Faits Divers

Mauvais sorts et pseudo-guérison : les arnaques de la magie noire

Le monde de la « guérison » par le biais de la magie noire et autres pratiques louches est bien ancré dans la culture mauricienne. Le Défi Plus est allé à la rencontre de trois « guérisseurs ». Ces derniers, qui se sont confiés sous le couvert de l’anonymat, prétendent pouvoir non seulement guérir des maladies, mais se disent également capables de « jeter des sorts » sur autrui. Incursion dans ce monde où les rites sataniques sont parfois utilisés. 

Ils sont connus comme étant des « traiteurs », des « longaniss » et opèrent une économie parallèle basée sur l’occulte et survivent grâce au désespoir de crédules. Les sorciers-guérisseurs et autres diseurs de bonne aventure font partie de notre folklore. Ils ont souvent une réputation d’arnaqueurs. Depuis la semaine dernière, des lettres de dénonciations nous parviennent concernant des guérisseurs-arnaqueurs. Nous avons pris contact avec des « sorciers » qui acceptent de nous livrer certains de leurs secrets.  

Après de multiples hésitations, Vivi (prénom modifié)  accepte de se confier. Elle habite dans le Sud, est âgée de 38 ans et est mère de six enfants. Elle est employée dans un atelier de menuiserie mais enfile, à temps partiel, son habit de « traiter». «Mo pe al travay la, pa rodd mwa pou nanye la », lance-t-elle à deux de ses enfants qui jouent dans la cour. A côté, un terrain planté de grands arbres : palmiers, cocotiers, ravenala. Ce jardin à l’allure sombre possède un côté mystique qui glace le sang à qui ose s’y aventurer. Vivi nous explique qu’elle y enterre des « travay ». 

Nous quittons vite le jardin pour regagner son atelier qui se trouve dans la maison. Il nous faut traverser six pièces, dont trois chambres à coucher. L’atelier est une pièce sans fenêtre, sombre avec une odeur de toile humide et de planches usées. On distingue, à peine, les gravures sur les murs. Au milieu de cette pièce d’à peine trois mètres par trois, une table en bois massif. Nous nous approchons de plus près, il s’agit du « bureau » de Vivi. Elle nous lance à voix basse: « Mo espere ou na pa per bann lespri parski bannla lamem la, zott pe rodd kone ki sannla ou été.». Cette phrase nous injecte un courant d’air glacé le long de la colonne vertébrale. « Ki ou anvi kone ? » Vivi dépose quelques objets sur la table, les dispose dans un ordre précis et s’assoit en attendant une réponse de notre part. On lui indique que nous voulons juste savoir comment opère un guérisseur. 

Sur la table sont étalés deux cailloux, un pot de terre rempli d’eau, un bâtonnet d’encens et une bougie.
Sur la table sont étalés deux cailloux, un pot de terre rempli d’eau, un bâtonnet d’encens et une bougie.

Anges gardiens

Sur la table sont étalés deux cailloux, un pot de terre rempli d’eau, un bâtonnet d’encens et une bougie. Elle explique que ces objets représentent « la nature », à savoir les quatre éléments. « Ena delo, dife, la ter ek lerr », explique notre interlocutrice. Pour la guérisseuse, les esprits font partie de la nature et ces objets permettent de communiquer avec eux. Elle les appelle les « anges gardiens ». La majeure partie de ses travaux consiste à « attacher des anges gardiens » aux gens qui ont des problèmes. Les gens viennent la voir pour diverses raisons : incapable de trouver un conjoint, problème de couple, maladies chroniques, recherche d’un emploi ou le stress à l’approche des examens, des belles-mères ou belles-filles abusives, problèmes de voisinage. 

La première étape de la consultions consiste à identifier le mal, sa provenance et la personne qui l’a provoqué. Pour cela, Vivi a besoin d’une goutte du sang du client qu’elle verse dans le pot de terre rempli d’eau. Elle allume ensuite les bougies et le bâtonnet d’encens. « Lerla mo gardien koz ek mwa li fer mwa trouve dan delo la ki sannla finn fer sa et kott li finn al fer travay la. » Ensuite, elle attachera un gardien au client. Elle fait appel à lui et noue un contrat sous forme d’un petit objet qu’elle scellera dans un nœud. Le client devra porter en permanence ce nœud sur lui. 

