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Me Steven Thiru, président de la Commonwealth Lawyers’ Association : «Nous assistons à un recul de l’indépendance du judiciaire»

Par Le Défi Quotidien
Publié le: 25 June 2026 à 15:00
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Lors de sa visite à Maurice, les 1er et 2 juin, Me Steven Thiru, président de la Commonwealth Lawyers’ Association, a salué la maturité et l’expérience du système judiciaire mauricien. Il a toutefois relevé un recul de l’indépendance judiciaire dans certaines juridictions du Commonwealth. Concernant l’intelligence artificielle, il estime qu’elle peut renforcer la profession juridique si elle est utilisée avec discernement. Selon lui, l’IA représente surtout un défi pour les avocats qui refusent de se former et de s’adapter, au risque de perdre en compétitivité.

La Commonwealth Lawyers’ Association (CLA) est une voix influente de la profession juridique au sein du Commonwealth. Quelle est sa mission principale et quelles sont ses priorités ?
Notre mission principale est de promouvoir l’indépendance de la profession juridique, de défendre les droits de l’homme, de plaider en faveur d’un accès réel à la justice et de défendre le constitutionnalisme au sein du Commonwealth. C’est le cœur de notre mandat en matière d’État de droit.

Nos priorités actuelles sont la promotion de la Convention de Luxembourg, qui protège l’indépendance du Barreau, l’autorégulation de la profession légale ainsi que les droits des peuples autochtones.

Par ailleurs, la Commonwealth Law Conference se tiendra en 2027 à Darwin, en Australie. Nous organisons une conférence de mi-mandat (le Forum Afrique) à Kigali, au Rwanda, à la fin du mois d’octobre 2026.

Quel est le but de votre visite à Maurice et quel message souhaitez-vous adresser à la communauté juridique mauricienne ?
Ma visite avait pour objet d’engager personnellement un dialogue avec la profession juridique à Maurice, de présenter nos projets actuels et d’inviter la profession juridique mauricienne à s’impliquer dans nos activités.

Nous souhaitons une participation et une collaboration au bénéfice mutuel de la profession juridique mauricienne et de la CLA, ainsi qu’un échange de connaissances, d’informations et de compétences.

Il est impératif de ne pas fonctionner en silos, car nous partageons des objectifs et des défis communs qui peuvent être relevés grâce à la concertation, à l’édification et à la coopération.

La CLA est également prête à participer aux programmes de développement professionnel de l’Institut mauricien d’études judiciaires et juridiques (IJLS).

Nous espérons mettre en place deux de ces programmes avec l’IJLS au cours du mois de juin 2026.

Après vos rencontres avec les acteurs du secteur juridique à Maurice, quel regard portez-vous sur la profession, ses forces et ses principaux défis ?
La force de la profession juridique mauricienne réside dans ses solides fondements, aussi bien en « common law » qu’en droit civil. Je perçois une profession juridique dynamique, attachée à l’État de droit ainsi qu’aux traditions et aux valeurs les plus nobles de notre profession.

Vous disposez d’un système d’administration de la justice mature et expérimenté. Cela augure favorablement de l’État de droit à Maurice. Cependant, à l’instar de nombreuses autres juridictions, le défi qui se pose à vous est de suivre les évolutions technologiques et de les exploiter, notamment en ce qui concerne l’intelligence artificielle.

Au cours de mes rencontres, il est apparu que des mesures sont prises pour relever ces défis, et la CLA se tient prête à apporter son aide si nécessaire.

L’IA représente une menace pour les avocats qui font preuve de complaisance et qui refusent de se former pour s’améliorer. Avec ou sans IA, ces avocats auront du mal à rester compétitifs.»

L’intelligence artificielle (IA)  transforme déjà la pratique du droit. S’agit-il d’une opportunité, d’une menace ou des deux à la fois ?
L’intelligence artificielle (IA) permet à la profession juridique d’exceller et de fournir des services juridiques complets, peut-être d’une manière jamais atteinte auparavant.

