Médicaments et parapharmacie : entre zones grises et importations sauvages
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
La vente de médicaments est strictement encadrée à Maurice par le Pharmacy Act de 1983, mais la réglementation des produits parapharmaceutiques présente encore d’importantes lacunes. Des pharmaciens tirent la sonnette d’alarme face à un contrôle insuffisant.
Dans n’importe quel supermarché mauricien, on trouve en libre accès des vitamines, des compléments protéinés, des produits à base de plantes. Aucun pharmacien en vue, aucune mise en garde obligatoire. Pourtant, certains de ces produits peuvent interagir avec des traitements médicamenteux et affecter des patients atteints de pathologies spécifiques.
C’est le paradoxe au cœur du marché pharmaceutique et parapharmaceutique local : d’un côté, une loi stricte encadre la vente des médicaments ; de l’autre, tout un pan du marché échappe à un contrôle réel.
Sur le papier, le cadre est précis. Selon le Pharmacy Act de 1983, elle n’est autorisée que dans les pharmacies et concerne en particulier les produits relevant du Dangerous Drugs Act. « Le Pharmacy Act est très clair : les produits pharmaceutiques doivent être vendus dans une pharmacie et il faut la présence d’un pharmacien », explique Beebee Waheeda Gopee, directrice des services pharmaceutiques au ministère de la Santé. Des exceptions existent toutefois, notamment lorsqu’un médecin est présent ou qu’une personne désignée par le secrétaire permanent du ministère assure la supervision de la vente.
Dans le secteur public — pharmacies des hôpitaux régionaux, hôpitaux spécialisés et centres de santé —, la loi autorise le secrétaire permanent à mettre les médicaments à disposition des patients sans qu’un pharmacien soit physiquement présent en permanence. Sa supervision reste néanmoins obligatoire. « Le pharmacien doit surveiller ce qui se passe, c’est-à-dire faire la demande, ajuster les stocks de médicaments nécessaires et observer la tendance. » Dans le secteur public, le dispositif est bien légiféré et bien organisé, assure-t-elle.
Dans le secteur privé, deux situations se distinguent. D’une part, les pharmacies d’officine, où la présence d’un pharmacien est impérative pour toute vente. « Là, définitivement, on a besoin de la présence d’un pharmacien », fait-elle ressortir. D’autre part, certaines cliniques privées stockent des médicaments sous la supervision d’un médecin pour les patients hospitalisés ou en traitement ; mais dès qu’il y a vente au sens strict, la présence du pharmacien reste incontournable.
Ce qui est vendu dans les supermarchés relève d’une autre catégorie : les produits parapharmaceutiques. « Les produits parapharmaceutiques couvrent notamment les suppléments alimentaires et regroupent un large éventail de produits, tels que les produits à base de plantes, les vitamines, les minéraux ou encore les suppléments alimentaires à base de protéines », détaille la directrice par intérim.
Si ces produits sont généralement considérés comme sans danger, certains peuvent interagir avec des traitements médicamenteux. La directrice souligne que très peu d’entre eux ont été formellement autorisés sur le marché local, alors que des interactions avec certains médicaments sont possibles pour des pathologies spécifiques.
En théorie, tous les produits parapharmaceutiques, même ceux non couverts par la loi, doivent être importés avec la permission du département de pharmacie du ministère de la Santé. Mais en pratique, comme ce domaine n’est pas clairement réglementé par la loi, certains produits passent à travers le filet et font l’objet d’importations parallèles. Le ministère dispose de pharmaciens à l’aéroport, au port et à la poste pour tenter d’intercepter les importations illégales, mais l’absence de base légale solide complique l’intervention.
La frontière entre supplément alimentaire et médicament se joue souvent sur le dosage. La vitamine C en est un exemple parlant : jusqu’à 2 grammes, elle peut être vendue comme supplément alimentaire, mais entre 1 000 et 2 000 mg par jour, une zone grise apparaît entre complément et médicament. Le Pharmacy Board peut alors intervenir pour interdire l’importation sous forme de supplément et imposer un enregistrement pharmaceutique. Ce système fonctionne bien pour les vitamines et les minéraux, mais pour les produits herboristiques, le cadre reste plus flou. Maurice s’inspire à cet égard des systèmes malaisien, singapourien et européen pour fixer ses seuils de dosage.
