Les femmes mauriciennes se marient plus tard et ont moins d’enfants qu’autrefois. Derrière ces évolutions sociales se joue pourtant une expérience intime et universelle : apprendre à devenir mère.
Le bébé dort enfin. Dans la maison, le silence est revenu. Elle pourrait, elle aussi, s’abandonner au sommeil. À la place, elle file sous la douche. Dix minutes, pas davantage. Dix minutes volées entre deux réveils, pendant que quelqu’un veille sur le nourrisson.
« Avant d’être mère, je pouvais simplement décider de sortir ou de prendre soin de moi », raconte Shrouti Lakshmi Ramchurn Swambar. « Après la naissance de mon fils, même prendre une douche dépendait de la disponibilité de quelqu’un pour le garder. »
Cette scène, en apparence anodine, raconte ces petits renoncements que l’on ne voit pas, ces gestes du quotidien qui cessent d’être spontanés et cette liberté qui, du jour au lendemain, se mesure en minutes. On célèbre volontiers la naissance d’un enfant, mais beaucoup moins celle d’une mère.
Pourtant, pendant que le nourrisson dépend entièrement d’elle, la mère doit, elle aussi, apprendre à composer avec un corps transformé, des émotions nouvelles et des repères bouleversés. Le bébé grandit ; la mère, elle aussi, apprend à naître.
« Les premières semaines après la naissance de mon bébé ont été parmi les plus belles, mais aussi parmi les plus difficiles de ma vie », confie Shrouti. Avant d’accoucher, elle avait pourtant cru pouvoir s’y préparer en lisant, en regardant des vidéos et en écoutant les récits d’autres mères. Mais aucune lecture ne lui avait vraiment appris ce que signifie vivre avec un sommeil fragmenté, un corps encore douloureux à la suite d’une césarienne et un nourrisson qui réclame une présence constante.
L’épreuve invisible du post-partum
« Il y a eu des jours où je pleurais sans vraiment comprendre pourquoi. J’ai compris que le post-partum ne consiste pas seulement à guérir physiquement, mais aussi à se reconstruire émotionnellement », dit-elle.
Ce mot – post-partum – désigne les semaines qui suivent l’accouchement. Dans l’imaginaire collectif, elles se résument souvent à quelques nuits difficiles et à beaucoup de bonheur. Les femmes qui les traversent décrivent une réalité plus nuancée, faite d’émerveillement, mais aussi de fatigue, de solitude, de doutes et parfois de culpabilité.
Khatijah Ghannoo le confirme : « Les premières semaines après la naissance n’ont honnêtement pas été faciles. » Éducatrice et mère d’un petit garçon, elle se souvient des réveils incessants, de l’allaitement et des douleurs au dos à force de porter son enfant. Plus encore que l’épuisement physique, elle évoque cette vigilance permanente qui accompagne les premiers mois. « Je pensais constamment à sa santé, à sa sécurité. » Le sommeil devenait léger : chaque bruit la réveillait.
Chaque silence aussi.
Plus loin encore, à Dubaï où elle est installée depuis plusieurs années, Abeer vivait cette même période. Son premier enfant est né en pleine pandémie de COVID-19, alors que les déplacements étaient compliqués. Sa mère a finalement réussi à la rejoindre. « Ma maman a toujours été mon plus grand soutien, mon refuge et la personne sur qui je pouvais compter. »
En racontant leurs premiers mois de maternité, les trois femmes reviennent toutes sur cette même évidence : aucune ne s’est sentie capable d’y parvenir seule. La mère de Shrouti est restée trois mois auprès d’elle. Le mari de Khatijah et sa belle-mère se sont relayés pour l’aider à reprendre son souffle entre des journées sans fin. À Dubaï, Abeer a découvert, loin de son pays natal, combien une présence familière pouvait changer le cours des choses. « On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Aujourd’hui, je comprends vraiment cette phrase », dit-elle.
Quand l’ancienne identité s’efface
Le soutien, pourtant, ne fait pas disparaître les questions, il aide seulement à les traverser. Chez Shrouti, une autre inquiétude s’est peu à peu imposée : celle de ne plus reconnaître la femme qu’elle était avant la naissance de son fils. Son travail occupait une place importante dans sa vie, lui donnant un rythme et une confiance en elle qu’elle avait mis des années à construire. « Il m’apportait un but, de la confiance, une indépendance financière et la satisfaction d’accomplir quelque chose. »
Les premiers mois, cette vie lui semble soudain appartenir à quelqu’un d’autre : « Certains jours, je me regardais dans le miroir, en pyjama, épuisée par le manque de sommeil, et je reconnaissais à peine la femme confiante que j’étais avant. »
Cette impression de devenir étrangère à soi-même revient souvent dans les récits de jeunes mères. Elle ne traduit pas un manque d’amour pour l’enfant, mais raconte plutôt le temps nécessaire pour apprivoiser une identité nouvelle. À Maurice comme ailleurs, cette transition reste souvent invisible. Les proches demandent si le bébé dort bien, s’il mange suffisamment ou s’il prend du poids, mais plus rarement comment va celle qui vient de lui donner naissance. « Tout le monde demande comment va le bébé, mais très peu demandent à la mère si elle va bien », observe Shrouti.
