Maurice peut-elle vraiment sauver son océan ?
Par
Jameela Jaddoo
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Jameela Jaddoo
Mangroves transformées en actifs financiers, port vert qui pourrait n’être qu’une vitrine, aquaculture industrielle aux portes des lagons… La feuille de route nationale pour la gestion des écosystèmes marins à l’horizon 2027, issue des dialogues de 2025, dans le cadre des Assises de l’océan, affiche de solides ambitions pour 2027. Mais trois experts la soumettent à un test de réalité.
Le rapport identifie les mangroves et herbiers marins comme des « actifs carbone ». L’objectif est de développer des méthodologies de valorisation, de suivi et de vérification pour intégrer ces écosystèmes dans les marchés de compensation carbone.
Sébastien Sauvage, CEO d’Eco-Sud, salue la reconnaissance des mangroves et herbiers marins, car « ils stockent du carbone, protègent les côtes, abritent la biodiversité et soutiennent les communautés ». Cependant, il met en garde contre la réduction de la nature à un simple actif financier. « Les crédits bleus peuvent donner l’impression d’agir sans traiter les vraies causes de destruction », notamment l’artificialisation, la pollution, la surexploitation, les remblais, les pesticides et la pression immobilière.
Il rappelle que l’expérience des crédits carbone « n’a pas réellement réduit les émissions mondiales de CO2 » et qu’ils « servent trop souvent de greenwashing à un système qui continue à produire, consommer et détruire au-delà des limites du vivant ».
Il insiste sur le rôle central de l’État : « Les mécanismes de marché ne doivent jamais remplacer la responsabilité publique. » Il appelle à mettre rapidement en place le « Service to Ecology Programme » et conclut : « Restaurer ne suffit pas : il faut d’abord arrêter de construire sur les wetlands, les dunes et les zones tampons. »
Sunil Dowarkasing, ancien cadre de Greenpeace, partage ce scepticisme. Qualifier ces écosystèmes d’« actifs carbone » est « séduisant, mais réducteur et risqué » : cette approche peut « transformer des écosystèmes complexes en simples instruments de compensation » au profit d’acteurs cherchant à éviter de réduire leurs émissions.
Il rappelle l’enjeu stratégique mauricien : « Nous possédons l’une des plus vastes prairies marines au monde, d’une superficie comparable à celle de la Suisse, dont la survie est aujourd’hui extrêmement critique », notamment face à de « potentiels projets d’extraction de combustibles fossiles à proximité ».
Il énumère les défis concrets : absence de données fiables, incertitudes scientifiques sur les stocks de carbone, faibles capacités de suivi et de vérification, risques d’appropriation des espaces par des intérêts privés, et marginalisation des communautés locales. Face à ces risques, il plaide pour « prioriser la conservation avant la financiarisation », renforcer la protection juridique, investir dans la science et le suivi, et « encadrer strictement tout recours aux marchés carbone pour éviter une dérive purement spéculative ».
Nausheen Aullybux, présidente du Kolektif EnnLaviDirab, adopte une posture plus pragmatique. La valorisation du carbone bleu « peut renforcer la lutte contre le changement climatique, la résilience côtière et créer de nouvelles sources de financement pour protéger les mangroves et les herbiers marins ».
Elle pointe cependant un manque de données scientifiques locales, de mécanismes de suivi fiables et de cadres réglementaires. Elle appelle à promouvoir la recherche, développer des standards de certification adaptés au contexte mauricien, et « garantir que les communautés locales bénéficient directement des retombées économiques liées au carbone bleu ».
La stratégie préconise une transition vers des infrastructures maritimes à faibles émissions, en misant sur la modernisation technologique du port et l’adoption de standards internationaux de réduction de l’empreinte carbone.
Sébastien Sauvage redoute que le « port vert » ne devienne avant tout une opération de greenwashing. « Pour une petite île comme Maurice, dont les émissions mondiales de CO2 restent très faibles, présenter la décarbonation portuaire comme une grande priorité peut détourner l’attention des vraies urgences : destruction des lagons, wetlands, dunes, récifs, surpêche industrielle et artificialisation du littoral. »
Il remet en question la logique sous-jacente. « Dans le système économique actuel, beaucoup de politiques cherchent surtout à faire circuler le capital toujours plus vite : produire, exploiter, vendre, recommencer. » Si le port vert sert à rendre un modèle économique fondé sur la production et l’exploitation « plus acceptable sans le remettre en question, il ne transforme rien ».