L’IA est un outil qui doit être largement utilisé avec le discernement et la prudence requis. Elle enrichira certainement la pratique juridique. Elle ne constitue une menace que pour ceux qui choisissent de l’ignorer et qui sont indifférents à ses avantages. Mais elle ne remplacera pas les bons avocats qui apprennent à l’utiliser pour se perfectionner. Elle fera de nous de meilleurs avocats. Toutefois, elle représente une menace pour les avocats qui font preuve de complaisance et refusent de se former pour s’améliorer. Avec ou sans IA, ces avocats auront du mal à rester compétitifs.

Peut-on imaginer un jour que certaines décisions judiciaires soient assistées, voire rendues, par l’IA ? Où fixer les limites ?
Dans de nombreuses régions du monde, des décisions judiciaires sont déjà rendues avec l’assistance de l’IA. Cela pourrait conduire à des jugements entièrement rendus par l’IA, notamment lorsque le rôle des audiences devient trop chargé pour être géré de manière compétente et diligente.

Toutefois, l’IA ne peut pas remplacer les compétences analytiques des juges, qui reposent inexorablement sur le savoir, la pratique et l’expérience.

En ce qui concerne les limites, aucun jugement ne devrait reposer entièrement sur l’IA sans un examen judiciaire approprié, une contribution substantielle et une réflexion approfondie du magistrat. Je crois que cette exigence est déjà en place dans de nombreux tribunaux du Commonwealth.

Les systèmes juridiques sont-ils prêts à faire face aux risques liés aux ‘deepfakes’, à la désinformation et aux preuves numériques manipulées ?
Les systèmes juridiques du monde entier continuent de pâtir de ces problématiques. Nous sommes en train de rattraper notre retard et il n’existe pas encore de mesures concrètes et uniformes.

Il existe des cadres juridiques de base, mais ceux-ci demeurent insuffisants. Dans le domaine de la désinformation électorale, certaines commissions électorales ont conclu des mémorandums d’entente avec des plateformes de médias sociaux afin de réguler la diffusion de désinformation susceptible d’affecter les résultats électoraux.  Cela s’est révélé relativement efficace pour limiter la propagation incontrôlée de désinformation pouvant manifestement influencer les élections.

Quel conseil donneriez-vous à un jeune avocat qui débute dans un environnement de plus en plus compétitif et technologique ?
J’ai eu le privilège de m’adresser à un groupe de jeunes avocats et d’aspirants juristes (chez Dentons Mauritius) lors de ma visite. Leur détermination et leur courage face à des défis apparemment intimidants m’ont encouragé. Je leur ai conseillé de rester fidèles aux valeurs éprouvées de notre profession et de s’adapter à la technologie afin de la maîtriser et d’améliorer leurs compétences. J’ai partagé l’expérience de jeunes avocats d’autres régions du Commonwealth que j’ai rencontrés et je les ai assurés qu’ils n’étaient pas seuls et, plus important encore, que les obstacles qu’ils perçoivent peuvent être surmontés. L’attitude, l’engagement envers des pratiques de travail honnêtes et disciplinées, ainsi que la fidélité aux valeurs fondamentales de la profession sont, selon moi, les ingrédients essentiels qui propulseront nos jeunes avocats vers le succès.

Les facultés de droit forment-elles encore les juristes de demain ou doivent-elles repenser leurs méthodes d’enseignement ?
Je pense que les facultés de droit doivent continuellement revoir leur formation afin de s’assurer qu’elles préparent les avocats à répondre aux exigences de la profession juridique moderne.

Sans abandonner les méthodes éprouvées et fiables, les facultés de droit doivent former des avocats qui incarnent les valeurs fondamentales de notre profession tout en étant dotés des compétences requises aujourd’hui.