Protection : mieux que les caméras 

Il lui arrive de devoir, «barrer » une propriété. Ce qui veut dire protéger la propriété en y installant un champ de force invisible et un gardien (gardien lakour). Pour cela, il faut qu’elle fasse un pacte avec les « esprits » et enterre le contrat dans la cour du client et place les fameux nœuds autour de la maison. Il lui arrive aussi d’aller enlever des mauvais sorts sur des gens (tir masque). Pour cela, il faut qu’elle se munisse d’un objet personnel du client. 

Vivi ne nous cache pas que des gens viennent la voir pour jeter des mauvais sorts à d’autres. Très souvent, ce sont des belles-filles, belles-sœurs, voisins et collègues qui sont visés. Là aussi, elle demande à avoir un objet personnel de la personne à atteindre. L’idéal serait un sous-vêtement ou des cheveux. «Travay la al fer dan enn plass sekre sa. » 

Après toutes ces explications, Vivi se tourne vers nous pour nous proposer ses services. «Ou na pas anvi kone ki sannla p zalou ou ? » nous lance-t-elle. On lui demande alors de nous indiquer les six bons numéros du prochain tirage du Loto avec promesse de lui verser la moitié du gain. Notre sorcière éclate de rire et nous avoue qu’elle ne peut prédire des choses aussi exactes que cela. Dommage...

Nous quittons la demeure de Vivi et celle-ci nous demande de ne pas nous retourner en nous éloignant de sa maison. La raison, c’est que des esprits qu’elle contrôle pourraient nous suivre et nous faire du mal. 

Souvent, les rites dits maléfiques se font dans des cimetières.
Souvent, les rites dits maléfiques se font dans des cimetières.

Ben le sorcier 

Direction : la capitale pour rencontrer Ben. Il est lui aussi sorcier. Nous le rencontrons à Pailles. Cet homme de 50 ans ne nous accorde pas beaucoup de temps. Il se contente de nous avouer qu’il travaille avec lucifer et un esprit qu’il appelle «mo mama ». « Mo kapav fer dibyen ek dimal ». Ben vient à notre rencontre en voiture, une Sedan de 2010. Il ne travaille pas, se consacre à la sorcellerie et se rend plusieurs fois par an à Madagascar pour se remettre à niveau. Il se dirige vers nous et nous lance : « Bannla fini dir mwa zott mem sa ». C’était évident que nous étions ceux à qui il avait donné rendez-vous, puisque nous nous présentons carnet à la main au lieu du rendez-vous

Une guérisseuse domiciliée dans l’Ouest du pays a accepté d’accueillir Le Défi Plus dans sa demeure. La mère de famille s’adonne, depuis plusieurs décennies, à des séances de guérison (Ndlr : marquage de dartres et autres ‘barrage’ de ‘tambave’ à l’aide d’aiguilles,  pendant une durée de trois jours, dans chaque cas, avant le crépuscule.) Sous le couvert de l’anonymat, la sexagénaire confie que c’est dans l’un de ses rêves qu’elle a découvert le don de guérir certaines maladies. Ce talent, poursuit-elle, proviendrait de ses « gran dimoune » qui sont originaires d’ailleurs. 

« Le métier de guérisseur ne s’apprend pas. C’est inné ! Je ne vous dévoilerai pas les bases de mon métier, car je ne veux pas violer mes principes», précise notre interlocutrice. Selon la guérisseuse, « le mal existe bel et bien, mais il y a beaucoup de personnes qui aiment faire du tort aux autres à travers des sorts maléfiques ». Si de tels sorts peuvent « rendre une femme féconde stérile », d’autres ont la capacité « de rendre des personnes saines d’esprit, folles », ou encore «de provoquer une maladie chez une personne en bonne santé menant à l’amputation de ses membres », entre autres. 


