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Moody’s et la liste grise : le double danger que redoute Bérenger

Par Christina Vilbrin
Publié le: 21 mars 2026 à 16:00
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Lors de son point de presse vendredi, où il a annoncé sa démission du gouvernement, Paul Bérenger a une nouvelle fois tiré la sonnette d’alarme sur un double danger : la menace d’une rétrogradation de Moody’s et le risque que Maurice figure sur la liste grise du Groupe d’action financière. Si les observateurs reconnaissent que l’économie est fragilisée par des vents contraires locaux et internationaux, certains insistent, cependant, qu’il est prématuré pour céder à la panique.

Ce qu’a dit Bérenger sur la situation économique : « Nous étions déjà dans une situation difficile. Comme je l’ai dit plusieurs fois ces dernières semaines, nous faisons face à un double danger : d’un côté le « downgrading » de Moody’s qui pourrait entraîner une grave crise économique, et de l’autre, le « greylisting » par certaines instances des États-Unis. Je ne me suis pas seulement contenté de le dire, j’ai aussi proposé ce qu’il faut faire. Inn augmente problème là. Et aujourd’hui, naturellement avec la crise au Moyen-Orient, le danger est encore plus grand. » 

Que se passerait-il en cas de rétrogradation ?

La note Baa3 avec une perspective négative est la note la plus basse pour un pays ayant un « Investment Grade ». Ainsi, si Moody’s abaisse notre note souveraine d’un cran, on passera à la note Ba1. Dans ce scénario, les obligations de l’État mauricien seront considérées comme « junk », c’est-à-dire, elles représentent potentiellement un risque de défaut de paiements.

ESAAMLG : L’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG) procédera à la prochaine évaluation de Maurice en 2027. Cette échéance portera sur la conformité aux normes, mais aussi sur l’efficacité opérationnelle des dispositifs mis en place. Maurice devra montrer sa capacité à produire des résultats concrets : qualité des enquêtes financières, poursuites pour blanchiment, confiscation des avoirs ou encore supervision des secteurs non financiers. Pour s’y préparer, les autorités ont déjà lancé plusieurs initiatives, notamment la publication du National Risk Assessment 2025, l’adoption d’une nouvelle stratégie Anti-Money Laundering and Combating the Financing of Terrorism (AML/CFT) ou encore la mise en œuvre d’une feuille de route nationale dans le Budget 2025-2026.

Qu’adviendra-t-il si Maurice se retrouve à nouveau sur la liste grise ? 

Le risque d’un retour sur la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI) n’est pas à écarter, mais peut être éviter, selon les opérateurs. Cependant, une telle éventualité viendrait fragiliser la crédibilité du centre financier mauricien. Il faudra, par ailleurs, s’attendre à une hausse des coûts des transactions internationales, un durcissement des contrôles par les banques correspondantes, une baisse de l’attractivité auprès des investisseurs étrangers, entre autres.


Moody’s et GAFI : ce qu’il faut savoir 

Moody’s : Dans une « Credit Opinion » publiée en février, Moody’s confirme la note souveraine de Maurice à Baa3, tout en maintenant une perspective négative. Dans ce contexte, une amélioration de la notation apparaît peu probable à court terme. L’agence précise qu’un retour à une perspective stable dépendrait de la mise en œuvre d’un programme crédible et durable de consolidation budgétaire, capable d’inverser la trajectoire haussière de la dette publique sans compromettre la croissance. Pour y parvenir, Moody’s préconise un ensemble de mesures ciblées : renforcer les recettes, notamment par la rationalisation de certaines exonérations fiscales, mieux maîtriser les dépenses publiques et contenir les risques liés aux passifs éventuels des entreprises publiques.

À l’inverse, les risques de dégradation restent présents. Des retards dans l’ajustement budgétaire, se traduisant par des déficits élevés et persistants, pourraient maintenir la dette à des niveaux préoccupants. De même, une hausse des coûts d’emprunt, liée à des besoins de financement accrus, fragiliserait davantage la soutenabilité de la dette. « La matérialisation de passifs éventuels sans reconnaissance d’actifs correspondants pourrait aussi conduire à un abaissement de la notation », a ajouté l’agence.


Sameer Sharma, économiste : « Le cumul des fonctions de PM et de ministre des Finances paralyse la prise de décision »

Quelle est votre évaluation de la situation économique actuelle de Maurice ?
L’économie mauricienne présente aujourd’hui le visage d’une dualité systémique profonde. D’un côté, nous avons le « pays des grands » : un secteur privé composé de banques et de conglomérats qui affichent une santé insolente. Depuis 2019, leurs profits cumulés ont bondi de 166 %, écrasant une croissance cumulée du PIB nominal limitée à 50 % pendant la même période. Cette prospérité n'est pas qu'un succès entrepreneurial ; elle est le fruit d'une dépréciation massive de la roupie, de sauvetages publics via la Mauritius Investment Corporation (MIC) et de transferts de richesse de l'État vers le privé. Si ces acteurs ont su intelligemment pivoter vers la région, ils opèrent dans un écosystème qui leur est structurellement favorable.

