Mère, chanteuse, athlète…Marie-Christine : la vie sans limites d’une non-voyante
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
Sur scène ou sur une piste d’athlétisme, Marie-Christine Ricaud se joue de l’obscurité. Devenue aveugle à 32 ans, cette maman célibataire de deux enfants transforme son quotidien en une leçon d’autonomie et de dignité.
Il y a des femmes dont la force ne se remarque pas immédiatement. Pas parce qu’elle est discrète, mais parce qu’elle ne cherche jamais à se montrer. Marie-Christine Ricaud fait partie de celles-là. Quand elle entre dans un hôtel pour aller chanter, rien, au premier regard, ne laisse deviner ce qu’elle porte depuis 13 ans.
Les clients voient une femme élégante, souriante, parfaitement à l’aise dans ses déplacements. Ils la regardent monter sur scène, échanger avec les musiciens, sentir l’espace autour d’elle avec une précision presque naturelle. Puis elle chante. Des chansons françaises, des classiques européens, du séga. Sa voix remplit la salle. « Les gens ne savent parfois même pas que je suis non-voyante parce que je me déplace seule et sans difficulté », dit-elle calmement.
À 45 ans, Marie-Christine a appris à habiter le monde autrement. À reconnaître les espaces sans les voir. À sentir les présences. À mémoriser les distances, les sons, les déplacements. « Dieu m’a donné une autre manière de ressentir les choses », glisse-t-elle avec simplicité.
Les gens ne savent parfois même pas que je suis non-voyante parce que je me déplace seule et sans difficulté»
Mais avant cette obscurité totale, avant les hôtels, avant la scène et les longues soirées de travail, il y a eu une petite fille née à Rivière-des-Anguilles, cadette d’une fratrie de trois enfants. Dès les premiers jours de sa vie, ses parents apprennent qu’elle souffre d’un grave problème de vision : un glaucome congénital.
Pour beaucoup de familles, une telle annonce devient immédiatement un poids, une inquiétude permanente, parfois même une manière différente d’élever un enfant. Chez les Ricaud, quelque chose d’autre se met en place. Une décision silencieuse, presque instinctive : Marie-Christine grandira comme les autres enfants. « Mes parents m’ont élevée comme une enfant normale. Ils m’ont appris à croire en moi et à ne jamais avoir honte de mon handicap. »
Dans cette maison, on ne lui apprend ni la peur ni la dépendance. Très tôt, elle comprend que sa vie sera différente, mais elle refuse de se considérer comme inférieure. Cette conviction ne la quittera jamais. « Depuis petite, je suis une battante. »
Pendant son enfance, elle fréquente l’école Loïs Lagesse à Beau-Bassin, spécialisée pour les enfants vivant avec un handicap visuel. Elle y découvre un univers où elle ne se sent pas seule. Les autres enfants vivent les mêmes difficultés, les mêmes frustrations parfois, mais aussi les mêmes envies de rire, d’apprendre et de vivre normalement.
Je ne dis jamais que la vie est injuste envers moi parce qu’il y a toujours pire ailleurs.»
Quand elle parle de cette période, son visage s’éclaire immédiatement. « J’adorais aller à l’école. J’aimais apprendre, rire avec les autres enfants et participer aux activités. » À cette époque, elle ne voit déjà qu’à 40 %. Mais ces 40 % deviennent, pour elle, une manière entière de vivre. « C’était suffisant pour profiter de la beauté de la vie. »
Au collège Adventiste, deux passions prennent progressivement toute la place : la musique et l’athlétisme. Elle chante. Elle court. Deux activités qui lui donnent quelque chose de fondamental : la confiance. « J’adorais chanter et j’adorais courir. Le sport me donnait confiance en moi. »
Courir devient une sensation de liberté absolue. Son corps avance sans qu’elle pense à ses limites. Sur une piste, elle n’est plus « la fille malvoyante ». Elle est simplement une adolescente qui court. La musique lui offre autre chose : un espace où les regards disparaissent complètement. Quand elle chante, elle sent qu’elle existe autrement que par son handicap.
Après le collège, elle décide de transformer cette passion en métier. Elle commence modestement : des mariages, des anniversaires, des réceptions privées. Puis les hôtels. Les soirées s’enchaînent, les contrats aussi. Année après année, elle construit une carrière musicale stable.
Aujourd’hui encore, accompagnée de trois musiciens, elle se produit régulièrement dans plusieurs établissements touristiques du pays. Sa voix suffit largement à remplir l’espace. « Quand je chante, je me sens libre. La musique m’aide à oublier les difficultés. »
Derrière chaque prestation se cache pourtant toute une organisation. Marie-Christine vit à Saint-Julien et les hôtels où elle travaille se trouvent souvent loin de chez elle. Les trajets sont parfois longs, souvent tardifs. Ce sont ses musiciens qui viennent la chercher pour aller travailler. Une solidarité discrète mais essentielle.