Dans les cimetières À la nuit tombée : absence d’éclairage, murs bas et portails entrouverts favorisent l’entrée des malfaiteurs

Le Défi Plus démontre les trois facteurs qui favorisent l’accès des malfaiteurs dans les cimetières. Absence d’éclairage, murs bas, ou encore des portails ouverts ou  entrouverts… 

23 h 45. Il fait nuit noire au cimetière de Bois-Marchand à Terre-Rouge. Le portail est grand ouvert. Notre véhicule emprunte lentement l’allée principale. Seuls les phares de notre véhicule procurent un éclairage dans ce lieu de repos éternel destiné aux morts. Le silence est pesant. Après une inspection d’une dizaine de minutes, nous décidons de nous garer en face de l’entrée principale. Au bout d’une vingtaine de minutes, nous décidons de nous en aller.

De jour comme de nuit, on entre facilement dans les cimetières.
De jour comme de nuit, on entre facilement dans les cimetières.

Nous nous rendons aux cimetières des Salines. Les quatre cimetières sont mal éclairés. Il est minuit passé d’une quarantaine de minutes. Deux des trois portails sont entrouverts. Nous décidons d’emprunter à pieds les deux allées du cimetière, munis simplement d’une lampe de poche. Nous nous faufilons entre les caveaux. Rien à l’horizon, sauf quelques chiens qui traînent. Nous décidons de faire demi-tour après une dizaine de minutes de marche entre les morts.

Même scénario au cimetière de St-Martin à Mont-Roches. Le  portail  principal est entrouvert. Une chaîne relie les deux poignets pour empêcher une ouverture complète du portail. La clôture en pierres fait moins d’un mètre de haut. Le cimetière est pourvu de quelques lampadaires fluorescents, dont un placé au beau milieu de la croisée.

Il est 2 h 15 et un silence total règne dans ce lieu dont la paix éternelle des défunts est souvent dérangée par des actes de sorcellerie. Après une heure et quinze minutes d’attente infructueuse, nous décidons de mettre le cap sur le cimetière de Bigarade à Curepipe.

Ce cimetière, qui se situe dans le centre du pays, est totalement différent des trois autres que nous avons précédemment visités. La clôture fait plus de deux mètres de haut, le lieu est entièrement éclairé. La croisée des allées est très propre, sans la moindre trace de bougies, de fleurs sèches ou de noix de cocos. Les deux portails étaient grands ouverts. C’est ce qui nous a permis de pénétrer le lieu en voiture malgré l’atmosphère pesante. L’hiver tire pourtant à sa fin, mais l’air est encore très frais sur le plateau central. 

Après une trentaine de minutes de route, nous atteignons le cimetière de Cap-Malheureux. Il est environ quatre heures du matin. « Nou ti tann dir ki dimounn fer travay dan asoir dan simityer Cap Malheureux». 

La clôture ne fait pas plus d’un mètre de haut. Les deux portails sont entrouverts et l’enceinte est dépourvue d’éclairage. Nous nous garons en face de l’entrée principale. Aux dires des habitants de la région, le cimetière est souvent témoin d’actes malveillants « aux petites heures du matin ».  Après avoir attendu pendant une quarantaine de minutes, nous décidons de rentrer.  


Entre Rs 500 et Rs 1 200 pour les honoraires

Pour chasser le mauvais sort, les guérisseurs demandent de fortes sommes d'argent à leurs clients 'crédules'.
Pour chasser le mauvais sort, les guérisseurs demandent de fortes sommes d'argent à leurs clients 'crédules'.

Les honoraires des sorciers varient. Pour un simple service de voyance, il faudra débourser entre Rs 500 et Rs 1 200. Pour les autres types de services, la somme peut monter jusqu'à Rs 20 000 et si le service implique des déplacements à Madagascar, le coût atteindra jusqu'à Rs 50 000 par séance. Toutefois, Ben nous explique que les honoraires varient, dépendant des particularités du sorcier. « Bann ki travay ek lucifer pran pli ser et bann ki travay ek lezott lespri zott pran bon marse », dit-il

Benoît, 49 ans, s’est fait dépouillé de Rs 200 000. Son couple battait de l’aile. « Il fallait que je sauve ma famille à cause de mes deux enfants. J’étais désespéré », dit-il. C’est alors qu’un ami lui a conseillé d’aller consulter quelqu’un dans la région des basses Plaines-Wilhems. 

