Mythes et representations : le visage de nos imaginaires
Par
Sara Lutchman
Par
Sara Lutchman
Une actrice noire peut-elle incarner Hélène de Troie dans « L’Odyssée » de Christopher Nolan, en salles le 17 juillet ? La question dépasse largement le cinéma. Elle interroge notre rapport à la beauté, à l’Histoire et aux représentations qui façonnent notre imaginaire depuis l’enfance.
Elle n’a pas encore posé un pied sur un écran de cinéma, et Hélène de Troie fait déjà couler des torrents d’encre virtuelle. L’annonce, par le cinéaste américain Christopher Nolan, que l’actrice kényane Lupita Nyong’o incarnerait la plus belle femme du monde dans son adaptation de « L’Odyssée », a suffi à déclencher une polémique mondiale… des mois avant la sortie du film, prévue le 17 juillet.
Le reproche est toujours le même : une héroïne de la mythologie grecque devrait, selon certains, être interprétée par une actrice d’origine grecque ou européenne. Plusieurs personnalités conservatrices, dont le multimilliardaire Elon Musk, ont amplifié ces critiques, accusant Hollywood de sacrifier la fidélité aux récits antiques sur l’autel de la diversité.
Mais fidèle à quoi, exactement ? Car l’histoire d’Hélène n’a jamais été un fait établi, mais un poème. Tout ce que l’on sait d’elle vient des épopées attribuées à Homère, « L’Iliade » et « L’Odyssée », composées vers le VIIIe siècle avant notre ère à partir d’une tradition orale transmise de génération en génération. Ce ne sont pas des récits historiques, mais des poèmes qui mêlent légendes, croyances et souvenirs d’un passé lointain, et qui ont pourtant façonné la littérature, les arts et la culture occidentale pendant près de trois millénaires.
Hélène, dans ce récit, est la fille de Zeus, roi des dieux, et de Léda – épouse du roi de Sparte Tyndare – que le maître de l’Olympe aurait séduite sous l’apparence d’un cygne. De cette union naît une beauté si extraordinaire qu’elle vaut à Hélène le titre de plus belle femme du monde, avant qu’elle n’épouse Ménélas et ne devienne reine de Sparte.
C’est l’arrivée de Pâris, prince de Troie, qui fait basculer son destin : chargé de désigner la plus belle des déesses entre Héra, Athéna et Aphrodite, il choisit cette dernière, séduit par sa promesse de lui offrir l’amour de la plus belle femme du monde. Il se rend à Sparte, où il rencontre Hélène. L’enlève-t-il, ou part-elle de son plein gré ? Les récits eux-mêmes se contredisent.
Ce qui est sûr, c’est que Ménélas, fou de rage, appelle alors les autres rois grecs à l’aider à ramener son épouse. Ceux-ci respectent un ancien engagement pris lorsque Hélène avait choisi son mari : ils s’étaient promis de défendre son époux si son union était un jour menacée. Leurs armées réunies partent en guerre contre Troie, un siège qui aurait duré dix ans et dont « L’Iliade » ne raconte, en réalité, que quelques semaines.
Et déjà, dans l’Antiquité, personne ne s’accorde sur la version définitive. Euripide, dans sa tragédie « Hélène », va jusqu’à imaginer qu’elle n’a jamais mis les pieds à Troie : un double façonné par les dieux y aurait pris sa place. L’historien Hérodote, lui, la fait passer toute la guerre en Égypte. Le mythe, en somme, se réinvente depuis vingt-cinq siècles.
Les fouilles archéologiques menées sur le site de Troie, en Turquie actuelle, confirment qu’un conflit a bien opposé, vers le XIIe siècle avant notre ère, des Grecs mycéniens à la cité troyenne. Mais rien ne prouve qu’Hélène, Pâris ou Achille aient réellement existé. Ce sont des siècles de récits, de peintures et de théâtre qui ont fini par donner corps au mythe d’Hélène : incarnation de la beauté idéale, mais aussi du désir, de la passion. C’est d’elle que vient la célèbre expression anglaise « the face that launched a thousand ships », popularisée en 1588 par le dramaturge Christopher Marlowe dans sa pièce « The Tragical History of Doctor Faustus ».