Car derrière la chanteuse se trouve surtout une mère qui refuse de dépendre des autres. « La musique nourrit mes enfants. Bien que je ne voie pas, je travaille pour faire tourner la maison. » Elle insiste énormément sur ce point. Gagner sa vie n’est pas seulement une nécessité financière ; c’est une manière de préserver sa dignité. « Je veux gagner ma vie honnêtement. Je veux que mes enfants soient fiers de moi. »
Pendant des années, malgré sa vision limitée, Marie-Christine parvient à maintenir un équilibre. Elle travaille. Elle élève ses enfants. Elle continue d’avancer avec les 40 % de vue qu’il lui reste. Mais au fond d’elle, une peur existe déjà.
Depuis longtemps, les médecins lui ont expliqué que son glaucome congénital pouvait évoluer vers une perte totale de la vue. Ils ne lui ont jamais menti. Progressivement, elle apprend donc à vivre avec cette éventualité. « Ils m’avaient expliqué que cela pouvait arriver un jour. Alors mentalement, je me préparais déjà pour que ce ne soit pas un choc trop brutal pour moi et pour mes enfants. »
Puis le jour redouté arrive. Elle a 32 ans. Ce matin-là, elle ouvre les yeux et comprend immédiatement que quelque chose a changé. Le noir reste. La lumière ne vient pas. Rien ne répond. « Ce jour-là a été un choc immense pour moi. »
Les consultations médicales s’enchaînent. Les traitements aussi. Les médecins tentent ce qu’ils peuvent, mais il n’y a plus rien à faire. Marie-Christine devient totalement aveugle. Pendant un temps, elle s’effondre. « J’ai beaucoup pleuré. J’avais peur pour mon avenir et celui de mes enfants. » À l’époque, Hans a six ans et Anne-Sophie huit. C’est surtout pour eux qu’elle a peur. Comment continuer à être une mère présente ? Comment travailler ? Comment tenir une maison entière quand on ne voit plus rien ?
Puis, presque immédiatement, quelque chose reprend le dessus. Peut-être parce qu’elle y était préparée depuis des années. Peut-être parce qu’elle n’a jamais appris à abandonner. « Je me suis dit que la vie ne s’arrêtait pas là. » Cette phrase devient sa philosophie.
Très rapidement, elle décide de reprendre sa vie en main. À Curepipe, elle suit plusieurs formations adaptées aux non-voyants : vannerie, techniques d’autonomie, apprentissage de nouveaux repères. « Même là, je ne me suis jamais découragée. »
Petit à petit, elle réapprend à vivre autrement. À reconnaître les espaces sans la vue. À mémoriser chaque mouvement. À développer encore davantage son instinct. Mais une partie de ce travail avait commencé bien avant. Parce qu’avant d’être totalement aveugle, elle avait déjà passé toute sa vie à vivre avec une vision réduite. Sa maison, elle la connaissait déjà par cœur. « Je savais déjà où étaient les choses. » Les tiroirs. Les placards. Les casseroles. Les interrupteurs. Les vêtements des enfants. Les habitudes. Tout cela existait déjà dans sa mémoire physique.
Aujourd’hui encore, elle cuisine seule. Et elle en parle avec une petite fierté amusée : « Ma nourriture n’est jamais trop salée ! » Dans sa cuisine, tout repose sur les repères et l’intuition. Elle sait exactement où se trouvent le sel, les épices, les ustensiles. Avec les années, elle a appris à reconnaître les quantités presque instinctivement. « C’est l’intuition. Je ressens les choses et je sais comment gérer le feu, les casseroles et les quantités. »
Elle lave. Elle repasse. Elle range. Elle prépare les repas. Elle refuse que sa cécité devienne une excuse pour abandonner son rôle de mère. Pour les courses, ses enfants l’accompagnent souvent. Ensemble, ils ont développé une manière naturelle de se déplacer dans les rayons du supermarché. « Mes enfants m’aident beaucoup au supermarché. » Mais même là, elle tient à rester active dans les choix. Elle veut garder son autonomie autant que possible.
Les devoirs des enfants ont été une autre épreuve. Lorsqu’elle perd totalement la vue, ils sont encore très jeunes. Un jour, un enseignant lui donne un conseil simple mais essentiel : rester présente physiquement à côté d’eux pendant qu’ils travaillent, même si elle ne peut pas voir leurs cahiers.
Alors elle écoute. Elle écoute leurs lectures. Le bruit des pages. Les hésitations. Les récitations apprises par cœur. « Mes enfants sentaient ma présence et cela était très important pour eux. »
Quand elle parle d’eux, sa voix change immédiatement. « Mes enfants sont ma lumière. » La phrase pourrait sembler symbolique. Chez elle, elle ne l’est pas. Ce sont eux qui lui ont donné la force de continuer à avancer lorsque tout est devenu noir. Chaque déplacement vers un hôtel. Chaque soirée de travail. Chaque sacrifice financier. Tout ramène à eux. « Je n’aurais jamais laissé mes enfants manquer de quelque chose. » Même dans les moments les plus difficiles, elle continue à travailler sans relâche. « Mon cœur de maman me donne la force de continuer. »
Sa vie sentimentale, elle aussi, a connu des périodes douloureuses. Mariée une première fois en 2004, elle finit par se séparer en 2012 après la naissance de son fils. Elle raconte un mari peu présent, qui ne l’aidait pas suffisamment à la maison et dépensait son argent dans les jeux de hasard. Plus tard, en 2020, elle croit encore à l’amour et se remarie. Cette relation se termine également par une séparation.
