Nanda Ramasami : le ferblantier qui refuse de s’avouer vaincu par le diabète

Par Azeem Khodabux
Publié le: 1 février 2026 à 19:00
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nanda
Malgré le diabète qui ronge sa vue, Nanda continue de créer, fidèle à son atelier et à son métier. Le couple Ramasami entouré de leur fille et de leur petite-fille. Nanda dit connaître chaque objet par cœur, fruit d’années de pratique et de patience.

À 63 ans, rongé par le diabète qui lui prend ses yeux, ce ferblantier de Camp-Levieux refuse de lâcher son métier. Entre mémoire des mains et fierté ouvrière, le portrait d’un homme qui travaille pour ne pas mourir.

ÀCamp-Levieux, dans son petit atelier de fer-blanc, Nanda Ramasami ne voit plus qu’à 15 %. Le diabète a attaqué ses yeux, progressivement, implacablement. « Jour après jour, ma vision diminue », raconte-t-il simplement. 

Mais chaque matin, à 63 ans, il ouvre la porte de son atelier. Pas par héroïsme, par nécessité vitale. « Je ne peux pas rester à la maison sans travailler. Je crois que je mourrais », dit-il sans emphase. Cette phrase résume tout : pour Nanda, le travail n’est pas une occupation, c’est ce qui le maintient debout, ce qui donne un sens à ses journées malgré la maladie qui grignote son corps.

Nanda avait 11 ans quand il a commencé à travailler le fer-blanc. Un métier transmis de génération en génération depuis l’arrivée de l’arrière-grand-père paternel à Maurice en 1901. « J’étais un enfant... mais je croyais que le travail, c’était la vie. » D’ailleurs, ce métier, il l’a appris auprès de son arrière-grand-père et de son grand-père. Des hommes aux mains rugueuses, aux paroles rares, qui transmettaient leur savoir par le geste plutôt que par le discours. « Ils ne parlaient pas beaucoup. Ils montraient. Tu regardais, tu essayais, tu recommençais. »

À cette époque, le fer-blanc était partout à Maurice. Chaque maison avait besoin d’un ferblantier pour les arrosoirs, les seaux, les tirelires, les ustensiles, les réparations. C’était un métier essentiel, respecté. « Sans ferblantier, la vie s’arrêtait », résume-t-il. 

Pendant des années, Nanda a travaillé comme marchand ambulant à Port-Louis, sillonnant les rues avec ses créations. « Je marchais dans Port-Louis avec mes objets, les gens croyaient en moi. » Chaque pièce fabriquée avait une fonction, répondait à un besoin concret. « Chaque pièce que je fabriquais, c’était pour aider les gens à vivre. »

Son frère l’a rejoint dans le métier. Deux frères, deux marteaux, une même conviction : « Le travail n’est pas une honte. Le travail sauve la famille. »

Simla, l’épouse qui devient les yeux

C’est dans cette vie simple mais laborieuse que Simla est entrée. Ils se rencontrent, se reconnaissent, se marient en 1986. Aujourd’hui encore, elle est là, à ses côtés dans l’atelier, dans la fatigue, dans la maladie. « Simla, c’est ma force », dit Nanda. Puis il ajoute, avec une tendresse pudique : « Elle est mes yeux. » Car Nanda ne peut plus se déplacer seul désormais. Simla l’accompagne partout, devient son regard, son guide. « Je crois que Dieu l’a mise sur mon chemin. »

Nanda et Simla ont deux filles. Vanessa, 38 ans, est superviseur dans une banque. Vanida, 33 ans, enseigne au Canada. « Je suis fier de mes enfants. Mon travail a porté ses fruits », dit-il avec une satisfaction tranquille. Vanessa parle avec émotion de son père : « Papa nous a toujours montré que rien ne s’obtient sans effort. »

C’est elle qui, pendant la pandémie de COVID-19, est intervenue pour préserver son héritage. L’atelier était alors presque à l’arrêt. Les clients ne venaient plus, les ventes chutaient. « C’était un moment difficile », se souvient Nanda. « J’ai décidé d’aider papa autrement », explique-t-elle. Elle a créé une page Facebook, fait du marketing, photographié les objets, raconté l’histoire de son père. « Les gens ont commencé à comprendre la valeur de son travail. » 

Elle a également appris à fabriquer de petits objets : porte-bougies, porte-sandales, décorations simples. « C’était une façon de continuer son héritage. »

La mémoire des mains

Le diabète est arrivé silencieusement, implacablement. Aujourd’hui, Nanda ne voit presque plus. Mais il refuse d’abandonner. « Mo lizie pa bizin ouver, mo leker kone. » La fatigue est là, la douleur aussi. Mais la volonté est plus forte. « Le travail a permis à mes enfants de réussir. Je ne peux pas lâcher. »

Il connaît chaque outil par cœur. Il fabrique les yeux presque fermés, guidé par la mémoire de ses mains. Il connaît chaque geste, chaque angle, chaque son du métal. Il fabrique encore ses « kutila », ses objets, ses pièces. « C’est un don », dit-il simplement.

Pour continuer à faire vivre l’atelier, Nanda importe aussi des produits de l’Inde, en acier inoxydable. « Mais ma passion, c’est créer », insiste-t-il. Créer malgré la maladie, malgré la fatigue, malgré la peur de devenir inutile. « Je crois que les gens doivent croire en eux. »

Pourquoi s’obstiner ? « Le travail a sauvé ma vie », répond Nanda. Il ne travaille pas pour l’argent. Il travaille pour la dignité, pour la transmission, pour rester debout. « Je crois que tant que je respire, je dois travailler. »

À ceux qui se plaignent, il dit : « N’abandonnez pas. Travaillez dur, croyez en Dieu, croyez en vous. » À ceux qui ont peur : « La difficulté n’est pas là pour te casser, mais pour te montrer ta force. »

Nanda ne voit presque plus le monde autour de lui. Mais il voit ses filles réussir, sa femme à ses côtés, son atelier qui respire encore. « Je crois que je suis riche », dit-il. Riche de courage, de mémoire, d’amour. Et surtout, riche de cette conviction qui ne l’a jamais quitté : que le travail, même dans l’adversité, reste la plus belle des dignités.

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