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Marie Anne Grein : «On ne prend pas sa retraite quand on a voué sa vie à l’éducation»

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 19 July 2026 à 14:00
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Derrière la beauté et la réussite de ces projets se cache une réalité logistique souvent méconnue. L’épanouissement des enfants est indissociable de la situation de leurs parents. Marie Anne Grein, présidente du Groupement Volontaire de Cap Malheureux.

Après une carrière entière passée dans les salles de classe à guider des générations d’élèves, Marie Anne Grein aurait pu savourer un repos bien mérité. Mais c’est bien mal connaître cette pédagogue dans l’âme. En 2016, elle fonde le Groupement Volontaire de Cap Malheureux. Sa mission n’a pas changé d’un iota : croire en chaque individu, redonner de la dignité et prouver que l’apprentissage est le plus puissant moteur d’inclusion sociale. Avec Le Dimanche/L’Hebdo, découvrez une femme pour qui transmettre est un engagement de chaque instant.

Aujourd’hui âgée de 70 ans, Marie Anne Grein a longtemps travaillé comme enseignante-directrice au sein de la section pré-primaire pour l’administration locale du Conseil de district de Rivière du Rempart. Elle a débuté sa carrière à l’école pré-primaire SSR de Cap Malheureux pendant quelques années, avant d’être mutée dans d’autres établissements de l’île. C’est finalement dans cette même école qu’elle est revenue terminer son parcours, pour y prendre sa retraite à l’âge de 65 ans.  

Présidente du Groupement Volontaire de Cap Malheureux, qui célèbre ses dix ans cette année, elle coordonne les efforts d’une quarantaine de membres exécutifs actifs — un chaleureux mélange de jeunes, de retraités et de volontaires des villages voisins qui soutiennent ses projets au quotidien. Avec nostalgie, elle se rappelle les débuts de ce mouvement citoyen : « Au départ, nous n’étions qu’un petit groupe de 10 personnes. Mais au fil du temps, c’est devenu une grande famille de bénévoles qui ne cesse de s’agrandir. » Pourquoi continuer après la retraite ? Elle confie à Le Dimanche/L’Hebdo que l’idée de s’arrêter ne l’a jamais effleurée. Pour elle, cette transition n’était pas une fin, mais simplement le début d’un nouveau chapitre au service des autres.

Cette vision globale est le fruit d’une certitude acquise au fil des décennies : l’éducation ne s’arrête pas aux portes de la classe. Si Marie Anne Grein a appris dans ses anciennes fonctions que chaque enfant est unique et qu’il suffit d’un regard bienveillant pour changer le cours d’une vie, elle a aussi compris que l’institution scolaire ne peut agir seule. Un jeune grandit au sein d’une famille, d’une communauté et d’un environnement social. Pour bâtir un avenir meilleur, il est donc essentiel d’accompagner son entourage dans toutes ces dimensions. « Aujourd’hui, le Groupement Volontaire de Cap Malheureux est bien plus qu’une simple ONG. Il est devenu une véritable deuxième famille pour les habitants de la région. Nous accompagnons près de soixante-dix enfants chaque année, mais nous veillons aussi à intégrer leurs proches à travers des cours d’alphabétisation pour adultes, des espaces d’échange dédiés aux femmes et des activités adaptées pour les jeunes et les aînés », explique-t-elle. Pour la fondatrice, la clé de la réussite réside dans cette transmission entre les générations. Elle est convaincue que c’est lorsque les enfants apprennent aux côtés des adultes, lorsque les aînés partagent leur vécu avec les plus jeunes et que chacun se sent respecté, qu’une véritable solidarité locale se construit et se consolide.

Des actions concrètes pour ouvrir les horizons

Pour traduire cette philosophie intergénérationnelle en actes, plusieurs projets phares rythment le quotidien du Groupement Volontaire de Cap Malheureux, à commencer par l’accompagnement scolaire. Marie Anne Grein insiste : il ne s’agit pas d’une simple aide aux devoirs. L’objectif est de redonner confiance à chaque jeune et de lui prouver qu’il est capable de réussir.  

« Pour ouvrir leur esprit sur le monde, nous misons également sur des expériences hors de la salle de classe. Des activités physiques et collectives comme le Dragon Boat ou les traditionnels Sports Days côtoient ainsi des sorties de découverte à l’aquarium Odysseo, à l’Île aux Aigrettes ou dans des centres de tri pour éveiller leur conscience écologique », dit-elle. Elle ajoute que des projets environnementaux sont aussi menés en collaboration avec Reef Conservation et que les bénéficiaires participent également à la Dictée du Rotary, en partenariat avec le club de Grand Baie. « Ces moments d’évasion permettent aux enfants de s’extirper de leur quotidien et de porter un regard neuf sur le monde qui les entoure », renchérit-elle.