Il appelle à refuser l’extractivisme, les hydrocarbures, le deep-sea mining et la surpêche industrielle, et à « protéger les écosystèmes, les travailleurs et le bien commun », insistant : « Un port moins polluant peut être utile, mais il ne doit pas servir de vitrine. »
Sunil Dowarkasing reconnaît la nécessité de la transition, mais en souligne les limites structurelles : moderniser le port peut réduire marginalement les émissions, mais « ne remet pas en cause la croissance du trafic ni la dépendance au transport maritime carboné ». Il alerte sur le « risque de greenwashing technologique où l’affichage dépasse les résultats », les coûts élevés, la forte dépendance aux opérateurs internationaux et les capacités techniques locales limitées.
Il appelle à fixer des objectifs contraignants de décarbonation, investir dans les énergies propres (électrification, carburants alternatifs), améliorer l’efficacité logistique et « intégrer le port dans une stratégie climatique nationale cohérente ». Sans cela, « la transition restera cosmétique, sans impact significatif sur les émissions réelles ».
Nausheen Aullybux Aullybux voit dans le port vert un levier structurant pour Maurice. La transition peut « réduire significativement les émissions du secteur maritime », améliorer l’efficacité logistique et renforcer « l’attractivité de l’île comme hub maritime durable ». Elle reconnaît les contraintes : coûts élevés et accès limité aux technologies vertes. Elle préconise une approche graduelle et mise sur les « partenariats internationaux pour faciliter le transfert de technologies et de compétences ».
Face aux lacunes dans les expertises spécialisées, le rapport souligne la nécessité de créer des cursus alignés sur les nouveaux métiers de la mer : TIC marines, recherche scientifique, gestion durable des ressources.
Sébastien Sauvage juge la formation indispensable : « Maurice a besoin de compétences en recherche marine, restauration écologique, gestion des aires protégées, suivi des pollutions, pêche durable, droit de l’environnement et adaptation climatique. » Pour lui, bâtir des compétences adaptées aux enjeux marins est une réelle urgence.
Mais il met en garde contre une dérive possible : « Le risque est de former uniquement pour accompagner une économie bleue tournée vers la croissance, l’investissement et l’exploitation des ressources. » Les compétences ne doivent pas servir à « mieux exploiter l’océan, mais à mieux le comprendre, le protéger et le régénérer ».
Il plaide pour des formations accessibles, ancrées dans le terrain, « avec les scientifiques, ONG, pêcheurs et communautés côtières », intégrant la justice environnementale, les droits de la nature et les limites écologiques. « La connaissance doit être publique, partagée et utile à la décision politique. »
Nausheen Aullybux met en avant le potentiel des nouveaux métiers bleus pour créer des emplois qualifiés pour les jeunes et renforcer l’expertise locale dans des secteurs stratégiques. Cependant, elle pointe un décalage persistant : « Un manque de formations spécialisées et une faible visibilité des carrières maritimes » constituent un frein essentiel à la synchronisation entre les besoins du marché et les cursus existants. Elle appelle à renforcer les partenariats entre universités, secteur privé et institutions publiques pour « développer des formations adaptées aux métiers émergents de la mer et aux enjeux environnementaux ».
Sunil Dowarkasing juge l’intention pertinente, mais prévient : « Former sans créer de débouchés réels risque d’alimenter une fuite des compétences ou des formations déconnectées des besoins. » Il identifie des obstacles structurels majeurs : faible articulation entre universités et industrie, manque de financement durable, absence de planification des besoins en compétences, attractivité limitée des métiers maritimes et capacités institutionnelles insuffisantes pour intégrer ces profils dans les politiques publiques.
Il appelle à lier formation, emploi et stratégie océanique, à co-construire les cursus avec le secteur privé, investir dans la recherche appliquée et créer un écosystème d’innovation (incubateurs, partenariats régionaux). « Sans cela, la formation restera symbolique, sans effet réel sur la transformation de l’économie bleue. »
Le rapport préconise un décloisonnement administratif : la gestion ne doit plus se faire par ministère isolé, mais de manière intégrée, en considérant les impacts des activités terrestres (montagnes, rivières) sur la santé des écosystèmes marins.
Sébastien Sauvage juge « l’approche ‘Ridge-to-Reef’ essentielle, car ce qui se passe sur terre finit dans le lagon » : pesticides, sédiments, eaux usées, remblais, érosion, constructions sur wetlands ont un impact direct sur les récifs, les herbiers et les zones côtières.
