révolution démocratique, briser les cycles politiques actuels et permettre à la démocratie mauricienne de respirer.
Il existe toujours un rêve mauricien. Pour le réaliser, il faut construire une majorité électorale à travers tout le pays et mettre fin à un cycle de 60 ans qui a montré ses limites.
L’objectif doit être de redonner confiance aux Mauriciens, de préparer l’avenir des jeunes générations et de construire un pays plus juste, plus prospère et plus uni.