Maurice 2026 : l’année du réveil ou de la désillusion ?
Par
Javed Sobah
Par
Javed Sobah
À l’orée de 2026, Maurice se tient à la croisée des chemins. Après des années de promesses creuses et de gouvernance contestée, le pays affronte un malaise social et politique inédit : hausse du coût de la vie, scandales, bureaucratie paralysante et fractures générationnelles ou gérontocratie malaisante. Dans ce dossier, quatre intervenants analysent les enjeux majeurs, les espoirs contrariés et les risques d’une année perdue pour l’économie et la politique, là où l’opinion publique semble prête à juger et sanctionner les choix du gouvernement.
Si Jean Claude de l’Estrac, journaliste, écrivain, observateur politique et ancien ministre avait été Premier ministre, il aurait décrété 2026 « l’année de l’économie ». Ses prévisions pour l’année suivant sont sans équivoque !
L’économie sacrifiée sur l’autel des querelles politiciennes
Si j’étais Premier ministre de ce pays, j’aurais décrété 2026 l’année de l’économie. Tout au long de cette année, le pays s’est laissé distraire par toute sorte d’inanités et de futilités comme les guéguerres politiques à répétition au détriment de la question cruciale du développement économique, sujet pratiquement absent du débat public.
Lors de son interview-bilan sur les ondes de Radio Plus, le Premier ministre s’est félicité de la très maigre augmentation du taux de croissance pendant l’année sans préciser qu’elle est totalement insuffisante eu égard aux besoins et aux ambitions de la nation.
La priorité des priorités dans les mois qui viennent est de remettre le pays au travail en se fixant des objectifs clairs de performance. Pour ce faire, il faudrait une stratégie axée sur deux moteurs : la consolidation des piliers économiques existants qui montrent des signes de faiblesse, et la recherche agressive d’investissements directs étrangers dans de nouveaux secteurs.
Le Premier ministre se félicite d’une légère hausse du taux de croissance… mais elle est totalement insuffisante face aux besoins de la nation.»
Nos incantations rituelles sur l’économie bleue ne nous mènera nulle part. Pour les énergies renouvelables, au moins les choses commencent à bouger.
Il faudrait impérativement renouer avec la pratique des années 80-90 quand ministres et hauts cadres arpentaient les capitales du monde, en Europe et en Asie, pour tenter d’attirer de nouveaux investisseurs. Ce ne sont pas des « assises » entre nos quatre murs qui seront susceptibles de les séduire. Ni même notre projet ambitieux prometteur de Vision 2050. Comme disait Lao Tseu, les voyages de mille lieux commencent par un pas. Pour l’instant, le pas est indécis, un devant, deux derrières. Et il faut se rendre à l’évidence : ces nouveaux secteurs nécessiteront des investissements colossaux et des technologies que nous ne possédons pas. Il faudrait travailler sur une stratégie public/privé et local/étranger. La réalisation, s’il s’en trouve, prendra du temps. Et je ne vois pas ce qui a été fait concrètement à part les discours.
Climat des affaires : corruption, bureaucratie et paralysie institutionnelle
Mais avant toute chose, il est indispensable de dynamiser l’environnement des affaires. En dépit des discours, le climat n’est pas propice : lenteur bureaucratique en raison d’une hyper centralisation des décisions ; incompétence institutionnelle ; opacité ; corruption. On ne peut pas encore dire que la « rupture » annoncée est consommée même si des progrès ont été notés.
Il semble aussi qu’il est plus que temps que le pays soit doté d’un ministre des Finances de plein temps. Si l’économie doit devenir notre priorité de tous les instants, je ne vois pas comment un Premier ministre hyper sollicité peut assumer autant de responsabilités. Navin Ramgoolam doit encore apprendre à déléguer, y compris à ses ministres. C’était la grande qualité d’Anerood Jugnauth. Un point éminemment positif en fin d’année a été l’assurance donnée par le Premier ministre que son alliance politique tient et que son gouvernement ira jusqu’au bout de son mandat. Espérons ! Chacun sait que la stabilité politique est indispensable au développement économique.