Mais il déplore un écart persistant entre discours et actes, citant des exemples concrets : des projets autorisés sur des wetlands à la Péninsule des Salines et sur des pentes sensibles à Tamarin. « Ces décisions montrent un manque de cohérence entre les engagements et la réalité. »
Il appelle à aligner la Planning Policy Guidance 9 sur ce principe, à introduire rapidement l’ESA Act pour protéger les zones sensibles, et à inscrire les droits de la nature dans la Constitution. « Sans cela, on continuera à parler de protection tout en autorisant la destruction des écosystèmes qui protègent nos lagons et nos communautés. »
Sunil Dowarkasing insiste : « affirmer une gestion intégrée terre–mer est pertinent, mais sans mécanismes contraignants, cela risque de rester un principe sans effet », alors que « les pressions venant des bassins versants – pollution, érosion, urbanisation – continuent de dégrader récifs et lagons ». Il décrit des blocages structurels profonds : rivalités institutionnelles, silos budgétaires, absence de redevabilité intersectorielle et culture administrative peu propice au partage de données.
Il déplore que « les arbitrages continuent de privilégier des intérêts sectoriels au détriment d’une vision écosystémique ». Il plaide pour la création d’une autorité transversale dotée d’un pouvoir réel, des budgets intégrés, des obligations légales de coordination et des systèmes de données partagés. « Sans incitations fortes et sanctions, le décloisonnement restera déclaratif, sans impact tangible sur les écosystèmes. »
Nausheen Aullybux voit dans cette approche un outil concret pour mieux comprendre « le lien direct entre activités terrestres et santé des écosystèmes marins ». Elle identifie, elle aussi, comme principal frein « le fonctionnement encore très sectoriel des institutions », avec un manque de coordination entre les politiques liées à l’environnement, l’aménagement du territoire et les ressources marines. Elle insiste pour une gouvernance réellement intégrée, avec des mécanismes de concertation interinstitutionnels et « une meilleure implication des collectivités locales et de la société civile ».
L’aquaculture et la pêche durable sont identifiées comme des leviers pour renforcer la sécurité alimentaire nationale et diminuer la dépendance aux importations de produits de la mer.
Sébastien Sauvage met en garde contre l’idée de faire de l’aquaculture industrielle un pilier économique, une orientation qu’il qualifie d’« erreur ». « Autour d’une petite île comme Maurice, les fermes piscicoles en mer peuvent mettre en danger nos lagons, notre biodiversité, le tourisme, la pêche artisanale et la sécurité des usagers de la mer. »
Il rappelle que la Sea Users Association a déjà alerté sur les dangers : pollution liée aux déchets, antibiotiques, pesticides, maladies, parasites, espèces invasives, conflits d’usage, dégradation des paysages et attraction possible de grands prédateurs. « Sans études scientifiques complètes et données de référence, on joue avec un écosystème fragile. »
Il plaide pour la transition vers l’agroécologie et une alimentation locale, saine et résiliente ; en mer, il appelle à « soutenir la pêche artisanale durable, interdire la surpêche industrielle du thon et mettre fin à cet écocide ».
Sunil Dowarkasing juge « optimiste, voire trompeur » de présenter l’aquaculture comme solution à la sécurité alimentaire « sans réforme structurelle », leur impact restant limité « si l’on ne change pas un modèle dominé par des accords externes et une faible valorisation locale ». Il énumère les obstacles : manque d’espace adapté, conflits d’usage, faibles capacités techniques, accès limité au financement, chaîne de valeur insuffisamment structurée et gouvernance défaillante de la pêche. Il souligne que « la surexploitation de certaines espèces comme le thon jaune complique encore la transition ».
Il appelle à une planification spatiale marine rigoureuse, un soutien aux pêcheurs artisanaux, un investissement dans la transformation locale et une réduction de la dépendance aux accords déséquilibrés. « Sans cela, ces leviers resteront marginalement efficaces, sans impact réel sur la sécurité alimentaire. »
Nausheen Aullybux reconnaît le potentiel d’une aquaculture durable pour « renforcer la sécurité alimentaire du pays, réduire la dépendance aux importations et soutenir l’économie locale ». Elle pointe des freins réels : coûts de production élevés, manque d’intérêt et de formation technique, et nécessité d’assurer une gestion durable des ressources marines. Elle plaide pour encourager des modèles d’aquaculture responsables, investir dans l’innovation et accompagner les producteurs locaux à travers « des formations régulières et un meilleur accès aux financements ».