C’est précisément cette absence de visage fixe que rappellent aujourd’hui ceux qui défendent le choix de Christopher Nolan. De nombreux historiens, spécialistes de littérature antique et professionnels du cinéma insistent : Hélène est une figure mythologique, pas un personnage historique, et Homère lui-même n’en donne qu’une description minimale. À leurs yeux, choisir Lupita Nyong’o ne trahit rien ; cela s’inscrit simplement dans une tradition vieille comme le mythe lui-même, celle qui veut que chaque époque réinvente ses héros à son image.
Avant d’être des personnages de cinéma, Ulysse, Achille, Hélène ou Hercule sont les héros de la mythologie grecque. La mythologie rassemble les récits, légendes et croyances de la Grèce antique. Elle met en scène des dieux comme Zeus, Athéna ou Poséidon, mais aussi des héros confrontés à des guerres, des monstres ou des quêtes extraordinaires.
Ces histoires n’étaient pas des livres d’histoire. Elles servaient à expliquer le monde, à transmettre des valeurs et à divertir. Au fil des siècles, elles ont inspiré des milliers d’œuvres : peintures, opéras, romans, pièces de théâtre, bandes dessinées, jeux vidéo et films. Aujourd’hui encore, elles continuent d’être réinventées, chaque génération proposant sa propre lecture de ces récits vieux de près de 3 000 ans.
Le casting de Lupita Nyong’o a fait réagir à Maurice : quatre regards, entre fidélité à l’imaginaire et goût du renouveau.
Reshmi Varma, 34 ans, travaillant dans la communication
« Pour moi, Hélène de Troie ressemble à une femme au teint bronzé, avec des yeux bleus et des traits méditerranéens. Je l’imagine un peu comme dans les tableaux classiques du XIXe siècle : de longs cheveux ondulés, une beauté élégante et naturelle, presque mythologique. Je n’ai rien contre le choix de Lupita Nyong’o, c’est juste que cette image vient de ce qu’on a le plus vu depuis l’enfance, dans les peintures, les films et les livres. C’est souvent cette image qu’on garde en tête. »
Oorvashi Beeharry, 30 ans, étudiante en film production
« Hélène a souvent été réduite au “visage qui lança mille navires”, mais Homère ne fournit aucune description physique d’elle : il en fait un personnage complexe, bien au-delà de la simple beauté, laissant cette beauté à notre imagination. Je pense qu’il est important d’aller au-delà des standards eurocentriques pour choisir l’actrice, et de faire confiance à la vision du réalisateur. »
Jordan Wenker, 30 ans, fan de mythologie et de cinéma
« Pour moi, Hélène de Troie représente la beauté, comme dans la mythologie grecque. Une telle beauté qui avait sans doute déclenché une guerre. Je l’imagine plutôt de type européen du fait de ses origines grecques, avec des yeux bleus, de longs cheveux blonds, vêtue d’une longue robe blanche, une couronne de fleurs sur la tête et de taille moyenne. Mais chacun a sa propre imagination, et l’important est surtout de choisir une actrice qui incarne bien le trait principal du personnage : sa beauté. »
Stanley Harmon, 52 ans, réalisateur local (Rays of Life)
« La question dépasse le physique : elle touche à notre rapport à l’héritage culturel et à la manière dont l’industrie hollywoodienne redéfinit ses propres codes d’inclusion. Hélène de Troie appartient à une œuvre mythologique, pas à un documentaire historique, donc je pense qu’il faut garder une liberté de création artistique. Mais je comprends aussi la réticence de certains : les figures mythologiques nourrissent notre imaginaire collectif, et quand ces codes changent brusquement, on peut avoir l’impression qu’un héritage est bousculé. Personnellement, je suis à la fois curieux et sceptique. C’est peut-être la performance de l’actrice qui fera oublier tout le reste. »
Homère ne la décrit presque jamais.