Deux mariages. Deux échecs. Mais aucune haine dans sa manière d’en parler. « Je garde toujours le positif dans ma vie. » Chez Marie-Christine, cette capacité à refuser l’amertume ressemble presque à une discipline intérieure. Elle refuse catégoriquement de considérer sa vie comme injuste. « Je ne dis jamais que la vie est injuste envers moi parce qu’il y a toujours pire ailleurs. »
Depuis trois ans, une autre partie de son existence a repris de l’importance : l’athlétisme. Au stade de Rose-Belle, avec l’association Lizie dan la main, elle recommence à courir. Cette reprise représente énormément pour elle. C’est un retour vers l’adolescente qu’elle était au collège Adventiste. « Recommencer à courir m’a redonné beaucoup de force mentale. »
Lorsqu’elle s’élance sur la piste, elle oublie momentanément les difficultés. Elle suit ses sensations, ses repères, parfois accompagnée de son fils ou aidée par certaines technologies adaptées aux non-voyants. « J’ai développé une intuition très forte. » Le sport lui redonne quelque chose que même la musique ne peut pas toujours offrir : la sensation physique de liberté. « Quand je cours, je me sens libre. »
Au stade, les autres sportifs l’observent souvent avec admiration. Beaucoup se demandent comment elle trouve encore la force de continuer malgré tout ce qu’elle traverse. Sa réponse reste toujours la même : « Je crois en moi et je crois en la vie. » Puis elle ajoute : « Les difficultés rendent plus fort. »
Aujourd’hui, son plus grand rêve n’a rien d’extraordinaire. Elle veut simplement voir ses enfants réussir. Les voir devenir heureux. Et qu’un jour, lorsqu’ils regarderont leur propre histoire familiale, ils se souviennent de ce que leur mère a essayé de leur transmettre. « Un jour, mes enfants diront que leur maman, même non-voyante, s’est battue pour eux jusqu’au bout. »
Marie-Christine Ricaud ne parle pas comme une héroïne. Elle ne cherche ni admiration ni pitié. Elle parle de travail, de courage, de responsabilités quotidiennes. De cuisine. De courses. De chansons chantées le soir dans les hôtels pour payer les factures. De sport. De fatigue parfois. De dignité surtout.
Elle vit à Saint-Julien. Elle monte sur scène sans voir le public. Elle repasse les vêtements de ses enfants. Elle court sur une piste qu’elle ne voit pas. Elle demande de l’aide lorsqu’elle en a besoin et refuse d’avoir honte de le faire.
Et à l’écouter raconter sa vie, on comprend peu à peu qu’il existe des façons d’éclairer le monde qui n’ont rien à voir avec les yeux.
L’admiration dans leur voix est palpable lorsqu’ils parlent de « la force et du courage extraordinaires » de leur mère, Marie-Christine. « Elle est mon exemple, ma force et ma plus grande fierté », affirme Anne-Sophie. Pour son frère Hans, elle est une source d’inspiration au quotidien.
La vie d’une mère célibataire n’est jamais facile, qui plus est lorsqu’elle est non-voyante. « Elle nous élève seule depuis maintenant 13 ans. Malgré sa cécité, elle n’a jamais baissé les bras ni laissé cette épreuve devenir un obstacle dans sa vie. Au contraire, elle a transformé cette difficulté en une véritable force », témoigne Anne-Sophie.
Anticipant l’évolution de sa maladie, Marie-Christine avait déjà commencé à préparer ses enfants. Avant même de perdre complètement la vue, elle leur apprenait les gestes du quotidien, comment l’aider et, surtout, comment avancer ensemble, main dans la main. « Malgré toutes les difficultés qu’elle a pu rencontrer, nous n’avons jamais manqué de quoi que ce soit. Elle a toujours tout fait pour nous avec énormément d’amour, de courage et de sacrifices », témoignent ses enfants.
Anne-Sophie est catégorique : « Honnêtement, même une personne voyante n’aurait peut-être pas été capable de faire tout ce qu’elle a accompli pour nous. Même sans la vue, elle continue chaque jour à se battre pour nous offrir le meilleur. Elle nous a appris la patience, le courage et la valeur de la famille. » Et Hans d’ajouter : « Grâce à elle, j’ai appris le courage, la persévérance et l’importance de la famille. », saluant au passage le soutien constant de sa mère dans ses études.
Le jeune homme l’accompagne également comme guide en athlétisme, une activité qui les a davantage rapprochés.
Aujourd’hui, Anne-Sophie et Hans tiennent à remercier cette maman exemplaire : « Nous ne pourrons jamais assez la remercier pour tout ce qu’elle a fait et continue de faire pour nous. »