Au plan global de la gouvernance, le bilan paraît mitigé même si l’on doit saluer le courage politique des dirigeants qui affirment vouloir prendre les mesures nécessaires au redressement économique même quand elles sont impopulaires comme ce fut le cas pour la pension de vieillesse Il y a bien d’autres mesures de rigueur qui sont encore nécessaires dans ce pays qui continue à vivre au-dessus de ses moyens. Il faudra voir si ce gouvernement maintiendra ce cap après la levée des boucliers des récents mois.
Soulagement et déception
Si je devais donc résumer en deux mots, l’année politique qui s’achève, je dirais soulagement et déception.
Soulagement, c’est certain. L’air que nous respirons est moins vicié, la parole est libre, les contestataires se livrent à cœur joie, l’opposition parlementaire tient son rôle, encore que la Présidence doive toujours se montrer indulgente à l’égard de la maigre opposition dans l’esprit westminstérien qui fait du Speaker le protecteur de la minorité parlementaire. Sur ce plan, je ne suis pas de ceux qui reprochent aux backbenchers de manquer à la discipline gouvernementale. Le Parlement n’est pas un supplétif de l’Exécutif. Il est indépendant du gouvernement, il est heureux qu’il fonctionne ainsi grâce à des backbenchers vigilants. L’ancienne législature était une caricature.
Déception. Il y a encore trop d’actions qui contredisent, au jour le jour, les promesses du changement.
Pour ne prendre qu’un exemple : les nominations dans les institutions se font le plus souvent sur des bases inavouées… Au fait, on connaît !
À première vue, 2026 pourrait sembler une année de transition. En janvier, il restera plus de trois ans et demi avant les législatives de 2029. Suffisamment de temps pour corriger le tir, dit-on en politique. Mais pour Shafick Osman, docteur en géopolitique, cette lecture est trompeuse. 2026 risque d’être une année perdue. « Trois ans et demi, c’est long sur le papier. En réalité, quand un gouvernement a perdu la confiance populaire dès sa première année, c’est un handicap structurel », tranche-t-il.
Le Changement piégé par ses propres promesses
Le gouvernement de l’Alliance du Changement entamera 2026 en position défensive. Après la débâcle populaire de 2025 autour de la réforme controversée de la pension de vieillesse, l’Exécutif devra se repositionner. « La pension de vieillesse a été vécue comme une arnaque politico-sociale. Le mal est profond », estime Shafick Osman. Deux options s’offrent au gouvernement : rattraper tardivement ses promesses ou persister dans une rhétorique défensive (« lakess vid », « Le MSM a laissé le pays exsangue »). « On ne peut pas gouverner cinq ans en accusant le précédent régime », martèle-t-il.
L’opposition fera du bruit, mais pas de la musique.»
Moody’s, le FMI et la tentation de l’austérité
Dans les coulisses, la pression internationale pèsera lourd. Pour rassurer les agences de notation, notamment Moody’s, et éviter un tête-à-tête avec le Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement pourrait poursuivre une politique de rigueur budgétaire aux accents d’austérité. « On parle de redressement économique, mais sur le terrain, les Mauriciens ressentent surtout les coupes, pas la vision », analyse le géo-politologue. Les dirigeants du Changement pourraient alors faire le pari cynique d’un sacrifice politique temporaire : accepter l’impopularité en 2026, en espérant reconquérir l’électorat en 2027 ou 2028, lorsque les finances publiques seraient assainies. « C’est une stratégie à haut risque. Rien ne garantit que la population pardonne », avertit Shafick Osman.