En d’autres termes, les valeurs éthiques, le contenu académique et les compétences pratiques sont incontournables.

Comment accompagner les jeunes juristes dans l’utilisation de l’intelligence artificielle et des réseaux sociaux sans compromettre l’éthique et la crédibilité de la profession ?
Il doit y avoir un usage responsable, qui exige discernement et prudence. Il faut une adhésion stricte aux règles permettant d’éviter les abus, les détournements ou les distorsions.

Les règles déontologiques actuelles sont-elles adaptées aux défis posés par l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et la transformation numérique du droit ?
Non. Dans de nombreuses régions du Commonwealth, des réglementations et des lignes directrices sont en cours d’élaboration afin de répondre aux nouvelles exigences engendrées par ces évolutions. 

Lors de notre dernière conférence à Malte, en 2025, nous avons établi nos propres protocoles de base pour l’utilisation de l’IA, connus sous le nom de Déclaration de Malte de la CLA. Je sais que d’autres organisations juridiques internationales ont également entrepris ce travail. Avec le temps, je m’attends à ce qu’un ensemble universel de lignes directrices soit mis en place.

Maurice a récemment renforcé son cadre disciplinaire en matière de déontologie. Des sanctions plus sévères sont-elles essentielles pour préserver la confiance du public dans la justice ?
La confiance du public dans le système judiciaire exige une application scrupuleuse des règles éthiques. Cette application doit respecter les normes requises d’équité et de procédure régulière. Toutefois, un équilibre doit être trouvé afin d’éviter que les avocats ne soient victimes uniquement pour satisfaire des clients mécontents.

Des sanctions sévères sont justifiées lorsqu’elles sont proportionnelles à la gravité de la faute commise.

Dans un contexte marqué par les tensions politiques et la montée du populisme, quel est aujourd’hui le principal défi pour l’État de droit au sein du Commonwealth ?
Le défi consiste à rester fidèle aux fondements de l’État de droit et à ne pas laisser celui-ci être remplacé par une gouvernance fondée sur la loi.  Nous aspirons à renforcer les institutions démocratiques capables de constituer un contrepoids face aux pouvoirs exécutifs excessifs ou aux abus de pouvoir. Cela implique principalement de renforcer le pouvoir judiciaire et de défendre son indépendance, ainsi que de veiller à l’existence d’un barreau indépendant pour soutenir la magistrature dans la défense de l’État de droit.

La confiance dans les institutions judiciaires semble s’éroder dans plusieurs pays. Comment les systèmes juridiques peuvent-ils la restaurer ?
Nous avons assisté à une série d’attaques contre le pouvoir judiciaire à travers le Commonwealth. La CLA a publié des déclarations en soutien à l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Au cœur de ces attaques se trouvent des critiques exécutives sans retenue du pouvoir judiciaire et, dans les cas extrêmes, des mesures disciplinaires mal fondées à l’encontre des juges.

Dans les cas que nous avons examinés au cours des douze derniers mois, nous avons pu déceler des motivations politiques ou des arrière-pensées. Autrement dit, les juges visés ont été pénalisés pour avoir respecté leur serment d’office d’agir en toute indépendance.

Ces attaques injustifiées ont largement contribué à l’érosion de la confiance du public dans le pouvoir judiciaire.

Il est important que nous défendions et soutenions l’indépendance du pouvoir judiciaire ainsi que les juges courageux qui sont prêts à agir en toute indépendance.

Le soutien doit venir du public et du barreau. Les juges ne peuvent pas se défendre en raison de leur charge. Nous devons parler en leur faveur.

Assiste-t-on actuellement à un recul de l’indépendance judiciaire dans certaines juridictions du Commonwealth ?
Comme je l’ai indiqué dans ma réponse précédente, oui, nous assistons à un recul de l’indépendance judiciaire dans certaines juridictions du Commonwealth.

