[Mauriciens d’ailleurs] Shane Ah-Siong : du sport à Harvard… et aujourd’hui professeur à New York
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Le Dimanche /L' Hebdo
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De la piscine de compétition aux amphis de Harvard, Shane Ah-Siong a troqué ses médailles pour l’architecture. À 30 ans, ce Mauricien brillant enseigne désormais à New York. Découvrez le parcours d’un enfant du pays qui n’a jamais oublié ses racines.
Quand tu te présentes aujourd’hui, tu dis quoi en premier : nageur, architecte, enseignant ?
Je dirais chercheur en architecture, mais la réponse change selon le contexte. Pour mes étudiants d’université, je suis professeur. Dans ma famille, je reste nageur ; c’est la première identité qu’ils m’ont donnée. Mais honnêtement, je me présente surtout comme quelqu’un qui pose des questions sur comment l’espace et le pouvoir se construisent ensemble, comment l’architecture peut déplacer des communautés ou les effacer. Le titre importe moins que le travail.
Enfant à Maurice, à quoi ressemblaient tes journées entre la piscine, l’école et le reste ?
C’était mathématique, presque militaire. Jusqu’à 11 entraînements par semaine : le matin avant l’école, l’après-midi après l’école. Je m’entraînais avec l’équipe nationale et le Trust Fund for Excellence in Sports (TFES). Mes parents ont tout sacrifié pour que je puisse nager – le temps, l’argent, les week-ends.
Je me souviens des levers à 5 heures du matin pour l’entraînement, du chlore qui ne partait jamais vraiment de ma peau, des trajets en voiture où je finissais mes devoirs. Il n’y avait pas vraiment de « rest », la natation était tout. C’était intense, mais ça m’a appris une discipline qui structure encore tout ce que je fais aujourd’hui.
Tu as participé aux JIOI, aux championnats du monde. Quel est le souvenir qui résume le mieux cette période de ta vie ?
Les Junior World Championships à Dubaï. J’avais 17 ans. Je me souviens d’être derrière les starting blocks, représentant Maurice – un si petit point sur la carte – entouré de nageurs de pays avec des programmes massifs, des infrastructures que je ne pouvais même pas imaginer.
Je n’ai pas pu réaliser mon meilleur temps à cause d’une blessure à l’épaule, mais j’étais aussi loin des médailles. Ce qui reste, ce n’est pas la performance, c’est la fierté d’avoir porté mon pays, et aussi la conscience brutale des inégalités structurelles dans le sport d’élite. Tu nages contre des systèmes, pas juste contre des individus.
En 2013, tu reçois une bourse de l’United World Colleges (UWC) pour le Canada. Raconte-nous ce moment où tout a basculé.
J’ai appris l’existence de l’UWC grâce à une amie d’enfance, que je considère comme ma grande sœur, qui y était allée deux ans avant moi. Elle m’a encouragé à postuler. Pour moi, l’idée de l’UWC représentait une sorte de porte de sortie, presque un soulagement vers lequel me tourner.
C’était compliqué. D’un côté, la natation était mon seul moyen réaliste d’obtenir une bourse sport-étude pour étudier en Amérique, mais mentalement, j’étais bloqué parce que je voulais arrêter de m’entraîner. De l’autre côté, l’UWC me semblait comme un billet de loterie. Il n’y avait qu’une seule bourse complète destinée à un/e Mauricien/ne par an et je n’avais pas la confiance en moi pour croire que je pouvais l’obtenir.
Quand j’ai reçu la nouvelle, c’était surréel. Du soulagement intense mélangé avec la peur de quitter tout ce que je connaissais. L’UWC a vraiment ouvert tellement de portes ; c’est grâce à ces connexions que j’ai pu aller à l’Université de Floride avec une bourse complète Shelby Davis, ce qui n’aurait jamais été possible autrement.
Le jour où tu quittes Maurice pour le Canada, tu te souviens de ce que tu as ressenti ? De ce que tu as emporté dans ta valise, concrètement et symboliquement ?
Concrètement : trop de vêtements d’été et pas assez de vêtements chauds ! (rires) J’étais totalement mal préparé pour l’hiver canadien.
