Me Penny Hack : «Le pays fait face à un sérieux défi de crédibilité»

Par Le Défi Quotidien
Publié le: 23 février 2026 à 12:40
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Penny Hack

La chute de Maurice dans l’Indice de perception de la corruption 2025 relance le débat sur l’efficacité des institutions chargées de lutter contre les crimes financiers. Selon Me Penny Hack, avocat d’affaires, entre réformes controversées, continuité administrative et crise de confiance, le pays fait face à un sérieux défi de crédibilité, tant sur le plan national qu’international.

Le 10 février 2026, selon Transparency International, qui a publié l’Indice de perception de la corruption (CPI) 2025, Maurice perd 5 places et voit son score chuter de 51 à 48 sur 100. Qu’est-ce que cela signifie et quelles pourraient en être les conséquences ?
Le score de 48 est considéré comme très moyen. Nous nous situons parmi des pays comme la Slovaquie, le Vanuatu et la Croatie. Il convient également de surveiller notre classement. Nous sommes passés de la 56ᵉ à la 61ᵉ place. Cela signifie que notre secteur public est généralement perçu de manière défavorable par les professionnels ainsi que par le secteur privé, tant au niveau national qu’international. C’est un grand pas vers la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI).

La baisse du score de Maurice dans le CPI est-elle un vrai reflet de la situation à Maurice ?
Cette baisse du score et ce recul dans le classement reflètent une tendance à la détérioration observée depuis 2021. Ils traduisent la récente augmentation de la perception de la corruption en 2024 et 2025. Oui, elle reflète la situation actuelle.

À qui imputer la responsabilité ?
Les responsabilités sont multiples. Elles concernent l’ensemble du secteur public sous le dernier régime, mais plus particulièrement le PMO (Prime Minister’s Office), le ministère des Finances, le ministère de la Bonne gouvernance, ainsi que les régulateurs comme la Banque de Maurice (BoM) et la Financial Services Commission (FSC). Sans oublier la défunte Independent Commission against Corruption (Icac), aujourd’hui transformée en Financial Crimes Commission (FCC). La défunte Icac était censée être la garante de la lutte contre la corruption. 

Or, selon de nombreuses perceptions, elle aurait plutôt facilité certains abus des lois anticorruption, au mépris des citoyens et des contribuables. Les autres organes gouvernementaux auraient, quant à eux, agi sous sa protection ou dans un climat d’impunité perçu comme tel. La responsabilité ne saurait incomber uniquement à l’ancien directeur général de l’Icac, Navin Beekarry. Il ne s’agissait pas d’une simple incompétence, mais bien d’une volonté collective.

Pourquoi la Prevention of Corruption Act (PoCA) a-t-elle été remplacée par la Financial Crimes Commission (FCC) Act ?
Compte tenu des promesses faites, ainsi que des informations communiquées par nos institutions à l’Union européenne et au Groupe d’action financière (GAFI) concernant le travail prétendument accompli à Maurice, notamment afin d’éviter une inscription sur la liste grise, l’ancien régime a cherché à maintenir cette apparence de conformité. Ainsi, la PoCA a été abrogée le 29 mars 2024 et remplacée par la FCC Act. Une nouvelle institution, la FCC, était alors censée centraliser la lutte contre la corruption, le blanchiment d’argent, la fraude ainsi que le financement du trafic de drogue sous une seule et même autorité.

De simples paroles et des slogans ne suffisent pas. Ce sont les actions concrètes, les enquêtes rigoureuses et les résultats tangibles qui restaureront la confiance du public.»

La création de la FCC a-t-elle marqué une rupture ?
Parler de rupture serait exagéré. La défunte Icac a certes été remplacée par une nouvelle institution, la FCC, laquelle était censée regrouper sous une même autorité la lutte contre la corruption, le blanchiment d’argent, la fraude et le financement du trafic de drogue. Cependant, dans les faits, la nouvelle structure a été constituée en grande partie des mêmes directeurs, cadres et employés que la défunte Icac. Ces derniers ont été transférés avec des conditions de travail identiques, et la grande majorité a opté pour ce transfert.