Khatijah sourit en repensant à cette période. Aujourd’hui, son fils a deux ans. Avec le recul, certaines angoisses lui paraissent presque lointaines, bien que d’autres restent intactes dans sa mémoire. « Il y avait des jours où je n’avais simplement pas envie de rester à la maison. » Elle ne parle pas d’une dépression, mais de cet enfermement que connaissent de nombreuses jeunes mères, où les journées finissent par se ressembler, dictées par les siestes, les biberons ou les tétées. Les conversations tournent autour du bébé et, peu à peu, le monde extérieur semble s’éloigner.
Dépasser l’injonction de perfection
La prière, raconte-t-elle, lui a offert un point d’ancrage. Surtout, elle a appris qu’il n’était pas nécessaire d’être parfaite. « Il n’existe pas de parent parfait. Cela signifie simplement que vous vous adaptez à l’un des plus grands changements de votre vie. »
Abeer, elle, s’est longtemps imposé une exigence silencieuse : être une mère entièrement disponible, sans jamais penser à elle-même. « J’ai tout donné à mon bébé, au point d’oublier que moi aussi j’avais besoin d’attention et de prendre soin de moi. » Son deuxième enfant marque un tournant. Elle accepte plus facilement de déléguer, de demander de l’aide et de préserver quelques espaces qui n’appartiennent qu’à elle. Non pour fuir la maternité, dit-elle, mais pour mieux y revenir. « Le Pilates est devenu bien plus qu’une activité sportive : c’est un moment où je peux me retrouver. »
Sur les réseaux sociaux, ces instants donnent parfois l’image d’une maternité parfaitement maîtrisée. Elle sourit à cette idée : « Les gens voient les voyages, les cours de Pilates ou les cafés entre amis. Ils ne voient pas toujours les nuits sans sommeil, les crises et cette culpabilité que beaucoup de mères ressentent. »
Les trois femmes ne se connaissent pas. Elles vivent dans des contextes différents, ont des parcours et des familles différents. Pourtant, leurs récits se rejoignent autour d’une même conviction : la maternité n’efface pas la femme que l’on était, elle la transforme. « Je ne pense pas avoir retrouvé l’ancienne version de moi », confie Abeer. « Je pense avoir découvert une nouvelle femme : plus forte, plus consciente, plus reconnaissante et plus présente. »
Peut-être est-ce cela, au fond, que l’on oublie lorsque naît un enfant : ce jour-là, une autre vie commence aussi. Plus discrète, moins célébrée, souvent plus solitaire. Celle d’une femme qui apprend, jour après jour, à devenir mère.
Un nouvel équilibre à inventer
Le temps, disent-elles, finit pourtant par remettre les choses en perspective. Les nuits deviennent moins courtes, les gestes hésitants se transforment en réflexes. Le bébé grandit, découvre le monde, gagne peu à peu en autonomie, et la mère retrouve, elle aussi, une forme d’équilibre. Pas celui d’avant : un autre.
Shrouti ne parle plus de la réussite comme elle le faisait avant la naissance de son fils. Longtemps, elle a associé ce mot à une carrière, à des responsabilités, à des objectifs atteints. Aujourd’hui, elle lui donne un autre sens : « La maternité n’apporte peut-être pas de promotions ou de reconnaissance professionnelle, mais elle exige une force, une patience et un amour immenses. »
Cette force, Khatijah dit l’avoir découverte sans même s’en rendre compte. Au fil des semaines, les peurs se sont faites moins envahissantes. Les doutes n’ont pas disparu, mais ils ont cessé de prendre toute la place. Elle ne prétend pas avoir trouvé une recette, seulement une certitude : accepter de demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse. « Ce n’est pas grave de ne pas aller bien tout le temps », répète-t-elle. « Se sentir dépassée ne fait pas de vous une mauvaise mère. »
Dans leurs récits, il est surtout question de métamorphose. On naît mère comme on apprend une langue étrangère : lentement, avec des hésitations, des maladresses, des jours où tout semble naturel et d’autres où l’on a l’impression de ne plus rien comprendre.
Il n’y a ni cérémonie, ni rite de passage. Seulement une succession de gestes minuscules : apprendre à porter son enfant, à reconnaître ses pleurs, à accepter de demander de l’aide, à renoncer parfois à quelques minutes de sommeil pour prendre une douche, à regarder un jour son reflet dans le miroir sans chercher la femme d’avant.