Symboliquement : l’accent créole que je n’ai jamais vraiment perdu, une certaine façon d’être Mauricien que je ne savais même pas que je portais jusqu’à ce que je parte.
Le sentiment ? C’était de la peur et de l’excitation mélangées. Je quittais tout ce que je connaissais – ma famille, la piscine, la langue, la nourriture. Mais je savais aussi que rester à Maurice, c’était peut-être renoncer à certains rêves. À 17 ans, je ne savais pas encore lesquels.
À l’UWC, quel a été ton premier vrai choc : culturel, intellectuel ou personnel ?
Intellectuel, définitivement. Découvrir qu’on pouvait remettre en question les systèmes, pas juste les accepter. À Maurice, dans mon éducation, on apprenait à réussir dans le système : avoir de bonnes notes, suivre les règles. À l’UWC, on apprenait à questionner le système lui-même. C’était vertigineux et libérateur à la fois.
Mais il y a eu aussi un choc linguistique que je n’avais pas anticipé. Être forcé d’apprendre seulement en une seule langue. À Maurice, on nous enseigne en créole et en français pendant que les manuels scolaires sont en anglais ; c’est fou quand on y pense, mais c’est notre réalité. À l’UWC, tout était en anglais.
Le premier mois a été assez dur car il a fallu jongler avec les concepts et la langue. Cela m’a fait réaliser à quel point les Mauriciens sont multilingues par nécessité, mais aussi combien ce privilège linguistique n’est pas toujours reconnu ailleurs.
Est-ce qu’il y a eu un moment précis où tu t’es dit : « Je ne rentrerai peut-être jamais vivre à Maurice » ?
Pas un moment précis, plutôt une réalisation progressive. Peut-être quand j’ai commencé mon Master à Harvard et que mon travail devenait de plus en plus engagé avec des questions de diaspora, de déplacement, de mémoire spatiale. Je travaillais sur Maurice, sur l’océan Indien, sur les Chagossiens – mais depuis l’extérieur. Le paradoxe est devenu clair : mon travail le plus mauricien se fait depuis New York.
Pourquoi l’architecture ? D’où vient ce choix ?
Honnêtement ? Je ne sais pas s’il y a eu un seul moment. D’abord, j’ai toujours eu une affinité pour le design, les beaux objets, les belles formes – la structure, l’esthétique. Je peins depuis enfant, et il y a quelque chose dans la création visuelle qui m’a toujours attiré.
Mais l’architecture est devenue évidente quand j’ai réalisé que l’espace n’est jamais neutre. Chaque mur, chaque frontière, chaque plan d’urbanisme est un acte politique. Comment Diego Garcia a été vidé de ses habitants pour construire une base militaire, comment les Smart Cities à Maurice reproduisent des logiques coloniales – tout ça, c’est de l’architecture.
Je voulais comprendre comment l’espace produit l’injustice, et peut-être comment il pourrait produire autre chose.
À l’université de Floride, qu’est-ce qui t’a le plus surpris et déstabilisé ?
L’échelle. Tout était massif : le campus, les ambitions, les ressources. Mais aussi les inégalités. J’ai cofondé Coalition in Design parce que j’ai vu comment l’architecture, même dans son enseignement, reproduisait des systèmes d’exclusion. Qui avait accès à ces écoles ? Qui pouvait se permettre de faire des stages non payés ? Qui voyait leur culture, leur histoire, représentée dans ce qu’on enseignait ? C’était troublant de réaliser que même la discipline que j’aimais était construite sur des fondations problématiques.
Y a-t-il eu des moments de doute, ou au contraire une certitude rapide que tu étais à ta place ?
Des moments de doute ? Constamment. Le syndrome de l’imposteur ne me quitte jamais vraiment. Chaque nouveau contexte – UF, Harvard, enseigner à New York – apporte sa propre version du doute. Mais il y a une différence entre douter de soi et douter du système. J’ai appris à transformer le doute en question critique : si je me sens à côté de la plaque, est-ce vraiment moi le problème, ou est-ce le cadre qui n’a jamais été construit pour quelqu’un comme moi ?
Chaque mur, chaque frontière, chaque plan d’urbanisme est un acte politique. (…) les Smart Cities à Maurice reproduisent des logiques coloniales»
Entre tes études, tu passes par Harvard. Qu’est-ce que cette expérience t’a apporté concrètement ? Et comment un jeune Mauricien se retrouve à Harvard ?