Dans « L’Iliade » comme dans « L’Odyssée », Hélène est surtout célébrée pour sa beauté exceptionnelle, mais le poète donne très peu de détails sur son visage, sa couleur de peau ou celle de ses cheveux.
La célèbre image de la blonde aux yeux bleus est récente.
Cette image s’est surtout imposée à partir du XIXe siècle grâce aux peintres européens, avant d’être renforcée par le cinéma hollywoodien. Le film « Troie » (2004), dans lequel Hélène est incarnée par Diane Kruger, a largement contribué à ancrer cette représentation dans l’imaginaire contemporain.
Les statues grecques n’étaient pas blanches.
Contrairement à une idée longtemps répandue, les sculptures de l’Antiquité étaient peintes de couleurs vives. Le marbre blanc que nous admirons aujourd’hui est le résultat de la disparition progressive de leurs pigments au fil des siècles.
Les Grecs de l’Antiquité n’avaient pas un visage unique.
Le monde grec s’étendait autour de toute la Méditerranée, une région où les populations présentaient déjà une grande diversité de carnations, de cheveux et de traits physiques.
Chaque époque recrée ses héros.
De l’opéra à la peinture, du théâtre au cinéma, les grandes figures mythologiques ont constamment été réinterprétées. Le débat actuel s’inscrit dans cette longue tradition, où chaque génération projette ses propres valeurs sur les récits antiques.
Colonisation des consciences, mémoire collective, colorisme : le sociologue Ibrahim Koodoruth décrypte les mécanismes invisibles qui façonnent nos représentations de la beauté.
L’actrice kényane Lupita Nyong’o a été choisie pour interpréter Hélène de Troie dans l’adaptation de « L’Odyssée » du réalisateur Christopher Nolan. Depuis, les réactions sont très polarisées. Les images que les gens ont en tête lorsqu’on parle de « héros » ou de « beauté » sont-elles plutôt similaires ou très différentes selon les individus ?
Les images dans la tête des individus sont plutôt similaires dans la mesure où elles représentent, d’une part, la mémoire collective et, d’autre part, l’inconscient collectif. La mémoire collective est historique et sociale ; elle sélectionne et transmet un passé commun à des communautés de personnes.
L’inconscient collectif est psychique et universel. Il exprime des archétypes partagés par l’humanité entière, indépendamment de l’histoire.
Cependant, la colonisation a produit la « colonisation des consciences » par l’imposition de systèmes de pensée qui imprègnent durablement les imaginaires, c’est-à-dire la mémoire collective et l’inconscient collectif. Ces dynamiques inconscientes ont créé des structures de dépendance qui imprègnent encore aujourd’hui les sociétés contemporaines.
La langue utilisée, les systèmes éducatifs, les médias ainsi que les réseaux sociaux participent à la socialisation des individus dans toutes les sociétés. Vu que la colonisation durable est surtout un processus initié par l’Europe, on observe un eurocentrisme institutionnel, des biais raciaux ou une infériorisation intériorisée, surtout dans les sociétés postcoloniales.
Pourquoi associons-nous spontanément certains traits physiques à l’idée de beauté, d’héroïsme ou de prestige ?
Il nous faut remonter dans l’histoire pour comprendre ce phénomène. Dès le XIXe siècle, l’expansion coloniale européenne a fonctionné en étroite collaboration avec le savoir orientaliste. L’orientalisme est l’ensemble des représentations par lesquelles l’Occident a perçu et décrit l’Orient (Afrique du Nord, Moyen-Orient, Asie). Or, ce savoir a servi d’outil idéologique pour justifier, accompagner et légitimer la colonisation. La mission civilisatrice que s’est donnée le colonialisme s’est perpétuée après la Deuxième Guerre mondiale avec le développementalisme.
En passant par la formation, la photographie, le théâtre et les images des textes de lecture ainsi que les médias, le colonialisme a profondément façonné l’imaginaire collectif. Les images ont diffusé des valeurs hiérarchiques, des représentations valorisées de la couleur blanche de l’épiderme et une dépréciation de la couleur noire.