Alors seulement apparaît celle que l’on est devenue : une mère. Et peut-être aussi une femme différente.
Le jour où un père assiste à la naissance d’une mère
Lorsqu’il évoque la naissance de son fils, le Dr Yasheel Aukhojee ne commence pas par parler de lui : il parle d’elle. De sa femme qui venait d’accoucher et qui, alors que leur bébé luttait en unité de soins intensifs néonatals, trouvait encore la force de tirer son lait, d’assister aux consultations et de rester debout quand son propre corps réclamait du repos. « Malgré toutes les difficultés, elle est restée incroyablement forte et dévouée. »
Le médecin est pourtant habitué à accompagner les familles dans des moments de grande vulnérabilité, mais cette fois, il n’était plus celui qui rassure. Il était un père dont le fils était né prématurément. « Devenir père a été l’expérience la plus forte et la plus émouvante de ma vie. Notre petit s’est battu dès le premier jour. »
Ses souvenirs des premières semaines ne sont pas ceux que l’on imagine. Ils n’ont ni le calme d’une chambre de bébé ni l’insouciance des premiers jours à la maison. Ils portent l’odeur des services hospitaliers, les conversations avec les équipes soignantes et l’attente anxieuse entre deux nouvelles encourageantes.
Puis vient enfin le retour à la maison. « C’était merveilleux, mais aussi bouleversant. Chaque jour était une nouvelle leçon, et voir notre bébé reprendre des forces rendait chaque sacrifice précieux. » Le quotidien s’organise alors autour des traitements, des consultations et des soins.
Pourtant, avec le recul, ce n’est pas seulement la fragilité de son fils qui l’a marqué, c’est aussi celle de la mère : « Tout le monde demandait comment allait notre bébé. Très peu demandaient comment allait sa mère. Pourtant, elle aussi traversait un immense bouleversement physique et émotionnel. »
Le jeune père découvre alors une évidence qu’il n’avait jamais mesurée avec autant d’acuité : soutenir une femme qui vient d’accoucher ne consiste pas toujours à trouver les mots justes ou à résoudre les difficultés. « L’un des plus grands défis était de savoir comment aider lorsque je ne pouvais pas réparer ce qu’elle ressentait. »
Le médecin apprend alors à mettre de côté son réflexe de soignant ; être présent devient plus important que chercher une solution. « Parfois, elle n’avait pas besoin de réponses. Elle avait simplement besoin d’une présence, d’une écoute et d’un réconfort. »
Cette épreuve transforme aussi leur manière de vivre leur couple. Face à la fatigue et aux inquiétudes, ils apprennent à avancer ensemble plutôt qu’à laisser la tension les opposer. « Nous nous sommes rappelé que nous étions dans la même équipe, face au même défi, et non l’un contre l’autre. »
Aujourd’hui, lorsqu’il repense à cette période, ce n’est pas seulement la naissance de son fils qu’il voit, il revoit surtout la naissance d’une mère : « Voir ma compagne placer les besoins de notre bébé avant les siens, malgré tout ce qu’elle traversait, m’a donné une admiration et un respect encore plus grands pour les mères. »
À ses yeux, c’est peut-être la leçon la plus importante de cette expérience : un enfant ne naît jamais seul. En même temps que lui naît aussi une mère. Et cette naissance-là mérite, elle aussi, d’être regardée, accompagnée et célébrée.
« Je ne me reconnais plus » : quand l’identité bascule
Derrière les bouleversements physiques du post-partum se cache une autre révolution, plus discrète : celle de l’identité. Une transformation que beaucoup de femmes traversent sans y avoir été préparées.
Depuis plusieurs années, les jeunes mères franchissent la porte du cabinet de Sanjana Gobin avec des histoires différentes. Les unes viennent quelques semaines après leur accouchement, les autres plusieurs mois plus tard ; certaines parlent facilement quand d’autres cherchent leurs mots. Mais au fil des consultations, une même phrase revient comme un leitmotiv : « Je ne me reconnais plus. » Pour la psychologue clinicienne, conférencière TEDx et fondatrice de MamaOh, ces quelques mots résument l’une des dimensions les plus méconnues du post-partum.
Derrière la fatigue, les bouleversements hormonaux ou le manque de sommeil se joue une transformation plus profonde : celle de l’identité. « On passe des mois à préparer les femmes à la grossesse et à l’accouchement, mais très peu de temps à les préparer à ce qui vient après », déplore-t-elle.
Ce temps d’après, parfois appelé le « quatrième trimestre », ne se résume pas à la récupération physique. Il marque l’entrée dans une nouvelle manière d’habiter son corps, son quotidien, son couple et sa vie sociale. « Beaucoup de femmes se sentent fragiles, exposées émotionnellement et, malgré la présence de leur entourage, étonnamment seules. » Les témoignages de jeunes mères racontent cette même réalité : les nuits écourtées, la charge mentale, les doutes et le sentiment de ne plus tout à fait savoir qui l’on est.
