Nalini Burn, chercheuse et consultante : «Ce Budget annonce le ciblage minutieux des personnes âgées les plus vulnérables»
Par
Pradeep Daby
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Pradeep Daby
Les premières réactions au Budget 2026-2027 semblaient rassurantes. Mais une analyse plus approfondie pousse la chercheuse Nalini Burn à y voir un véritable « policy experiment – trial and error » mené en direct.
Quelles sont vos premières impressions après la présentation du Budget 2026 - 2027 ? Est-ce que le contenu répond-il aux priorités de l’heure ?
On dit « one week is a long time in politics ». Là on pourrait dire « un week-end is a very long time » ! Ce budget mérite plus qu’un lundi congé public qu’il propose. On ne sait quels rebondissements il y aura encore au moment de la publication de votre journal. Un projet de budget est un exercice politique. Il traduit financièrement les intentions du gouvernement. Comme tout le monde, je me demandais quels choix et quels arbitrages seraient faits pour répondre aux attentes exprimées.
J’arrive très mal à écouter en « live » les discours au Parlement. J’évite aussi les plateaux de commentaires-experts en « live » pour ne pas trop juste pester au fil du théâtre long de présentation budgétaire. Je préfère lire le discours, et en même temps, parcourir les annexes pour mieux me pencher sur les données, informations à croiser, soupeser, digérer.
Comme tout le monde, j’avais lu et surtout entendu les attentes, les craintes et les préoccupations exprimées par le public, notamment concernant la cherté de la vie, ainsi que celles des PME. J’avais également pris connaissance des attentes du secteur privé, tant des grands conglomérats financiers que non financiers, ces derniers disposant des lobbies les plus efficaces avant, pendant et après l’élaboration du Budget. Cela continuait dans la lancée du budget 2025-26, qui justifiait les mesures de réduction de la dette publique surtout à travers le seul poste de dépenses estimé coupable, celui de la pension universelle.
Mes premières impressions étaient que ce Budget annonçait la disparition pure et simple de la pension universelle, affaiblissant davantage l’État-providence, pourtant véritable ciment de notre cohésion sociale. C’est d’ailleurs ce que j’ai écrit sur ma page Facebook dès le samedi matin.
À mes yeux, cette pension universelle serait remplacée par un système de soutien aux revenus inspiré des transferts sociaux libéraux, plafonné à Rs 40 000 par personne. Entre Rs 40 000 et Rs 50 000 de revenus, la pension ne serait plus que de Rs 1 000 par mois, un montant dérisoire. J’ai alors pris pleinement conscience de l’ampleur de ce changement de régime, qui aurait un effet immédiat sur les futurs retraités, notamment ceux actuellement âgés de 50 à 55 ans.
On voit bien le malaise du ‘voler pension’. Elle colle depuis un an parmi les élu/es politiques, même si certains ont avoué ne pas avoir été au courant avant la lecture, ni même y avoir participé.»
Est-ce que la présente réforme instaurant le ciblage est-elle justifiée ?
Ma deuxième impression était qu’on a tourné l’exercice budgétaire en genre de « testing » avec focus groups spontanés sur les réseaux, une sorte de « policy experiment - trial and error » en « live ». C’est grotesque sur tous les plans - éthique, pathologie psychosociale -, violant la santé mentale d’une population. Une véritable « tragedy as farce » technocratique du « means testing », après la volte-face politique. Aussi, à lundi dans la matinée, j’ai réagi comme suit : « Fail, Repeat, Re-fail the test of means to govern finance ». Cette impression dure.
On voit bien le malaise du « voler pension ». Elle colle depuis un an parmi les élus politiques, même si certains ont avoué ne pas avoir été au courant avant la lecture, ni même y avoir participé. Cette étiquette collante est difficile à s’en débarrasser. Un exemple récent est celui de Keir Starmer, qui a annoncé sa démission ce 22 juin, moins de deux ans après sa large victoire électorale. Parmi les décisions qui ont fragilisé le début de son mandat figurait la suppression des allocations de chauffage destinées aux personnes âgées.