Comment je me suis retrouvé à Harvard ? Beaucoup de travail, un peu de chance et le soutien de mentors qui ont cru en moi. On m’a dit que j’étais le premier étudiant mauricien à temps plein à Harvard Graduate School of Design. Cela en dit long sur l’accès inégal à ces institutions.
Ce que Harvard m’a apporté : les outils intellectuels et méthodologiques pour faire le travail que je fais maintenant avec les Chagossiens. J’ai travaillé avec Krzysztof Wodiczko sur l’art et l’activisme, j’ai été le « teaching fellow » de Dede Ayite, gagnante d’un Tony Award en scénographie, et aussi de Tania Bruguera, une artiste cubaine mondialement reconnue pour son art politique et performance, pionnière de ce qu’elle appelle « arte útil » ou l’art utile.
J’ai appris en traversant plusieurs écoles différentes – prenant des cours à la Kennedy School of Government, Harvard Law School, MIT. Cette approche interdisciplinaire m’a montré que l’architecture ne peut pas être séparée de la politique, du droit, de l’activisme.
Juste avant mon « graduation », j’ai reçu la bourse Sinclair Kennedy qui a financé mes recherches pilotes avec la communauté chagossienne. C’est ce qui a vraiment lancé le projet de documentation des mémoires spatiales. Harvard m’a donné la légitimité institutionnelle pour faire un travail qui autrement aurait été ignoré. C’est cynique mais vrai : un document avec le logo de Harvard ouvre des portes qu’un passeport mauricien seul ne peut pas ouvrir.
Tu parles d’injustices causées par l’architecture. Donne-nous un exemple concret.
Diego Garcia. Une île entière vidée de ses habitants – les Chagossiens – pour construire une base militaire américano-britannique. Plus de 1 500 personnes déracinées, leur archipel transformé en infrastructure militaire. C’est l’effacement spatial comme violence coloniale. Ce qui me révolte encore plus : l’absence de cette histoire dans l’enseignement de l’architecture. On apprend l’histoire des « grands projets », mais jamais des projets qui ont détruit des communautés entières.
J’ai travaillé avec l’artiste mauricienne-chagossienne Audrey Albert sur plusieurs projets pour contrer cet effacement, notamment l’exposition « Belongers » à la Fotogallery à Cardiff. Nous avons aussi copublié dans « Coreia » en 2025, et nous avons un article à venir plus tard cette année dans « Arts of the Indian Ocean », publié par University of Toronto Press.
Mais le travail est loin d’être terminé. Les mémoires spatiales des aînés chagossiens continuent de disparaître, et il reste tant à documenter, tant d’histoires à préserver avant qu’il ne soit trop tard.
Écrire sur l’architecture plutôt que de juste la pratiquer : c’est un acte militant pour toi, ou simplement une autre façon de créer ?
Les deux. L’écriture est devenue une pratique architecturale à part entière. Quand je publie dans « The Funambulist » ou récemment dans « Capetillo Journal » (novembre 2025) sur les Smart Cities à Maurice, sur Act 60 à Puerto Rico, je construis quelque chose : une archive, une contre-narration, un outil pour les communautés.
L’écriture peut démolir des récits officiels et construire des solidarités transocéaniques. C’est militant dans le sens où ça prend position, mais c’est aussi créatif – trouver des langages pour articuler ce qui a été invisibilisé.
Professeur à New York. Raconte-moi le parcours concret pour arriver là. T’es-tu déjà senti imposteur dans ce parcours ?
Le parcours : après Harvard, j’ai travaillé un peu partout : firmes d’architecture, design expérientiel (j’ai travaillé sur des projets pour des entreprises comme Google, Samsung, Intel), développement commercial, urbanisme et planification. Enseigner est arrivé presque par accident ; quelqu’un m’a recommandé pour un poste, j’ai essayé, et ça a collé. Pour le moment, j’enseigne au New York Institute of Technology (NYIT) et au New Jersey Institute of Technology (NJIT).