La consommation de produits parapharmaceutiques est largement laissée à l’appréciation du consommateur. « C’est un peu l’individu qui doit prendre ses responsabilités. Si vous voulez avoir les conseils d’un professionnel de santé, vous irez dans une pharmacie pour obtenir des conseils d’utilisation. Il pourra vous dire quels sont les compléments alimentaires qui vous conviennent, la dose à respecter, etc. », explique notre interlocutrice. Les alertes sanitaires ne surviennent généralement qu’a posteriori, lorsque des patients signalent des effets indésirables via la pharmacovigilance. À ce stade, les dosages sont revus et les entreprises sont notifiées pour retirer ou reformuler leurs produits.
La surveillance du marché est par ailleurs partagée entre plusieurs instances : le ministère de la Santé veille à la circulation des produits sur le marché local, tandis que celui du Commerce est compétent pour les questions de prix et de points de vente.
Face à ce tableau, plusieurs pharmaciens déplorent le manque de contrôle sur la circulation de certains produits pharmaceutiques et parapharmaceutiques, notamment sur les réseaux sociaux. La Pharmaceutical Association of Mauritius (PAM) ainsi que l’association des petits et moyens importateurs de produits pharmaceutiques partagent ce constat. Selon eux, la loi n’est pas suffisamment solide pour prévenir les abus. Lorsqu’une infraction est signalée, le dossier est transmis à la police, mais les leviers d’action restent limités.
Une révision du Pharmacy Act de 1983 et de ses amendements est en cours depuis une dizaine d’années, avec l’appui d’un consultant de l’OMS mandaté par le ministère. Une ébauche a été soumise au State Law Office, mais après examen par les pharmaciens des secteurs public et privé, des réserves ont été émises. Certains estiment que le modèle proposé, jugé trop proche d’un système africain, n’est pas adapté au contexte mauricien. Selon la directrice par intérim, l’ébauche est actuellement en cours de révision : Maurice ayant davantage adopté des lois anglaises tout en intégrant des éléments de législation française, il convient de moduler la future loi en fonction des spécificités du système de santé local. « Il faut quelqu’un qui comprenne les subtilités du Pharmacy Act », insiste-t-elle pour expliquer pourquoi cette révision prend du temps.
La crise au Moyen-Orient fait peser une menace sur l’approvisionnement en médicaments à Maurice, une inquiétude partagée tant par le ministère de la Santé que par le secteur privé. La grande majorité des médicaments — entre 70 et 80 % — provient de l’Inde, et une partie de ces livraisons emprunte la voie maritime en transitant par le détroit d’Ormuz.
Avec la flambée des coûts de fret, la directrice par intérim anticipe non pas une pénurie, mais un possible retard dans les livraisons. « Je ne dirais pas qu’il y aura une pénurie, mais ce sera peut-être un retard dans la livraison », nuance-t-elle.
Le ministère de la Santé suit la situation de près. Les approvisionnements par voie aérienne restent pour l’instant assurés, mais à un coût plus élevé, tant pour le secteur privé que pour le gouvernement. Face à ceux qui préconisent le recours à l’importation parallèle pour parer à toute pénurie, la directrice met en garde : quel que soit le pays de provenance, le conflit au Moyen-Orient affecte tous les marchés — la production, la distribution et les prix. Dans ce contexte, elle déconseille cette solution, craignant l’introduction de produits de basse qualité ou contrefaits. « Surtout dans notre cas, à Maurice, où nous n’avons pas un laboratoire de contrôle qualité qui peut rapidement nous donner des informations », dit-elle. Des laboratoires privés et la Government Analysis Division peuvent être sollicités pour des analyses ponctuelles.