Une opposition éclatée, un chef d’orchestre inexistant
Face au gouvernement, l’opposition n’offrira pas de front uni en 2026. Trop tôt pour une convergence, trop d’ego, trop de calculs. Le Reform Party cherchera à consolider son implantation, notamment dans les régions rurales. D’autres formations, comme Ansam Sitwayin, PCR, Rassemblement Mauricien, Congrès Citoyen Mauricien ou Lalit, occuperont l’espace médiatique sur des thématiques ciblées, mais de manière dispersée. « L’opposition fera du bruit, mais pas de la musique », résume Shafick Osman. Quant au PMSD, selon lui, Adrien Duval mènera une opposition offensive à l’Assemblée nationale, tout en restant en embuscade. « Le PMSD joue sur deux tableaux : attaquer le gouvernement tout en attendant une éventuelle implosion entre Rouges et Mauves », souligne-t-il.
Une année politiquement stérile
Au final, 2026 s’annonce comme une année de somme nulle. Un gouvernement tente péniblement de regagner une légitimité perdue. Une opposition bruyante mais fragmentée. Une population désabusée, plus attentive aux radios privées et aux réseaux sociaux qu’aux discours officiels. « Sauf rupture majeure, une fissure interne au Changement ou une crise ouverte entre Rouges et Mauves, 2026 sera une année sans enjeu politique réel », conclut Shafick Osman. Une année pour rien ? Le docteur en géopolitique laisse la question ouverte : « À Maurice, le vide politique n’est jamais neutre. Il prépare toujours les tempêtes à venir. »
Brut et clair, l’historien et observateur politique Jocelyn Chan Low dit « il existe aujourd’hui un décalage évident entre les attentes de la population et la manière dont le pouvoir gouverne ».
Renouveau oui, austérité non
Le scrutin de 2024 a exprimé une aspiration claire au changement, mais selon Jocelyn Chan Low, cela ne signifiait pas l’acceptation d’un choc social. « Les Mauriciens ont voté pour le renouveau, pas pour l’austérité », insiste-t-il. Le discours sur « lakess vid » peine à convaincre une population qui ne vit ni pénuries, ni chômage massif, ni tutelle du FMI comme en 1982. « On ne peut pas invoquer la crise permanente tout en maintenant des dépenses somptuaires au sommet de l’État », ajoute-t-il, pointant pensions, privilèges et voyages officiels des ministres, députés et hauts cadres.
Le malaise social se traduit par le déclassement progressif de la classe moyenne. « La classe moyenne mauricienne est en train d’être déclassée économiquement et symboliquement », explique-t-il. La transmission générationnelle est compromise : « Traditionnellement, un professionnel espérait que son enfant fasse mieux que lui. Aujourd’hui, c’est quasiment impossible ». La flambée des prix immobiliers renforce cette fracture, tandis que certains mécanismes de compensation sont jugés injustes : « La petite classe moyenne est prise en étau ».
Cela donne le sentiment d’une gérontocratie, dans un monde où la génération Z réclame sa place.»
La situation des travailleurs est similaire. « La remise en cause de certains mécanismes liés à la CSG, combinée à une inflation continue, crée un sentiment d’insécurité économique profond ». Pour l’historien, le malaise est désormais transversal : « Travailleurs et classes moyennes partagent aujourd’hui un même sentiment de déclassement et de perte de repères ».
Gouvernance : entre scandales et vieux copains
Sur le plan institutionnel, l’image du pouvoir est sérieusement écornée. Jocelyn Chan Low souligne que « l’affaire Ravatomanga, les rumeurs persistantes, les dossiers sensibles autour des licences, de la Banque de Maurice ou d’Air Mauritius créent un climat délétère, un climat général de suspicion ». Les nominations politiques accentuent la critique : « La perception dominante est que la méritocratie a cédé la place au copinage, même de très vieux copains », avec le retour de figures anciennes à des postes stratégiques. La fracture générationnelle est inquiétante : « Les jeunes ont le sentiment que leurs talents ne sont pas reconnus et qu’il faut un appui politique pour réussir ». Dans un contexte mondial où la génération Z s’affirme, Maurice renvoie l’image d’un système dominé par des dirigeants âgés, « en total décalage avec les aspirations actuelles ». L’exode des jeunes devient inévitable lorsque la méritocratie semble absente, faute de perspectives claires. « Cela donne le sentiment d’une gérontocratie,
Sous tension, succession en perspective
Sur le plan purement politique, les tensions au sein de l’alliance au pouvoir rappellent des précédents historiques. « L’alliance MMM–PTr a toujours été fragile, car elle repose sur deux cultures politiques différentes », rappelle Jocelyn Chan Low, en référence à l’échec de 1995. Le MMM, après une longue traversée du désert, fait face à un dilemme stratégique. « Peut-on se reconstruire en restant dans un gouvernement impopulaire ? » s’interroge-t-il, évoquant la tentation de redevenir une force d’opposition pour regagner en crédibilité.