Imposteur ? Chaque semestre. Je suis face à des étudiants qui viennent de contextes complètement différents, j’enseigne l’histoire architecturale occidentale alors que ma formation et mes intérêts sont ailleurs. Mais j’ai appris que le syndrome de l’imposteur peut être productif — il me garde humble, il me force à questionner ce que j’enseigne et pourquoi.
Je savais aussi que rester à Maurice, c’était peut-être renoncer à certains rêves»
Qu’est-ce que tu essaies de transmettre à tes étudiants qui va au-delà des plans et des bâtiments ?
Que l’architecture n’est jamais innocente. Chaque ligne qu’ils tracent a des conséquences sur des vies réelles. Je veux qu’ils questionnent : qui bénéficie de ce projet ? Qui est déplacé ? Quelle histoire est racontée et laquelle est effacée ? Je veux aussi qu’ils sachent que leur perspective unique – qu’ils viennent du Bronx, de Mumbai ou de Maurice – n’est pas un handicap mais une force. L’architecture a besoin de plus de voix, pas d’une seule vision monolithique.
Quand tu analyses Maurice avec ton œil d’architecte aujourd’hui, qu’est-ce que tu vois ?
Je vois un laboratoire de néocolonialisme spatial. Le Smart Cities Scheme – sur lequel j’ai récemment publié un article évalué en « peer-review » dans « Capetillo Journal » en novembre 2025, co-écrit avec Kenismael Santiago-Pagán — reproduit exactement les logiques des zones franches et des paradis fiscaux. On crée des enclaves pour les riches, souvent des étrangers, pendant que les Mauriciens ordinaires sont poussés vers les périphéries.
Je vois aussi une perte de mémoire architecturale ; des bâtiments historiques démolis pour des condos, un patrimoine créole qui disparaît. Mais je vois aussi de la résistance, des communautés qui se battent pour leurs espaces, une génération qui refuse ces logiques. C’est ça qui me donne de l’espoir.
Si Maurice te proposait demain de repenser son urbanisme, tu accepterais ? À quelles conditions ?
J’accepterais si le processus était vraiment démocratique et décolonial. Cela signifie écouter les communautés avant tout, particulièrement celles qui sont toujours marginalisées. Cela signifie rejeter les consultants internationaux qui copient-collent des modèles néolibéraux. Cela signifie reconnaître que Maurice a son propre langage spatial, sa propre histoire, ses propres besoins.
Je ne pourrais pas faire cela seul ; cela doit être une collaboration avec des Mauriciens sur le terrain, pas un architecte de la diaspora qui arrive avec des solutions toutes faites.
Quand tu regardes ton parcours, est-ce que tu parles de réussite ou d’un chemin encore en construction ?
Définitivement un chemin en construction. La « réussite » selon quels critères ? Si ce sont les marqueurs académiques – Harvard, publier, enseigner à New York – ok, il y a quelque chose. Mais mon travail le plus important est inachevé : documenter les mémoires chagossiennes, comprendre les Smart Cities, peut-être poursuivre un doctorat à l’avenir.
Et il y a tellement de choses que je n’ai pas encore apprises, de communautés avec lesquelles je veux travailler, de questions que je veux explorer. Le parcours n’est jamais fini et c’est ce qui le rend intéressant.
Si un jeune Mauricien qui se sent coincé, qui a des rêves mais pas les moyens, te lit aujourd’hui, quel est le message le plus honnête que tu peux lui donner ?
Le message honnête : c’est possible, mais ça va être difficile, et ce sera injuste. Le système n’est pas construit pour nous. Tu vas travailler deux fois plus dur pour la même reconnaissance. Tu vas douter constamment. Il y aura des moments où tu voudras abandonner. Mais cherche les bourses, les programmes d’échange, les mentors qui croient en toi. Construis une communauté – tu ne peux pas faire ça seul. Garde tes racines même quand tu pars : être Mauricien n’est pas un handicap, c’est une perspective unique.
Et surtout : ton rêve n’a pas besoin de ressembler au rêve de quelqu’un d’autre. Le succès, ça peut être retourner à Maurice et construire là-bas. Ça peut être créer quelque chose de totalement nouveau. Il n’y a pas qu’un seul chemin. Et si jamais tu as besoin de parler, de conseils, d’aide… on est là. La diaspora mauricienne doit se soutenir.