Pour Sanjana Gobin, ces émotions ne sont ni anormales ni contradictoires : « On peut aimer son bébé de tout son cœur et pourtant regretter certains aspects de son ancienne vie. » Elle insiste sur ce point parce qu’il demeure souvent difficile à entendre. Beaucoup de jeunes mères culpabilisent d’éprouver simultanément de la joie et de la nostalgie, de la gratitude et de l’épuisement, comme si le bonheur de devenir mère devait effacer toutes les autres émotions.
« L’identité ne disparaît pas avec la maternité. Elle se transforme », rappelle la psychologue. Cette mutation est d’autant plus déstabilisante qu’elle s’accompagne d’une attente sociale largement partagée : celle d’une maternité instinctive. « Tout le monde suppose que la mère sait naturellement quoi faire, alors qu’en réalité, elle apprend en même temps que son bébé. »
À cette pression s’ajoute celle des images véhiculées par les réseaux sociaux, où tout semble fluide, maîtrisé et lumineux. Cette comparaison permanente laisse parfois croire aux jeunes mères qu’elles sont les seules à douter. Or, la perfection n’a jamais été un objectif réaliste : « Les bébés n’ont pas besoin de mères parfaites. Ils ont besoin de mères soutenues, émotionnellement entourées et capables de demander de l’aide lorsqu’elles en ont besoin. »
Cette aide, rappelle Sanjana Gobin, ne se limite pas aux repas préparés ou aux bras tendus pour porter le bébé quelques heures. Elle consiste aussi à écouter sans minimiser, à reconnaître la fatigue sans la juger, et à demander comment va la mère avant de demander si le nourrisson a bien dormi. « Personne n’a jamais été destiné à élever un enfant seul. »
Au fond, le post-partum ne devrait plus être considéré comme une simple parenthèse entre l’accouchement et le retour à la « vraie vie » ; il fait pleinement partie de cette vie. Et c’est peut-être là le changement de regard le plus nécessaire : comprendre qu’en même temps qu’un enfant vient au monde, une femme apprend, elle aussi, à devenir une autre version d’elle-même.
Post-partum : les six semaines où tout change encore
Après l’accouchement, une nouvelle étape commence. Si l’arrivée du bébé marque la fin de la grossesse, elle ne signifie pas pour autant que le corps et l’esprit de la mère ont retrouvé leur équilibre. Les six premières semaines, communément appelées période postnatale ou post-partum, constituent une phase de profonde transformation, durant laquelle la mère doit récupérer, s’adapter et apprendre à vivre avec de nouveaux repères.
Pour la Dr Shyamleela Gowreesunker, consultante, obstétricienne-gynécologue et lecturer au Mauritius Institute of Health, cette période nécessite une attention particulière. « La période postnatale est un moment de grands changements physiques et psychologiques, et les mères ont besoin de temps pour récupérer », rappelle-t-elle.
Sur le plan physique, l’organisme entame progressivement son retour à l’équilibre. L’utérus reprend sa taille initiale, les saignements diminuent, les variations hormonales s’atténuent et les tissus sollicités pendant la grossesse et l’accouchement cicatrisent. Mais cette récupération n’est pas identique pour toutes les femmes. Elle dépend du déroulement de la grossesse, du type d’accouchement – voie basse ou césarienne – ainsi que des éventuelles complications rencontrées.
Le suivi postnatal joue ainsi un rôle essentiel. Il permet aux professionnels de santé de vérifier que la récupération se déroule normalement, de contrôler la cicatrisation, d’évaluer l’état psychologique de la mère, mais aussi de répondre aux questions liées à l’allaitement, à la contraception ou à la planification d’une future grossesse.
Car le post-partum ne concerne pas uniquement le corps. Les bouleversements hormonaux, la fatigue, le manque de sommeil et l’adaptation à ce nouveau rôle peuvent fragiliser certaines femmes. Les professionnels restent notamment attentifs aux signes de baby blues ou de dépression post-partum, qui nécessitent une prise en charge adaptée.
La Dr Gowreesunker rappelle également que cette période ne doit pas être vécue dans l’isolement. Le soutien du partenaire et de la famille est essentiel pour accompagner la mère dans cette transition. « Reprendre immédiatement son rythme de vie habituel n’est pas toujours réaliste », souligne-t-elle.
Le post-partum est donc moins une période de retour à la normale qu’un temps de reconstruction, durant lequel la mère apprend progressivement à retrouver son corps, ses émotions et une nouvelle organisation familiale.
Amnah Ummé Tasneem Mudhoo Noorzai