De l’autre côté, nous avons « l’économie réelle » qui s’enfonce. L'État est accablé par une dette colossale, ses entreprises publiques sont des nids d'inefficacité contrôlés par le politique, et les PME sont étouffées par un paysage concurrentiel déloyal et un accès inégal au financement. La classe moyenne, elle, subit une pression fiscale et inflationniste sans précédent que le gouvernement échoue à endiguer.

Le véritable danger est désormais l’onde de choc exogène venant du Moyen-Orient. Même si le conflit s’apaise demain, les dommages structurels sur les prix de l’énergie sont faits. Maurice fonce vers un choc stagflationniste : une croissance qui s'affaissera vers les 2,5 % alors que l'inflation repartira de plus belle. Le dogme consistant à ne jamais taxer les grands bénéficiaires de ce système au motif de « protéger l'investissement » - alors que ces capitaux fuient massivement vers l'étranger - est une erreur historique. Sans une ouverture réelle du marché à une concurrence libre et loyale, et sans une privatisation transparente des entreprises publiques via la Bourse pour briser les monopoles, Maurice restera prisonnier de cette inertie délétère.

Que pensez-vous du double danger – une rétrogradation possible par Moody’s et le risque d’inclusion de Maurice sur la liste grise du GAFI - évoqué par Paul Bérenger ?
Il est temps de sortir de la « politique du paraître ». Le gouvernement semble obsédé par Moody’s ou la conformité SDDS Plus, mais ces indicateurs ne sont cruciaux que pour attirer les investisseurs obligataires internationaux. Or, Maurice n'émet pas de dette en devises sur les marchés mondiaux. Le retrait récent de l'évaluation par S&P prouve d'ailleurs une démission stratégique : nous n'avons ni expertise en ingénierie financière au sein de l'État, ni recours aux conseils des grandes banques d'affaires pour naviguer ces marchés.

Le vrai risque, c’est le décalage entre nos lois sur papier et la réalité opérationnelle. Maurice excelle dans l'art de « cocher les cases » (tick-box compliance) du GAFI ou de la lutte anti-blanchiment (AML). Mais la substance est absente. Les enquêtes pour corruption se multiplient dans les médias pour finir dans les tiroirs, sans jamais aboutir devant les tribunaux. Notre système judiciaire est un goulot d'étranglement archaïque qui n'a jamais été réformé pour garantir la célérité nécessaire à une place financière moderne.

Mais, il y a plus grave selon vous… 

En effet ! Plus grave encore, nous manquons de sophistication technologique. À l'heure où les places mondiales utilisent des Graph Neural Networks pour détecter les réseaux de blanchiment à grande échelle, nos institutions restent sur des modèles dépassés. Cette lenteur à réagir est le symptôme d'un exécutif omnipotent mais inefficace, où le cumul des fonctions de Premier ministre et de ministre des Finances paralyse la prise de décision. Le pays souffre d'un déficit de compétences techniques et de vision chez ses conseillers économiques. Sans une volonté politique de briser ce système de rentes et de moderniser radicalement nos processus judiciaires et technologiques, Maurice perdra définitivement sa crédibilité internationale. La conformité de façade ne suffira plus à masquer l’érosion de nos institutions.


L’avis des observateurs 

Georges Chung, économiste : « Je ne suis pas dans les secrets de Dieu. Paul Bérenger, qui avait été dans le gouvernement jusqu’à vendredi, dispose, ensemble avec Navin Ramgoolam, d’informations que le citoyen ordinaire n’a pas. Que ce soit la rétrogradation de Moody’s ou la liste grise du GAFI, les deux constituent des défis majeurs pour l’économie mauricienne.  La liste du GAFI concerne directement les services financiers, principal pourvoyeur de devises étrangères pour Maurice. Concernant Moody’s, tout dépendra de l’évolution de notre niveau d’endettement, qui demeure le critère principal pris en compte dans leurs évaluations. C’est aussi simple que cela : la trajectoire de la dette dans les prochains mois sera déterminante. Face à la situation économique actuelle, il est impératif de faire entrer des devises étrangères par tous les moyens possibles. Tant que les entrées de devises ne seront pas suffisantes, la roupie restera faible et continuera de se déprécier. Encore une fois, la réalité est simple : tout repose sur notre capacité à attirer des devises et à maîtriser notre endettement. »