La perspective du retrait de Paul Bérenger pose la question du renouvellement du leadership. « Le vrai enjeu n’est pas dynastique, mais générationnel et symbolique », estime Jocelyn Chan Low qui poursuit « Qui incarne la jeunesse, le genre, la modernité ? Joanna Bérenger apparaît comme une figure crédible. Elle a une capacité de rassemblement réelle, notamment auprès des jeunes ».
2026, une année charnière
Réforme électorale, réformes économiques et sociales, lutte contre la drogue, sécurité, gestion de l’eau... « Quand on veut tout faire en même temps, on risque de ne rien faire du tout », prévient Jocelyn Chan Low. Les syndicats émergent comme une force structurante : le dossier de la BRP et de l’âge de la retraite reste ouvert, et en Cour et l’unité syndicale inédite devient la véritable opposition sociale, défendant classes populaires et moyennes. « Que les syndicalistes gardent leur unité », souligne l’observateur
Maurice s’engage-t-elle vers une année politique de chaos ou de stagnation ? Selon Nita Deerpalsing, ancienne députée et observatrice politique, le climat est « loin d’un feel good factor ». La population suffoque face à un gouvernement qui, plus d’un an après son élection, peine à transformer son mandat en résultats concrets.
Désillusion générale : les Mauriciens tournent le dos aux promesses
Dans les supermarchés et ruelles de Port-Louis, la déception est palpable. « Je ne ressens aucune euphorie, aucune énergie positive », confie Nita Deerpalsing. Un fossé inquiétant sépare le discours officiel des réalités quotidiennes. Le leitmotiv du gouvernement, «lakess vid » lasse la population.
La question salariale illustre le malaise. « Avec près de 90 % des employés touchant moins de Rs 50 000 par mois, les ménages sont sous pression. Il est urgent de trouver de nouveaux créneaux de prospérité. Sinon, cette frustration va exploser », alerte Deerpalsing.
Le malaise des Mauriciens: Salaires bas, coût de la vie élevé, désillusion populaire : le « feel good factor » est introuvable.»
Tensions et fractures à répétition
La coalition PTr-MMM-ReA-ND, censée incarner l’unité, montre ses faiblesses. Les tiraillements internes ne sont plus anecdotiques. « Cela ne donne pas confiance que l’équipe rame dans la même direction », assène Nita Deerpalsing.
À propos d’un éventuel remaniement, elle est sans concession : « Ce serait juste du spectacle pour quelques jours. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une feuille de route claire avec un timeline et des indicateurs de performance pour chaque ministre. »
Sur la stabilité de l’alliance, son avertissement est cinglant : « La cassure n’est plus une question de « si » mais de « quand ». Plusieurs députés me l’ont confié en privé. »
5 urgences nationales
Pour Nita Deerpalsing, Maurice fait face à un moment charnière. Cinq axes doivent être traités sans délai :
Ces priorités dessinent le terrain où le gouvernement pourrait réussir ou s’effondrer.
Opposition : impuissante ou complice ?
Pour l’heure, selon Nita Deerpalsing : « L’opposition, trop faible, ne parvient pas à imposer son autorité. Même les backbenchers du gouvernement devraient assurer l’accountability, mais rien ne bouge. » Quant au MSM et à un éventuel redressement en 2026 : « Seuls les irréductibles partisans du MSM peuvent y croire. »