Mokshda Pertaub, avocate, fondatrice de l’ONG Mpower : «Je me vois comme une série en plusieurs saisons» 

Par Jenna Ramoo
Publié le: 8 mars 2026 à 13:40
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Mokshda

Avocate, fondatrice de l’ONG MPower, mère de trois enfants. Mokshda Pertaub combat la violence et l’injustice depuis vingt-huit ans. Et elle n’a pas fini.

Mokshda, vieillir pour vous… une plaidoirie gagnée ou un procès en appel ?
Pour moi, ce n’est pas vieillir… c’est grandir. Comme je le dis souvent, nous les femmes, nous sommes comme le bon vin. Avec le temps, nous devenons meilleures. Ce que j’aime, c’est qu’en avançant en âge, j’ai aussi gagné en indépendance d’esprit, en liberté de pensée et d’action. 

Aujourd’hui, je suis une femme plus complète, plus confiante, plus autonome. Et parfois, je me dis : « Si j’avais eu cette assurance à 20 ans, mo ti pou kras dife ». (Rires)

Si vos rides étaient des articles de loi, que diraient-elles sur la liberté féminine ?
Mes rides sont mes droits humains gravés dans la peau. Elles racontent la liberté d’expression, le droit à l’égalité, le droit de dire non, le droit de choisir sa vie, comme d’avoir des enfants ou pas, et un corps libre. Mes rides sont comme une constitution intime : universelles, inaliénables, intégrées à ma personne. 

Pour moi, les « Women’s Rights » sont des « Human Rights ». C’est une vérité indiscutable. Alors oui, mes rides ne sont pas que des marques du temps, mais des articles de loi vivants, inscrits sur mon visage, témoins de mes combats et de mes victoires.

Quelle est la plus grande cause que vous défendez aujourd’hui : celle des autres… ou la vôtre ?
Je défends la cause des femmes, de la naissance jusqu’à la mort, contre toutes les formes de violence. Quand je parle de violence, je pense surtout à la violence domestique et au féminicide, mais en réalité je couvre tout le spectre. 

Bien sûr, c’est ma cause parce que je suis une femme. Mais, c’est aussi celle de toutes les femmes que je considère comme mes sœurs, et de tous les enfants, que je vois comme les miens. C’est une cause universelle que je partage avec des militantes en Afrique, en Inde et ailleurs, toutes aussi passionnées que moi dans ce combat. 

Et puis, n’oublions pas que les femmes constituent la moitié de la population mondiale. Pourtant, on nous dit que l’égalité pourrait arriver dans 300 ans (rires) et que le « gender gap » lui prendra 180 ans à combler. What is this ? 
Alors, je continue mon combat parce que je veux qu’un jour quand je me présenterai devant Dieu après ma mort, je puisse lui dire : « Get sa, mo’nn sey fer enn sanzman. » (Rires)

À 50-60 ans, est-ce que la robe d’avocate devient une armure… ou une seconde peau ?
Quand j’enfile ma robe d’avocate, je deviens totalement « fearless ». C’est mon armure d’Iron …Woman : plus de peur, juste la force. Là, c’est : « Bare, ala mo pe vini ! » (Rires) 

Cette robe, c’est bien plus qu’un vêtement et elle me donne une puissance incroyable en tant que femme parce qu’au fond, je ne plaide pas pour moi ; je le fais pour celles et ceux qui n’ont pas la voix ni la force de se battre.

Si vous pouviez réécrire une loi pour les femmes de plus de 50 ans, quelle serait-elle ?
Sans hésiter, ce serait la loi du travail. Aujourd’hui, trop d’annonces, surtout dans le secteur public, fixent une limite d’âge de candidature à 45 ans. Mais qui a décidé qu’à 50 ou 60 ans, on n’est plus compétente ou productive ? Je supprimerais cette barrière absurde parce que l’âge n’est pas un critère de performance, c’est une richesse d’expérience. 