Comment la CLA intervient-elle lorsque des avocats ou des magistrats subissent des pressions politiques ?
Notre intervention prend diverses formes. Premièrement, une déclaration publique mettant en évidence la situation, attirant l’attention sur la violation et exhortant au respect des principes établis qui protègent l’indépendance du pouvoir judiciaire et préservent l’État de droit.

Deuxièmement, nous pouvons être présents sur le terrain en nous rendant dans la juridiction concernée afin de dialoguer avec les parties prenantes, recueillir des informations et encourager le respect des principes et de l’État de droit.

Troisièmement, nous pouvons organiser un événement public (tel que des séminaires ou des webinaires) pour mettre en lumière la question et encourager le débat public, lequel exercera une pression sur les autorités afin qu’elles agissent conformément aux principes établis et à l’État de droit.

Enfin, s’il existe des procédures en cours, nous pouvons demander à les observer en qualité d’observateur officiel ou à comparaître en qualité d’amicus curiae (« ami de la cour ») afin de plaider en faveur du respect des principes établis et de l’État de droit.

La corruption demeure un défi dans plusieurs États. Les mécanismes juridiques actuels sont-ils suffisants pour la combattre efficacement ?
Dans la plupart des juridictions du Commonwealth, les mécanismes juridiques sont suffisants. Le défi réside dans leur application, ou dans leur application sélective. La pression publique et le barreau doivent exiger une application efficace et équitable. Ce n’est qu’ainsi que le fléau de la corruption pourra être éradiqué ou contenu.

Si vous pouviez changer une seule chose dans les systèmes judiciaires du Commonwealth dès demain, quelle serait-elle ?
C’est une question difficile, car il y a plus d’une chose qui doit être réglée. Étant donné que le pouvoir judiciaire constitue le dernier rempart, nous devons examiner le système de nomination des juges et travailler à l’élaboration d’un système uniforme permettant d’identifier et de nommer des personnes capables de faire face aux défis actuels et de tenir bon dans la défense de l’État de droit.

Qui est Steven Thiru au-delà de l’avocat et du président de la CLA ?

Il est avocat malaisien et exerce depuis près de 34 ans. Il pratique activement le droit commercial et le droit public, tout en menant des affaires pro bono (conseil juridique bénévole) pour le barreau malaisien sur des questions d’intérêt public et de droit constitutionnel, ainsi qu’en faveur des personnes marginalisées de sa société.

À propos de la Commonwealth Lawyers’ Association

Fondée en 1986 et ayant son siège au Royaume-Uni, la Commonwealth Lawyers’ Association est une organisation à but non lucratif regroupant des professionnels du droit et des associations du barreau des 56 nations du Commonwealth.
Son objectif principal est de maintenir et de promouvoir l’État de droit au sein du Commonwealth en encourageant l’échange d’idées entre professionnels du droit, universitaires et étudiants, et en favorisant l’amélioration de la formation juridique ainsi que des normes professionnelles.

La CLA défend l’indépendance judiciaire et protège les droits de l’ensemble des acteurs de la justice : avocats, avoués, notaires, juges et magistrats soumis à des pressions politiques.

Comment devenir membre ?

Les professionnels du droit mauriciens peuvent adhérer à la CLA en tant que membres à part entière pour £ 108 (environ Rs 6 800) par an, avec des tarifs réduits pour les avocats récemment admis au barreau (£ 48, environ Rs 3 000 par an) et les étudiants (£ 20, environ Rs 1 200 par an).

Les membres bénéficient d’actualités et d’analyses provenant de l’ensemble du Commonwealth, de tarifs préférentiels pour la Commonwealth Law Conference biennale, d’un accès à la plateforme de mise en réseau des professionnels du droit à travers le Commonwealth, à la revue « The Commonwealth Lawyer », à des contenus exclusifs de développement professionnel, ainsi que de la possibilité de contribuer activement aux projets de la CLA en faveur de l’État de droit.

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