Dans ces conditions, il est légitime de s’interroger sur la réalité d’un changement institutionnel profond, au-delà du simple changement d’appellation.

La FCC a-t-elle réellement changé quelque chose après 2024 pour lutter contre la corruption ?
Le nom a changé, mais le fond est resté le même : blanc bonnet, bonnet blanc. Pendant des années, l’Icac a gravement manqué à l’esprit et à l’application du PoCA, fermant les yeux sur des pratiques au sein de nos institutions et, selon de nombreuses critiques, protégeant des fonctionnaires soupçonnés de corruption. Dans ce contexte, il serait naïf de croire que la FCC allait, par un simple changement de nom, transformer en profondeur la gouvernance et les pratiques. Les mêmes dirigeants, les mêmes équipes, les mêmes méthodes : pour beaucoup, cela s’apparente à une continuité plutôt qu’à une réforme.

Par ailleurs, le 9 décembre 2025, le directeur général par intérim de la FCC, Titrudeo Dawoodharry, a rappelé que « nul n’est au-dessus des lois »…
Effectivement, face à l’impatience grandissante du public concernant les affaires et plaintes visant l’ancien régime, il a également affirmé que la Financial Crimes Commission agit exclusivement dans le respect de la loi et qu’elle n’est influencée ni par des intérêts matériels, ni par des personnes influentes, ni par des menaces. Une déclaration certes rassurante dans son intention. Toutefois, elle peine à convaincre tant que ces affaires continuent de traîner sans aboutissement clair. De simples paroles et des slogans ne suffisent pas. Ce sont les actions concrètes, les enquêtes rigoureuses et les résultats tangibles qui restaureront la confiance du public.

Pourquoi Maurice n’arrive-t-il pas à lutter contre ce fléau qui s’amplifie de jour en jour ?
Sur le plan juridique, la FCC Act prévoit que toute enquête, toute constatation d’infraction ou toute procédure engagée par l’Icac avant le 29 mars 2023, ou toujours en cours à cette date, est réputée avoir été engagée par la FCC et doit être reprise et poursuivie par celle-ci. Toutefois, si certains officiers de l’Icac affirmaient agir dans le strict respect de la loi, leurs actions ou leurs inactions ont pu être perçues comme contraires à l’intérêt public. Des critiques ont notamment évoqué le fait que certains dossiers sensibles semblaient éviter toute détection approfondie ou enquête effective sur des actes de corruption allégués. Le fléau ne s’est pas nécessairement amplifié soudainement. Nous sommes plutôt confrontés aujourd’hui à une accumulation d’affaires et de pratiques qui, selon de nombreuses perceptions, se sont installées au fil des années.

La succession de scandales a-t-elle durablement entamé la confiance des citoyens envers les institutions publiques ?
Il ne s’agit pas seulement d’une succession de scandales, mais d’un véritable affaiblissement de nos piliers institutionnels. L’arrestation de l’ancien Premier ministre Pravind Jugnauth, ainsi que celle de l’ancien Gouverneur de la Bank of Mauritius (également ancien Chief Executive de la Financial Services Commission), Harvesh Seegolam, et de l’ancien ministre des Finances, Renganaden Padayachy, ont profondément ébranlé la confiance du public. Aujourd’hui, le citoyen doute de la solidité et de l’impartialité de nos institutions. D’où l’urgence d’un véritable assainissement national afin de restaurer cette confiance. Cependant, les enquêtes menées par la FCC semblent elles-mêmes confrontées à des blocages et à des tensions héritées d’un passé dont elle est issue.

À long terme, quelles réformes structurelles seraient nécessaires pour restaurer la crédibilité de Maurice sur la scène internationale ?
Il est difficile de se prononcer sur le long terme. Toutefois, je pense qu’il faudra d’abord commencer par restaurer la crédibilité des institutions publiques auprès des citoyens et des contribuables, avant même de chercher à redorer notre image sur la scène internationale. La confiance interne constitue le socle de toute légitimité externe. Sans rétablissement de cette confiance nationale, toute démarche vers l’international risque de paraître superficielle.

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