On devine donc que ce « couloutage » politique allait secouer une alliance qui représente différents courants politiques et qui semblent remuer dans les brancards, réduits à soit taper la table ou s’abstenir de taper. Ceux et celles qui sont partis avant la débâcle du Budget ont dû se réjouir, même s’ils ne brillaient pas par leurs contestations de cette mesure initiée l’année dernière. L’opacité budgétaire brouillonne fait bien de dommages collatéraux et offre des opportunités…
Derrière la mise en scène de la présentation budgétaire se dessine, selon moi, un ciblage minutieux et intrusif des personnes âgées les plus vulnérables en fonction de leurs revenus. Ce dispositif s’accompagne toutefois d’autres formes de ciblage qui concernent également d’autres catégories de la population.
Cette réforme est aussi fondée sur le ciblage des catégories de revenus : ce que l’on inclut, ce que l’on exonère, qui et quoi l’on pénalise, et qui l’on protège dans l’anonymat, grâce à l’opacité financière dont bénéficient les plus nantis et les sociétés, auxquels l’État ne demande aucune divulgation. Ce dernier ciblage en cache d’ailleurs un autre : celui qui privilégie la richesse des ultra-riches, tant au niveau local qu’à l’échelle mondiale, ainsi que l’accès aux marchés financiers et aux agences de notation.
La politique des « préférences » dans les secteurs du sucre, du textile et de la finance est à l’origine du développement de notre pays, grâce à sa position géostratégique de carrefour entre différents marchés et au cœur de rivalités militaro-sécuritaires. Les préférences que l’on privilégie aujourd’hui concernent désormais la chaîne mondiale de la richesse, à travers la gestion de portefeuille des « family offices » et le « succession planning ». Dans ce contexte, ce sont aussi les personnes âgées et leurs familles, tant descendantes qu’ascendantes, qui sont ciblées, tout étant désormais subordonné à cette logique.
Le ciblage des dépenses de transfert, prôné depuis des décennies par les agences de développement dans le cadre de la libéralisation économique, est la voie qui a été retenue pour se présenter comme un bon élève. Il ne s’agit pas seulement de viser la stabilité macroéconomique, mais aussi d’ancrer des changements structurels destinés à transformer progressivement les services publics, autrefois du ressort de l’action publique, en marchandises.
Mes premières impressions étaient que ce Budget annonçait la disparition pure et simple de la pension universelle, affaiblissant davantage l’État-providence, pourtant véritable ciment de notre cohésion sociale.»
Cette approche traduit une réduction du rôle de l’État dans la reproduction sociale, tout en présentant ce dernier comme une source de coûts devenus prétendument insoutenables. Mais quelles formes d’insoutenabilité choisit-on réellement de privilégier : le déficit budgétaire, ou les limites planétaires déjà sous pression et l’effritement du tissu social ?
Cela concerne l’épuisement des ressources, la pollution de l’eau, les enjeux liés à l’énergie, aux sols et au climat, avec des répercussions sur la santé humaine, celle des espèces non humaines, de la planète, ainsi que sur notre alimentation. Enfin, les marchés financiers, les banques et les nouveaux espaces numériques favorisent également l’exode des capitaux d’investissement des grands conglomérats locaux.
Les segments phares de leur portefeuille sont autant l’immobilier foncier ici, source de devises, que leur circulation et rentabilisation par l’investissement dans la diversification-implantation vers d’autres pays. On devrait s’y pencher, car nous sommes confrontés à l’exode de nos plus jeunes, attirés et poussés ailleurs, faute de débouchés viables.
Pour ma part, elle n’est pas justifiée, car je viens de vous brosser un tableau de connexions, maillages de ciblages qui rendent le présent invivable, démoralisant. Cette réforme n’est pas porteuse d’avenir. Elle accentue la précarité et ne prend pas la mesure des véritables menaces, notamment l’épuisement des modèles extractifs qui impose une transformation profonde, ainsi que l’émergence de nouvelles technologies façonnées par la compétition entre une poignée de « trillionnaires » en quête de domination des marchés interplanétaires. Cette transition sera dure certainement. Voilà le contexte dans lequel on doit évaluer ce budget.
Est-ce que cette réforme permet-elle au gouvernement de réaliser des économies, d’engranger des recettes et de mieux repartir la pension, notamment aux plus vulnérables ?