Malgré sa colère, Benoit souligne que le guérisseur est un « As » dans son domaine. Il raconte que l’homme lui a donné les détails de sa situation financière lors du premier rendez-vous. Il lui a même indiqué le montant exact de son compte bancaire. Étonné par les prouesses du guérisseur, Benoit  décide de lui remettre ses économies. Après plusieurs visites où chaque ‘consultation’ coûtait entre Rs 25 000 et Rs 30 000, les choses n’évoluaient toujours pas. Benoit lui a fait part de ses observations, mais le charlatan arrivait toujours à lui faire changer d’avis. 

« J’ai peur de le dénoncer, il est très fort dans son domaine, il peut me jeter un sort et me rendre malade. » Toutefois, Benoit affirme qu’il n’a pas abdiqué. Il s’est tourné vers un autre guérisseur et affirme que son problème a été réglé. 

Rs 500 000 : c’est le montant qu’un sorcier aurait « escroqué» à Nadia (prénom modifié). Dans le cas de cette mère de famille de 45 ans, c’est un problème de couple qui était à l’origine de son calvaire. Elle n’avait plus d’espoir. Son époux a déserté le toit conjugal, il y a deux ans, pour s’installer avec une autre femme. C’est alors qu’une amie lui a suggéré d’aller consulter quelqu’un habitant les villes-sœurs. « Je me suis rendue chez lui après avoir pris rendez-vous par téléphone. Dès que je suis arrivée, il m’a dit que je venais pour une histoire de couple. » Accueillie par une telle remarque, Nadia a tout de suite pensé que l’homme était crédible. Elle raconte que des dizaines de gens faisaient la queue devant la maison du pseudo-guérisseur.  

Elle nous confie que son premier vœu a été exaucé. Son mari a repris contact avec la famille. Le sorcier lui a fait comprendre qu’il devait se rendre à Madagascar pour briser le sort. À chaque fois qu’il se rendait dans la Grande Ile, Nadia lui remettait entre Rs 40 000 et Rs 50 000. Les mois passaient et la quadragénaire ne cessait de payer son «guérisseur» sans le moindre résultat.  Au contraire, son mari s’éloignait davantage.  « J’ai coupé contact avec cet homme, mais j’avais déjà déboursé Rs 500 000. » 

Nadia n’a pas voulu porter plainte car elle a peur du guérisseur.


« Boukou kikchoz arivé dan simityer missié »

Les fossoyeurs sont souvent de véritables tombes. Mais certains d’entre eux ont décidé de se confier, sous le couvert de l’anonymat, après maintes insistances de notre part. « Boucou kikchoz arivé dan simityer asoir ek gramatin missié. Il nous arrive, le matin, de tomber sur des objets qui ont été utilisés pour prétendument faire du tort : des limons ou des noix de cocos tranchés, des fleurs, des bougies, des pièces de monnaie, des coqs égorgés ou encore des sous-vêtements féminins ». 

Selon les fossoyeurs, des feuilles de papier pliées contenant du fil noir et portant des noms auraient même été retrouvées lors des fouilles de certaines fosses.

C’est l’absence de points de lumière, le portail mal fermé et les clôtures basses qui favorisent l’accès des malfaiteurs dans les cimetières une fois la nuit tombée, expliquent nos interlocuteurs.  « Les règlements des cimetières sont clairs. Les portails ne sont pas censés rester ouverts durant la soirée. Nous les laissons entrouverts car certaines personnes ont pour habitude de venir effectuer certains rites peu après le décès de leurs proches », ajoute l’un d’eux.


Charlatanisme : la prison pour ceux coupables de pratique de sorcellerie

La Criminal Supplementary Act stipule qu’une personne qui prétend prédire l’avenir ou guérir commet une infraction (Idle and Disorderly Person) est passible d’une peine d’emprisonnement. Selon la loi, nul n’a le droit de prédire l’avenir d’autrui pour de l’argent, des biens, ou  des faveurs sexuelles.

Le Code pénal stipule que les pseudo-voyants qui s’adonnent à des relations sexuelles lors des « consultations » commettent également un délit considéré comme étant un viol (Fraudulent pretence). Par ailleurs, la loi stipule clairement qu’une personne qui prodigue des conseils ayant trait à l’avenir contre de l’argent commet également un délit qualifié d’escroquerie, passible d’une peine d’emprisonnement maximale de 30 ans. De hauts gradés de la police avancent que des descentes sont initiées à la suite de plaintes. Des perquisitions s’ensuivent et le charlatan arrêté.