L’apparence physique constitue la première source d’information que l’on retient chez une personne, et ce n’est pas un hasard que certains traits soient valorisés ou dévalorisés. C’est le fruit de ce savoir produit par le colonialisme et le développementalisme.
Dans quelle mesure ces représentations viennent-elles de notre environnement culturel plutôt que de goûts personnels ou de préférences « naturelles » ?
L’inconscient collectif est constitué de symboles et d’archétypes tels que le héros, l’amoureux, le sage, etc., et ceux-ci sont célèbres dans les mythes, les légendes, les contes de fées et les systèmes de pensée. Ainsi, ces représentations ne sont pas de nature individuelle, mais le produit d’un imaginaire collectif.
Peut-on vraiment parler d’un « imaginaire colonisé » ?
Oui, c’est un imaginaire colonisé qui est perpétué par les médias et les systèmes d’enseignement.
Quel rôle les industries culturelles comme Hollywood et Bollywood jouent-elles dans la construction de ces standards de beauté et de ces figures héroïques, notamment dans des contextes comme Maurice ?
Hollywood semble aujourd’hui plus ouvertement tourné vers la diversité et l’inclusion. On le constate notamment dans l’adaptation en prises de vues réelles de La Petite Sirène, avec une actrice noire dans le rôle principal, ou dans des séries populaires comme Bridgerton, où différentes ethnies, carnations et identités culturelles sont représentées dans des rôles centraux et prestigieux. Cela contribue à élargir progressivement la perception du public quant aux critères de beauté, d’élégance et d’héroïsme.
À l’inverse, Bollywood tend encore à promouvoir des standards de beauté plus restrictifs. Les teints clairs et certains traits physiques sont souvent associés à l’attractivité, au succès ou au romantisme.
La répétition constante de ces images dans les films, les publicités et la culture des célébrités peut continuer d’influencer le public mauricien et de renforcer les conceptions traditionnelles de la beauté et du prestige social.
Est-ce que le fait de grandir aujourd’hui avec les réseaux sociaux change la manière dont ces standards se forment ou évoluent ?
D’un côté, les réseaux sociaux renforcent les normes internationales existantes, car les influenceurs, les filtres et les tendances virales continuent souvent de promouvoir certains idéaux de beauté. Mais d’un autre côté, ils remettent également en question ces mêmes normes, en rendant la diversité plus visible et plus normale.
Dans une société multiculturelle comme Maurice, observe-t-on malgré tout des influences communes dans la manière d’imaginer la beauté ou les personnages « idéaux », notamment en termes de traits physiques ou de teintes de peau ?
En général, tous les Mauriciens, quel que soit leur groupe ethnique, sont sous l’emprise d’un savoir produit par le colonialisme et une société esclavagiste. L’imaginaire créé et perpétué par les colonisateurs est toujours présent dans notre société.
Le phénomène du colorisme – la valorisation implicite des peaux plus claires – joue-t-il encore un rôle dans ces perceptions aujourd’hui ?
Le colorisme constitue une forme de discrimination et de hiérarchisation sociale basée sur la couleur de la peau. Ses origines se trouvent dans l’esclavage, la colonisation et les mécanismes d’intériorisation des standards. Dans la mesure où l’esthétique – comme outil d’affirmation de fierté raciale et de confiance en son image – est très tendancielle dans nos sociétés, le colorisme existe de façon subtile et/ou inconsciente. Vous pouvez le vérifier surtout dans le secteur des services où les employées doivent recevoir la clientèle.
Observe-t-on une évolution chez les jeunes générations dans leur rapport aux standards de beauté et aux figures héroïques par rapport aux générations précédentes ?
On l’aurait souhaité, mais bien qu’il évolue, l’imaginaire collectif est un phénomène qui prend du temps. On doit pouvoir déconstruire notre quotidien pour se rendre compte de cet imaginaire et ensuite prendre des mesures pour le rectifier.