Bien sûr qu’elle permet de réaliser des économies financières. Mais au détriment de quoi et au profit de qui et quoi ? A-t-on vraiment cadré le problème, examiné ses implications, les options ? Et ce, même en tenant compte des contraintes déjà évoquées dans la politique-cadre du « wealth hub » destinée aux ultra-fortunés. Celle-ci vise à renforcer la substance locale du centre financier, notamment à travers les promoteurs immobiliers et les gestionnaires de portefeuilles.
L’État réalise des économies en faisant porter le coût de sa décision aux personnes qu’il cible, en l’occurrence les retraités déjà bénéficiaires d’un régime de pension contributif. Ces derniers risquent de voir leurs allocations de vieillesse réduites, voire supprimées.
Certes, il y aura un autre instrument étatique de pension contributive. Mais l’instabilité de ces instruments dans les exercices budgétaires des dernières années poussera beaucoup à se fier sur les plans de pension offerts par les marchés privés. Ce ne sont pas les actuaires émanant de ces sociétés - que l’État a sciemment privilégiés en tant qu’experts sur cette Commission - qui vous diront le contraire.
Quand l’État se déleste de ces actions publiques, investissement et dépenses collectives - non individualisés et transferts sociaux- ce sont les marchés privés qui en profitent : éducation, santé, transport, logement, sécurité et protection sociale.
Sur quoi ces économies seraient-elles alors reportées au sein du Consolidated Fund, si celui-ci n’est pas lui-même réduit ?
Car le budget public ne peut être géré comme une entreprise financière de services de pensions, créneau important dans la chaîne financière mondiale. Je l’ai dit l’année dernière. Il y a d’autres volets de dépenses qu’on peut réduire, pas seulement les transferts sociaux.
Engranger des recettes ? Pas par cette mesure. Il n’y a pas de dispositions de cette envergure pour vraiment revoir la mobilisation par les taxes directes, les impôts. Ce qui a le plus révolté de nombreux retraités bénéficiant d’une pension contributive, c’est la prise en compte des revenus tirés des dividendes et des intérêts.
Au lieu de maintenir une réforme budgétaire fondée sur une logique d’« input budgeting », nous devrions amorcer une transition vers un « outcome-based budgeting », axé sur les résultats. Avec l’obligation de se pencher sur les impacts des mesures sur les populations, pas uniquement de manière intermédiaire sur l’équilibre budgétaire.
On nous a tellement habitués à ce « brainwash », qui présente le ciblage comme une pensée unique et associe systématiquement les dépenses sociales à une dette insoutenable. Nous sommes ainsi devenus incapables de réfléchir à l’efficience budgétaire au-delà de la seule dimension économique. On est encore loin, très loin de l’efficacité, de la pertinence budgétaire, d’instaurer une pratique de l’évaluation avant et après budget et l’obligation de rendre compte.
Ce week-end a été marqué par de nombreux témoignages empreints d’angoisse et de colère, révélant cette incapacité. La pertinence de telles mesures serait pourtant mieux prise en compte si les populations concernées et leurs représentants étaient associés à leur évaluation en amont. Cela se prépare dans le calendrier budgétaire, muni d’évaluation de mesures déjà prises, d’en rendre et prendre compte.
Voyons de plus près l’enjeu qui concerne les couches les plus vulnérables de Maurice. Il semblerait que le rapport intérimaire de la Commission a court-circuité ou serait passé sans commentaires dans le circuit procédural et décisionnel. Cette faillite de gouvernance financière, aussi choquante soit-elle, doit être vue dans un prisme plus large.
Comment sait-on qui sont les plus vulnérables, comment vivent-ils, sur quoi on s’est appuyé pour obtenir ces données ? En dépit de déficits en matière de recherche, d’observatoire de tendances sociales, sociologiques, socio-écologiques, il existe un certain nombre de publications de Statistics Mauritius qui nous renseignent sur les faits quantifiés en matière de revenus, de conditions de vie, de structures et tendances sociales, d’analyse de la pauvreté.
Il existe pourtant des tableaux croisant les données de la population âgée de plus de 60 ans avec de nombreuses variables particulièrement pertinentes pour cette réforme de la protection sociale, notamment ceux issus du Recensement de la population 2022, du Household Budget Survey 2023, de leurs analyses respectives et des revues des dépenses publiques. En comparaison, les documents budgétaires disponibles sur le site du ministère des Finances sont relativement pauvres.
