Ménopause : 100 000 Mauriciennes dans l’ombre du tabou
Par
Fateema Capery
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Fateema Capery
La ménopause touche plus d’une Mauricienne sur cinq. Elle provoque des bouleversements physiques, émotionnels, professionnels. Et pourtant, on n’en parle toujours pas. La gynécologue-obstétricienne Dr Ashika Saulick démonte les tabous et rappelle ce que chaque femme devrait savoir.
Elles sont plus de 100 000. Des Mauriciennes actuellement en périménopause, en ménopause ou en post-ménopause. Soit environ 18 à 22 % des femmes de l’île, âgées de 45 ans et plus. Un chiffre que la Dr Ashika Saulick, gynécologue-obstétricienne, pose d’emblée parce qu’il dit quelque chose d’essentiel : la ménopause n’est pas un sujet marginal. C’est une réalité massive. Et pourtant, dans beaucoup de familles mauriciennes, elle reste un sujet privé, tue, souvent vécue dans le silence.
Beaucoup de femmes hésitent à parler de leurs symptômes, persuadées qu’elles doivent simplement « supporter » cette étape. D’autres en ont honte, parce que la ménopause est encore associée au vieillissement ou à une perte de féminité. Pour Dr Saulick, ce silence est non seulement inutile. Il est dangereux.
La ménopause est diagnostiquée après 12 mois consécutifs sans règles. Elle survient en moyenne autour de 51 ans. Mais ce que beaucoup ignorent, c’est qu’elle est précédée d’une phase de transition – la périménopause – qui peut durer quatre ans, parfois jusqu’à dix ans. Autrement dit, des changements profonds peuvent commencer dès la quarantaine, souvent sans que les femmes comprennent ce qui se passe dans leur corps.
Ces changements sont liés aux fluctuations du taux d’œstrogènes. « Les symptômes les plus fréquents sont les bouffées de chaleur, les suées nocturnes, l’insomnie et les changements d’humeur », explique le Dr Saulick. Mais la liste est plus longue : sécheresse vaginale, baisse de la libido, fatigue persistante, prise de poids localisée à l’abdomen, amincissement des cheveux. Et ce que les femmes décrivent parfois comme un « brouillard mental » : confusion, difficulté à se concentrer, sentiment d’être moins nette qu’avant.
Dans un climat tropical comme celui de Maurice, les bouffées de chaleur peuvent être particulièrement éprouvantes. Et au travail, ces symptômes ne disparaissent pas parce qu’on a une réunion ou un dossier urgent.
Sur le plan émotionnel, le tableau peut être tout aussi lourd : sautes d’humeur, anxiété, irritabilité, légère dépression. Des états que beaucoup de femmes s’imputent à tort – « je suis fatiguée », « je suis stressée » – sans savoir qu’ils ont une origine hormonale identifiable et traitable.
L’âge de la ménopause est largement déterminé par la génétique. Mais certains facteurs peuvent l’accélérer. Le tabagisme est considéré comme toxique pour les ovaires et peut entraîner une ménopause plus précoce. Certaines interventions chirurgicales gynécologiques majeures, comme l’ablation de l’utérus avec ou sans retrait des ovaires, peuvent également provoquer une ménopause anticipée.
Il existe aussi une situation plus rare, mais qui mérite d’être connue. « Environ 1 % des femmes cessent d’avoir leurs règles avant l’âge de 40 ans », indique le Dr Saulick. On parle alors d’insuffisance ovarienne prématurée ; une réalité souvent vécue avec un sentiment d’isolement, parce que les femmes concernées se retrouvent à traverser cette étape bien avant leur entourage.
Après la ménopause, la chute des œstrogènes augmente certains risques de santé. L’ostéoporose d’abord – une fragilisation progressive des os qui peut conduire à des fractures graves. Les maladies cardiovasculaires ensuite, ainsi qu’une élévation du cholestérol et un risque accru de diabète de type 2. C’est pourquoi la gynécologue insiste sur le dépistage précoce et les bilans réguliers : mesure de la densité minérale osseuse, contrôle du calcium et de la vitamine D, analyses du cholestérol et de la glycémie.
Face à ces bouleversements, la médecine dispose de solutions concrètes. L’hygiène de vie joue un rôle central : alimentation riche en calcium et en vitamine D, activité physique régulière – marche, yoga, natation – gestion du stress, sommeil de qualité.
Dans certains cas, des médicaments peuvent être prescrits pour prévenir ou traiter l’ostéoporose. L’hormonothérapie peut également être envisagée, toujours en discussion avec un gynécologue pour évaluer les bénéfices et les risques selon chaque situation.