La vraie règle devrait être : « Compete with the best, not with the youngest. » En clair, ma loi serait une loi anti-âgisme sans plafond d’âge dans les concours ou les recrutements afin que chacun puisse se battre à armes égales, avec ses talents, son savoir-faire et sa passion.

Est-ce que la liberté, après 50 ans, c’est plaider moins pour convaincre les autres… et plus pour se convaincre soi-même ?
Après 50 ans, la liberté, c’est vivre sa vie comme on l’entend sans chercher à convaincre qui que ce soit. On n’est plus là pour prouver, on est là pour savourer la vie. C’est vivre chaque instant avec intensité parce qu’on connaît désormais la valeur de chaque moment. On sait que le temps est compté, alors on veut en tirer le meilleur tant qu’on a la santé, la force de marcher, de voyager, de rire et de manger ce qu’on aime… On choisit la joie, sans compromis. 

Pour moi, la liberté après 50 ans, c’est ça : une plaidoirie gagnée d’avance, celle du bonheur au quotidien.

Quelle est la plus belle « jurisprudence » de votre vie personnelle : un divorce, une renaissance, un engagement ?
Ma jurisprudence, c’est une renaissance parce que l’on évolue sans cesse et qu’on n’est jamais la même personne d’une étape à l’autre. Moi, je me vois comme une série en plusieurs saisons : Mokshda version 1, version 2, version 3… toujours en mode « work in progress ». Chaque étape est une mise à jour, une évolution vers la meilleure version de moi-même. 
Ma plus belle jurisprudence personnelle, c’est d’avoir plaidé pour ma propre métamorphose et le verdict est clair : toujours renaître et ne jamais stagner !

Vieillir, est-ce apprendre à plaider sans témoin… ou à juger sans appel ?
Pour moi, vieillir, c’est surtout apprendre à ne pas juger. Plus les années passent, plus l’expérience de la vie nous montre qu’on a vu de tout et qu’au fond, la vraie sagesse, c’est « live and let live ». Chacun a le droit de faire ses choix, de se tromper et de recommencer dans la vie. Alors, franchement : « who are we to judge ? ».

Quel combat vous fait vibrer aujourd’hui plus fort qu’à vos 30 ans ?
Aujourd’hui, mon combat est celui de l’égalité entre hommes et femmes. Je veux qu’un jour, toutes les petites filles, les jeunes femmes, celles de mon âge, les plus âgées et les générations à venir héritent d’un monde plus juste où elles ont les mêmes opportunités qu’un homme dans l’éducation, le travail, la société, le salaire et le respect. Mon combat, c’est aussi la paix et la sécurité des femmes.

Dans votre parcours, quel verdict inattendu vous a offert une nouvelle liberté ?
Le choix de revenir vivre et de travailler à Maurice a transformé ma vie. J’ai décidé de vivre à ma façon, sans me soucier du regard des autres. Être authentique envers moi-même, croire en ce qui est juste pour moi, voilà la meilleure décision que j’ai prise.

Si la liberté avait une plaidoirie, quelle serait votre phrase d’ouverture choc ?
« Because I am worth it » ou encore : « Liberté, objection rejetée : je plaide coupable d’exister pleinement. » (Rires)

À 50-60 ans, est-ce que la justice intérieure compte plus que la justice institutionnelle ?
Je dirais que la justice intérieure compte énormément, car avec l’âge on devient plus sage. On s’interroge sur l’intégrité, l’éthique et les vraies valeurs. Mais, cette justice intérieure influence aussi la justice institutionnelle : quand on est fidèle à soi-même, on ne peut pas tolérer l’inégalité ni les violations des droits. Alors on agit pour changer les choses.

Pour clore cet entretien, un message à l’occasion de la Journée internationale des femmes ?
À toutes les femmes du monde, je leur dirais : « Nous n’avons pas besoin d’avoir peur d’être nous-mêmes. Nous devons relever la tête, marcher avec confiance, respect et dignité. Si nous ne nous respectons pas nous-mêmes, qui nous respectera ? Alors, soyez fortes, vivez pleinement votre vie et surtout n’ayez pas peur de le faire. »

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