Manifestement, les actuaires et les économistes qui ont travaillé sur cette réforme ne se sont pas penchés de suffisamment près sur la diversité des situations au sein de la population. On constate que les personnes les plus pénalisées sont celles appartenant aux tranches de revenus situées juste au-dessus des plus vulnérables.
Ce n’est pas en imposant de tels sacrifices financiers que l’on obtiendra des services publics plus performants, plus efficients et capables de susciter l’adhésion de la population. D’autant que, parallèlement, des mesures publiques encouragent les citoyens à investir dans une médecine privée à but lucratif et à en devenir les clients.
La menace selon laquelle le gel du « means testing » imposerait des coûts d’opportunité pour d’autres dépenses publiques à caractère collectif et compromettrait la soutenabilité de la dette est, selon moi, inacceptable. Je la considère également comme irrespectueuse.
Pourquoi faut-il puiser que des transferts du social pour faire les arbitrages en faveur des transferts sociaux non contributifs et d’autres dépenses sociales ? La population paie déjà les taxes sur la consommation. Le caractère régressif - d’injustice économique- se révèle tant par le fait que l’incidence de ces dépenses pèse relativement plus sur les strates plus basses de revenus que par la proportion taxes directes et indirectes au niveau national.
Les statistiques montrent que les personnes âgées affichent le taux de pauvreté le plus faible, principalement grâce à la Basic Retirement Pension (BRP). Le Social Assistance Programme (SAP) continuerait également à jouer ce rôle. Elles montrent aussi que les ménages sont désormais majoritairement composés de familles nucléaires (parents et enfants), tout en révélant une progression des ménages unigénérationnels, constitués de couples de personnes âgées.
Les ménages vivant seuls sont à la hausse, et le niveau de revenus et de sécurité matérielle augmente avec le nombre de personnes et le nombre d’employés. Les statistiques elles montrent aussi que la pauvreté est ainsi relativement plus élevée maintenant parmi les familles avec enfants, monoparentales. L’ « income support » devrait aller au-delà du critère d’âge.
Le cri du cœur de la population transparaît dans les nombreux témoignages marqués par l’empathie et la solidarité, y compris au sein de la diaspora. Il traduit l’angoisse suscitée par l’érosion des revenus des aînés, alors même qu’ils jouent un rôle essentiel dans les transferts intergénérationnels, qu’il s’agisse d’un soutien financier ou d’échanges de services, de temps et d’énergie.
Au moment où l’on se penche sur les plus de 60 ans, le désarroi de ceux approchant 55 ans est très palpable. Car on a beau se justifier de l’espérance de vie au-delà de 70 ans, le fait demeure que l’espérance de vie en pleine santé est estimée de 64,5 ans à Maurice par l’OMS.
On peut imaginer les comorbidités qui ont précédé ces décès et les besoins qu’elles ont engendrés. On sait ce que cela représente en matière de prise en charge des personnes âgées, ainsi que les coûts que cela implique, malgré les faibles montants alloués par la sécurité sociale. Ce déficit de prise en charge, devenu insoutenable, est en grande partie compensé par la solidarité familiale et la protection qu’elle assure.
On a beau se justifier de l’espérance de vie au-delà de 70 ans, le fait demeure que l’espérance de vie en pleine santé est estimée de 64,5 ans à Maurice par l’OMS.»
Sur un autre plan social, est-ce que le Price Stabilization Fund de Rs 2 milliards permettra-t-il d’atténuer l’impact de l’érosion du pouvoir d’achat ?
Pas vraiment. Et sait-on l’impact du volet subsides des dépenses publiques ? Pourquoi cibler que ces produits importés, dont la teneur en graisses animales de certains, les conditions de production est une menace pour la santé humaine, non humaine et l’environnement ?
L’économie bleue, un pilier économique annoncé par tous les gouvernements, mais sans jamais bénéficier de moyens adéquats, ne semble pas prioritaire dans ce budget. En outre, le gouvernement annonce le retour du MID, qu’en pensez-vous ?
Il y a beaucoup à dire, et pas uniquement en matière de suffisance des moyens. Elle commence au littoral, où la pêche artisanale est en train de mourir. Morceler, privatiser le lagon pour les aquacultures semble faire fi des contestations juridiques sur les impacts à ce jour. Qui en bénéficie ?