Mais avant même les traitements, il y a quelque chose de plus simple et de plus urgent : parler. Consulter. Ne pas attendre que ça passe tout seul. « Il faut éviter les plaisanteries déplacées sur la ménopause ou les symptômes comme les bouffées de chaleur ou les troubles de la mémoire, que ce soit au travail ou à la maison », dit clairement le Dr Saulick. « Apportons davantage d’empathie dans notre société. »
La ménopause marque la fin de la fertilité. Elle ne marque pas la fin de la féminité, ni celle de la vie active, ni celle de l’identité. C’est ce que le Dr Saulick s’efforce de dire à chacune de ses patientes. Et c’est peut-être ce que la société, dans son ensemble, a encore du mal à entendre.
C’est la nuit que ça a commencé. Un réveil brutal, les vêtements trempés… « J’avais l’impression que ma tête était en feu », dit Avina Appadu, Personal Assistant dans une institution bancaire offshore. Les épisodes de suées nocturnes n’ont heureusement pas duré. Mais ils ont marqué le début d’une période qu’elle est encore en train de traverser : la périménopause. Elle a 49 ans.
Les premiers signes, en réalité, sont apparus bien avant. « Mon corps a changé drastiquement à partir de 40 ans », explique-t-elle. Hypertension, fatigue plus rapide, prise de poids progressive. Aujourd’hui, ses règles sont irrégulières, parfois douloureuses. Les troubles du sommeil et de l’humeur font partie de son quotidien. « Cela peut sembler comique pour certains », dit-elle. « Mais ce ne l’est pas du tout quand on le vit. »
Ce qui la frappe le plus, c’est le décalage entre ce qu’elle ressent à l’intérieur et ce que son corps lui renvoie. « Mentalement, on se croit toujours jeune. Mais physiquement, le corps ne suit pas toujours comme on le souhaite. » Un tiraillement constant entre une énergie intérieure intacte et un corps qui impose ses propres règles.
La périménopause a aussi des répercussions sur la vie intime qu’Avina Appadu n’esquive pas. « Oui, cela a un impact », dit-elle simplement. Les sautes d’humeur influencent la relation, et l’ambivalence face à l’intimité devient parfois déroutante – pour elle, et pour l’autre. « Il peut y avoir des moments où l’on a envie de proximité, et d’autres où l’on ne souhaite pas être touchée. »
Avina Appadu place cette période dans une perspective plus large qui lui donne du sens. Pour elle, la vie des femmes est jalonnée de chocs successifs : l’adolescence, la grossesse, l’accouchement, et maintenant cela. « Chaque étape est un choc émotionnel. Ce n’est pas toujours évident à gérer. Mais cela nous construit aussi. » Une résilience bâtie sur des années d’adaptation forcée.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Avina ne vit pas ce sujet dans l’isolement. « On en parle entre amies, cousines ou collègues du même âge », affirme-t-elle. Avec le recul, Avina Appadu ne cherche pas à embellir ce qu’elle traverse. La périménopause est une transition difficile, « mais on doit l’assumer et l’accepter avec positivité ». Et d’ajouter, un sourire dans la voix : « Après tout, est-ce que nous avons vraiment le choix ? Pas vraiment. »
Elle pensait que la ménopause se résumait à l’arrêt des règles. Mais à 51 ans, Sandrine (prénom d’emprunt), active dans le secteur touristique, a appris à ses dépens que cette période s’accompagne de plusieurs changements physiques et émotionnels, parfois difficiles à apprivoiser.
Les premiers signes ont été physiques. Prise de poids, fatigue persistante, irritabilité nouvelle, chute de cheveux, taches pigmentaires. « La transformation du corps est assez déprimante. » Les bouffées de chaleur font également partie de son quotidien. « Elles arrivent même dans une salle climatisée ou en hiver », observe-t-elle.
Ce qui l’a davantage surprise, c’est ce qui est venu de l’intérieur. « Il y a aussi des angoisses que je ne connaissais pas avant », confie-t-elle. Des symptômes parfois déroutants pour celles qui les découvrent pour la première fois.
Sur la vie de couple, elle est mesurée. La ménopause n’a pas tout chamboulé. « Dans l’intimité, cela n’a pas trop changé », précise-t-elle tout en reconnaissant toutefois que la fatigue peut parfois influencer le désir. « Peut-être que c’est simplement moins fréquent à cause de la fatigue. »
Contrairement aux générations précédentes, elle souligne que les femmes disposent aujourd’hui de davantage d’informations. « Avec Internet et des outils comme ChatGPT, on peut se renseigner beaucoup plus facilement qu’avant. » Les discussions entre amies contribuent également à briser le silence autour du sujet.
Pour Sandrine, la ménopause reste avant tout une période de transition, même si les changements physiques peuvent être difficiles à accepter. « Le corps change, et malheureusement pas toujours pour le mieux. » Certaines femmes se tournent vers différentes solutions pour mieux vivre cette étape. « On peut s’aider avec l’hormonothérapie (HRT), et certaines utilisent aussi des plantes ou des remèdes naturels », explique-t-elle.
Mais chaque expérience reste unique. « Chacune vit cette période différemment. C’est souvent un processus d’essais et d’ajustements pour trouver un équilibre. »