Kamal Hawabhay, opérateur dans les services financiers : « Depuis un certain temps, la situation économique est difficile. Le gouvernement a mis en place, dans le dernier Budget, des mesures fiscales pour y faire face. Dans le secteur financier, nous redoublons d’efforts pour éviter de retomber sur la liste grise. De là à dire que, à cause de la situation économique, nous allons nécessairement y retomber, me semble être un raccourci peu approprié. Cela risque même de minimiser les efforts des différentes parties prenantes de l’économie. Le secteur financier travaille activement pour renforcer la conformité et éviter de tomber dans le piège de la liste grise. Il n’y a pas de lien direct entre une crise économique et une inscription sur la liste grise ; il faut faire attention à ce type d’amalgame. Concernant Moody’s, nous sommes certes à un cran de perdre notre « Investment Grade », mais nous avons tenu bon jusqu’à présent. Je suis convaincu que le gouvernement prendra les mesures nécessaires pour éviter une rétrogradation de notre note souveraine. Cela dit, avec les tensions au Moyen-Orient, il est probable que le PIB baisse et il y a des grandes chances que la dette augmente. Il est donc essentiel de rester vigilant. »

Sudesh Lallchand, économiste : « Il est vrai que la situation économique du pays s’est détériorée, mais M. Bérenger et son parti portent eux aussi une part importante de responsabilité. Il ne peut pas se contenter de rejeter la faute sur ses partenaires. Concernant le risque de rétrogradation de la note de Maurice par Moody’s, il s’agit d’un discours que Paul Bérenger répète depuis plusieurs années, y compris lorsqu’il était dans l’Opposition. Il convient également de rappeler que Paul Bérenger n’est ni un expert financier ni un économiste, ce qui limite la crédibilité de ses prises de position en matière économique. Dans le contexte actuel, marqué par des conflits internationaux et une hausse généralisée des prix, il est peu probable que Moody’s dégrade la note d'un seul pays. Si une telle décision devait être prise, elle concernerait plutôt une révision plus large des perspectives économiques mondiales. Pour résumer, Paul Bérenger n’a fait qu’enfoncer une porte ouverte. »

Dr Chandan Jankee, économiste : « Je pense que nous nous dirigeons effectivement vers ces deux scénarios. La lenteur du gouvernement depuis le dernier Budget, les prévisions économiques pour cette année, la stagnation de plusieurs secteurs, à l’exception du tourisme, l’investissement est en berne sont autant de facteurs préoccupants. Nous entrons dans une phase économique délicate. Il faut espérer que des mesures correctives seront prises rapidement, avec des décisions fortes, afin de redresser la situation.

Depuis le dernier budget, le pouvoir d’achat de la population diminue, la consommation ralentit et la confiance dans l’économie s’affaiblit. Les investisseurs locaux sont confrontés à des pressions fiscales, auxquelles s’ajoutent les incertitudes liées aux tensions géopolitiques. We are in difficult times ! ».

François de Grivel, industriel : « Le départ de M. Bérenger est regrettable après qu’il se soit bien organisé avant les élections, avec une stratégie clairement définie par les deux leaders politiques. Concernant l’économie, il est vrai que la situation s’est détériorée. Cela résulte en partie de facteurs internationaux, notamment la guerre au Moyen-Orient, et d’autre part avec le non accord sur les Chagos. Les perspectives économiques, tant mondiales que pour Maurice, ne sont pas excellentes. Nous espérons que le conflit au Moyen-Orient se termine rapidement et que l’économie mondiale, et plus particulièrement celle de Maurice, retrouve une dynamique positive. La notation de Maurice ne dépend pas uniquement de l’alliance entre Bérenger et Ramgoolam. De nombreux autres facteurs entrent en jeu pour déterminer cette évaluation. Je reste optimiste que nous, Mauriciens, avons la capacité de redresser la situation. »

Penny Hack, avocat d’affaires : « La situation économique était déjà fragile avant l’arrivée du gouvernement au pouvoir. Plusieurs facteurs entrent en jeu, pas seulement la situation économique. Il est trop simpliste d’attribuer tous les problèmes à l’économie. Cela dit, la situation reste grave, et il ne faut pas se leurrer : ce n’est pas nécessairement la faute du gouvernement, mais il se trouve dans une impasse. Face à cette situation difficile, la question est : que peut-on faire ? Il faut d’abord commencer à améliorer progressivement la situation à la base, étape par étape. Bien sûr, si certains acteurs dans les deux camps commettent des manquements ou des négligences, il est nécessaire de prendre des sanctions appropriées. On ne peut pas se contenter d’attendre ; il faut changer les personnes concernées et appliquer les mesures qui s’imposent. Par ailleurs, il faut savoir que Moody’s et l’ESAAMLG analyseront la situation dans sa globalité avant de faire leurs évaluations respectives. »

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