Meghna Raghoobar, sociologue : «Les jeunes Mauriciens ont développé une agilité radicale»
Par
Sara Lutchman
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Sara Lutchman
Entre précarité économique et agilité numérique, la jeunesse mauricienne se fragmente. Analyse d’une génération qui délaisse les modèles de réussite de ses parents pour inventer un pragmatisme fondé sur l’autonomie.
La notion de « génération » a-t-elle encore un sens à Maurice ?
Je pense qu’il faut être prudent avec le singulier. Aujourd’hui, on ne peut plus parler d’une jeunesse mauricienne, mais de jeunesses aux trajectoires polarisées. Il y a un fossé qui se creuse : d’un côté, une jeunesse hyper-connectée, issue de milieux favorisés, qui voit l’intelligence artificielle et la mondialisation comme un terrain de jeu ; de l’autre, une jeunesse qui subit de plein fouet l’inflation et l’érosion du pouvoir d’achat.
Le socle commun reste la culture et la langue, mais les horizons de réussite, eux, sont devenus très inégaux selon le capital social de départ.
Voyez-vous une génération qui redéfinit les règles ou une génération en repli ?
Ce n’est pas un repli, c’est une mutation du pragmatisme. Les jeunes ne cherchent plus forcément à renverser la table, mais ils refusent de jouer selon des règles qu’ils jugent obsolètes. On ne rêve plus du « job à vie » dans la fonction publique ou du modèle de réussite de nos parents. Cette génération redéfinit la réussite non plus par le statut social, mais par l’autonomie et la qualité de vie. C’est une forme de résistance silencieuse, mais très concrète.
Ils redéfinissent ce que signifie ‘être adulte’ en fonction de leurs moyens réels, et non des attentes de la société.»
COVID vs crise économique : quels effets sur cette génération ?
Le COVID a été un choc psychologique brutal mais solidaire ; il y avait un ennemi commun. La crise économique actuelle, portée par l’inflation, est beaucoup plus sournoise. Elle est diffuse et épuisante. Là où le COVID a pu créer un élan de solidarité numérique, l’inflation pousse à un individualisme stratégique.
On ne se demande plus comment « sauver le pays », mais comment « sauver son mois ». Cela crée une anxiété de fond, une fatigue mentale qui pèse lourd sur la construction de l’identité des jeunes.
La pression familiale : protection ou aggravation du mal-être ?
C’est toute l’ambiguïté du modèle mauricien. La famille est un bouclier indispensable : sans elle, beaucoup de jeunes ne pourraient ni se loger, ni manger à leur faim. Mais ce bouclier est aussi une cage. La pression de « réussir » pour honorer le sacrifice des parents est immense.
Quand les conditions économiques empêchent de devenir propriétaire ou d’accéder à un certain confort, le jeune vit cela comme une faillite personnelle. Le soutien matériel de la famille masque parfois une grande détresse émotionnelle.
La « résilience » : qualité réelle ou mot-écran ?
Je suis assez critique sur l’usage politique de ce mot. On a tendance à glorifier la résilience des jeunes pour ne pas avoir à traiter les causes structurelles de leur précarité. Dire qu’un jeune est « résilient » face à l’inflation ou au manque d’opportunités, c’est une manière élégante de lui dire : « Débrouille-toi seul ». C’est une qualité réelle, certes, mais elle ne doit pas servir d’excuse à l’inaction des institutions.
Ce discours normalise-t-il la difficulté ?
Absolument. À force de répéter que nous sommes un peuple résilient, on finit par banaliser le déclassement. On finit par trouver normal qu’un diplômé doive cumuler deux jobs pour payer son loyer ou que l’accès à la propriété soit devenu un mirage. La résilience devient alors une forme d’anesthésie sociale qui empêche toute revendication légitime.
Le rapport au travail a-t-il changé ?
Oui, radicalement. On observe une quête de réciprocité. Les jeunes Mauriciens ne sont pas moins travailleurs, mais ils ne sont plus prêts à sacrifier leur santé mentale pour un salaire qui ne couvre même pas leurs aspirations de base. Le travail est devenu un moyen, plus une fin. Ils cherchent de la flexibilité, du sens et, surtout, un équilibre.
L’idée de « faire carrière » dans une seule entreprise pendant 40 ans est perçue comme un risque, pas comme une sécurité.
On a tendance à glorifier la résilience des jeunes pour ne pas avoir à traiter les causes structurelles de leur précarité.»
L’hyperconnexion change-t-elle la donne malgré l’isolement ?
Maurice est une île physique, mais les jeunes vivent dans un archipel numérique. L’hyperconnexion fait que le jeune Mauricien compare sa vie non plus à celle de son voisin, mais à celle d’un influenceur à Dubaï ou d’un entrepreneur à Londres. Cela réduit l’isolement intellectuel, mais augmente la frustration relative. On se sent citoyen du monde, mais prisonnier des limites économiques de l’île.
Peut-on parler de défiance envers les institutions ou de nouvelles solidarités ?
La défiance envers les institutions traditionnelles est à son comble. Mais en parallèle, on voit naître des solidarités horizontales. Les jeunes se font confiance entre eux. Ils créent des réseaux d’entraide, des communautés de freelances, des mouvements citoyens pour l’écologie. La confiance ne descend plus du sommet de la pyramide, elle circule à la base.
Le recul du mariage et du logement : échec ou adaptation ?
C’est une adaptation rationnelle. Se marier ou acheter une maison à 25-30 ans dans le contexte actuel de l’immobilier à Maurice serait, pour beaucoup, un suicide financier. Ce n’est pas un refus de grandir, c’est une gestion prudente de l’incertitude. Ils redéfinissent ce que signifie « être adulte » en fonction de leurs moyens réels, et non des attentes de la société.
Qu’est-ce que cette génération a que les précédentes n’avaient pas ?
Une agilité radicale. À cause des crises successives – économiques, sanitaires, climatiques –, ils ont développé une capacité de pivot ultra-rapide. Ils savent apprendre seul, utiliser l’intelligence artificielle pour compenser un manque de formation, et naviguer dans le chaos sans perdre pied. Si les générations précédentes avaient la stabilité, celle-ci a la plasticité. Et dans le monde qui vient, c’est sans doute l’outil de survie le plus précieux.