Montée en puissance de l’Asie - Nouvelle configuration économique : quels enjeux pour Maurice ?

Par Fabrice Laretif
Publié le: 5 février 2026 à 08:58
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Le FMI prévoit une croissance de 4,5 % pour la Chine et de 6,4 % pour l’Inde en 2026.

La montée en puissance de l’Asie redessine l’économie mondiale. Chine, Inde et États-Unis imposent un nouveau rapport de forces, obligeant des pays comme Maurice à repenser leur positionnement stratégique.

Les signaux d’un basculement progressif de l’économie mondiale se multiplient. Dernière illustration en date : la republication par Elon Musk d’un graphique fondé sur les projections du Fonds monétaire international (FMI), mettant en évidence la contribution grandissante de la Chine et de l’Inde à la croissance mondiale. Selon ces données, ces deux pays concentreraient à eux seuls près de 44 % de l’augmentation du PIB réel mondial en 2026. Une évolution qui relance le débat sur la redistribution des pôles de puissance économique et sur les ajustements nécessaires pour les économies de petite taille et ouvertes, comme celle de Maurice.

Le graphique partagé sur la plateforme X, initialement diffusé par World of Statistics, classe les dix principaux contributeurs à la croissance mondiale attendue pour 2026. La Chine arrive en tête avec une contribution estimée à 26,6 %, suivie de l’Inde à 17 %. Les États-Unis occupent la troisième place avec 9,9 %, tandis que d’autres économies émergentes, notamment l’Indonésie, la Turquie ou le Nigeria, figurent dans la seconde moitié du classement. Ensemble, la Chine et l’Inde dépassent largement la contribution combinée de la plupart des économies avancées, traduisant une dynamique déjà observée depuis plusieurs années.

Les dernières prévisions du FMI confirment cette tendance. Pour les pays avancés, la croissance devrait s’établir à 1,8 % en 2026 et à 1,7 % en 2027. Aux États-Unis, l’activité économique devrait progresser de 2,4 % en 2026, portée par une politique budgétaire accommodante et par la baisse du taux directeur, dans un contexte d’atténuation des effets liés au renforcement des barrières commerciales. Cette amélioration par rapport aux projections précédentes s’explique notamment par une performance du PIB plus élevée qu’anticipé au troisième trimestre 2025, un redémarrage de l’activité au début de 2026 après la fin de la fermeture de l’administration fédérale, ainsi que par des effets de report.

En Chine, les perspectives ont également été révisées à la hausse. La croissance pour 2025 est désormais estimée à 5 %, soutenue par des mesures de relance et par une augmentation des prêts bancaires visant à stimuler l’investissement. Pour 2026, les prévisions atteignent 4,5 %, en partie grâce à la réduction des droits de douane effectifs américains sur les produits chinois, dans le cadre d’une trêve commerciale d’un an conclue en novembre, et à des politiques de soutien économique étalées sur deux ans. Un ralentissement à 4 % est toutefois anticipé pour 2027, sous l’effet de contraintes structurelles plus marquées.

L’Inde, de son côté, continue d’afficher une dynamique soutenue. La croissance pour 2025 a été réévaluée à 7,3 %, à la suite de résultats supérieurs aux attentes au troisième trimestre et d’une accélération de l’activité à la fin de l’année. Pour 2026 et 2027, une modération est prévue, avec une croissance autour de 6,4 %, à mesure que les facteurs cycliques et temporaires s’estompent.

Pour de nombreux observateurs, ces chiffres illustrent un déplacement du centre de gravité de la croissance mondiale. Alors que la croissance mondiale moyenne est projetée à 3,1 % en 2026, les écarts entre régions deviennent plus marqués. Les marchés émergents se distinguent, avec des taux de croissance attendus de 6,2 % pour l’Inde, 4,9 % pour l’Indonésie et 4,2 % pour la Chine. À l’inverse, plusieurs économies avancées évoluent en dessous de la moyenne mondiale, confrontées à des défis liés à la productivité et au vieillissement de la population : 2,1 % pour les États-Unis, 1,4 % pour l’Union européenne et 0,6 % pour le Japon.

Selon un opérateur à Maurice, cette configuration suggère que la prochaine phase de l’économie mondiale sera largement influencée par la démographie et la demande intérieure dans les pays du Sud. La question centrale ne serait plus uniquement de savoir quelles économies croissent le plus rapidement, mais lesquelles parviennent à maintenir une croissance soutenable. Dans ce contexte, il estime que les gouvernements doivent anticiper cette redistribution du pouvoir économique et adapter leurs stratégies en conséquence.

Un autre analyste identifie trois tendances majeures à l’horizon 2026. L’Amérique du Nord resterait un pôle financier et d’investissement de premier plan, grâce à la profondeur de ses marchés financiers, à l’innovation et à la consommation. L’Asie poursuivrait son ascension sur le long terme, portée par son poids démographique, la solidité de son appareil manufacturier et l’adoption des technologies. L’Europe, en revanche, ferait face à une croissance plus lente, pénalisée par les pressions démographiques, les coûts de la transition énergétique, un déficit d’innovation et une productivité en retrait.

Ces évolutions contribueraient à une économie mondiale plus polarisée, où les économies à croissance rapide creusent l’écart, tandis que celles à croissance plus modérée sont incitées à se spécialiser, à renforcer les partenariats ou à revoir leur positionnement. Les classements du PIB, souligne-t-il, ne relèvent plus seulement du symbole : ils influencent concrètement les choix d’implantation des multinationales, le développement des infrastructures logistiques et la hiérarchisation des corridors commerciaux par les États.

Sunil Boodhoo, ancien directeur de l’International Trade au ministère des Affaires étrangères : «Il faut une réflexion stratégique au plus haut niveau»

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Pour Sunil Boodhoo, les États-Unis conserveront néanmoins une position dominante pendant encore plusieurs années. Avec un PIB estimé à 30 billions de dollars, l’écart reste significatif, même si la croissance américaine récente se rapproche de celle de la Chine. Il souligne que la différence entre le PIB combiné de la Chine et de l’Inde et celui des États-Unis demeure d’environ 5 billions de dollars.

Il reconnaît toutefois que les économies chinoise et indienne continueront de progresser, rappelant que l’Inde pourrait dépasser l’Allemagne avant 2030, tandis que le rattrapage de la Chine sur les États-Unis nécessiterait davantage de temps. Il note également qu’à mesure qu’un pays se développe, son taux de croissance tend naturellement à ralentir.

Selon lui, l’Union européenne amorce un rapprochement progressif avec d’autres partenaires, comme en témoigne son accord récent avec l’Inde. Dans le même temps, les relations entre la Chine et l’Inde, autrefois marquées par la rivalité, évoluent vers davantage de coopération. Cette reconfiguration des alliances économiques pose des défis spécifiques pour Maurice.

Pour que le pays puisse tirer parti de ce nouvel environnement, Sunil Boodhoo appelle à une réflexion stratégique au plus haut niveau. Il estime que Maurice peine à exploiter les opportunités émergentes et s’inquiète des effets potentiels de l’accord entre l’Inde et l’Union européenne, qui pourrait fragiliser l’accès du pays au marché européen. Bien que Maurice dispose d’accords commerciaux avec l’Inde et l’Europe, il souligne la nécessité de jouer un rôle de passerelle entre ces deux ensembles économiques. À défaut d’une stratégie claire et coordonnée, le risque serait de voir le pays perdre en compétitivité dans un contexte mondial en pleine mutation.

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