Un soutien indéfectible face aux réalités des foyers

C’est dans cette même optique de soutien global que s’inscrit le programme d’alphabétisation, l’un des projets les plus touchants, aux yeux de la présidente. Il s’adresse à des femmes qui n’ont jamais eu la chance d’aller à l’école, souvent par manque de moyens familiaux ou parce qu’elles ont dû très tôt se consacrer entièrement à leur foyer et à l’éducation de leurs propres enfants. « Aujourd’hui, en apprenant enfin à lire et à écrire au sein de notre structure, ces mères et grand-mères ne font pas qu’acquérir des compétences de base : elles retrouvent surtout leur confiance en elles et leur dignité », soutient Marie Anne Grein avec émotion. Cet épanouissement des enfants est toutefois indissociable de la situation de leurs parents. La présidente rappelle qu’on ne peut pas accompagner durablement un jeune de manière isolée, sans comprendre et soutenir son foyer, souvent confronté à de dures épreuves. « Les réalités du terrain sont souvent rudes. Certaines familles font face à une grande précarité et de graves difficultés financières, d’autres traversent des périodes de maladie, ont besoin d’un accompagnement médical, ou ont même tout perdu dans l’incendie de leur maison », confie-t-elle. Dans ces moments de tempête, le rôle du Groupement Volontaire de Cap Malheureux est d’offrir un ancrage et un pilier solide. Marie Anne Grein résume cette approche avec beaucoup d’humanité : le bénévolat, c’est aussi cela. Être présent, tout simplement, lorsque la vie devient trop difficile.

Célébration de chaque victoire …

Chaque année d’efforts et d’accompagnement se clôture en apothéose avec la célébration traditionnelle du « Noël en Famille ». Marie Anne Grein s’amuse à dire que le Père Noël préfère désormais ce village de pêcheurs au pôle Nord. Et pour cause : ici, il arrive de manière spectaculaire, directement en bateau, sous les yeux émerveillés des enfants qui l’attendent avec impatience. Mais derrière les festivités et la distribution de cadeaux, cette journée revêt une importance symbolique majeure : elle accueille la cérémonie de remise des certificats. Loin d’être une simple formalité administrative, ce rendez-vous met en lumière chaque jeune pour saluer sa persévérance et les progrès accomplis tout au long de l’année. Pour de nombreux enfants, monter sur scène sous les applaudissements chaleureux de leurs parents et de leurs voisins est une expérience inédite, chargée d’une immense émotion. 

La reconnaissance publique comme un puissant révélateur

Comme le souligne la fondatrice, cette reconnaissance publique constitue souvent leur tout premier succès : « Cette mise en valeur collective agit comme un puissant révélateur. Elle répare les ego blessés, renforce profondément l’estime de soi et insuffle aux enfants l’envie de continuer à se dépasser. Chaque certificat remis symbolise bien plus qu’un acquis académique. Il représente le chemin parcouru et la confiance engrangée au fil des mois. » 

Elle ajoute que ce moment fort ne marque pas seulement la fin d’un cycle, mais il fonctionne comme un véritable tremplin. « En repartant avec leur certificat en main, les enfants abordent la rentrée suivante avec de nouveaux objectifs, des rêves plus grands et la certitude qu’ils ont en eux les capacités de réussir », estime-t-elle. Pour Marie Anne Grein, le calcul est simple : encourager et valoriser un enfant aujourd’hui, c’est lui donner la force d’écrire lui-même son destin demain.

« Preuve de ce succès et de cette chaleur humaine unique, des familles viennent désormais des quatre coins de l’île pour partager ce moment de communion et célébrer ensemble ces victoires quotidiennes », souligne Marie Anne Grein.

Dans cette quête d’épanouis-sement global, le Groupement Volontaire de Cap Malheureux a franchi une étape cruciale en intégrant le suivi d’une psychologue à ses programmes. « Cette collaboration est rapidement devenue une immense valeur ajoutée pour nous », confie la fondatrice. Elle rappelle que chaque jeune avance à son propre rythme : si certains affichent une assurance naturelle, d’autres ont besoin d’un soutien sur mesure pour débloquer des situations complexes. « Trop souvent, derrière des difficultés scolaires ou des troubles du comportement se cachent des blessures silencieuses, des inquiétudes ou des épreuves familiales qui exigent d’être accueillies avec autant de professionnalisme que de douceur », souligne-t-elle. Elle ajoute que dans un monde moderne qui s’accélère, la jeunesse mauricienne fait face à des pressions inédites : course à la réussite scolaire, attentes de performance, mutations de la structure familiale ou encore fragilités sociales, sans oublier l’omniprésence des réseaux sociaux et l’anxiété qu’ils peuvent générer. 

Face à ces défis, elle affirme que cet accompagnement s’impose désormais comme un complément indispensable à l’éducation classique. Il offre aux enfants un espace d’écoute neutre, sécurisant et bienveillant, leur permettant de traverser ces tempêtes avec plus de sérénité. Pour la présidente, aider un jeune ne se résume pas à lui enseigner la lecture ou l’écriture, mais c’est avant tout l’aider à s’estimer, à croire en son potentiel et à se construire un avenir équilibré. « En prenant soin de la santé émotionnelle des plus jeunes dès aujourd’hui, nous préparons le terrain pour une société mauricienne plus forte, plus solidaire et profondément plus humaine demain », dit-elle.

Derrière la beauté et la réussite de ces projets se cache une réalité logistique souvent méconnue. Marie Anne Grein concède volontiers que le public ne voit généralement que la partie visible de l’iceberg : les grands événements, les photos colorées et les éclats de rire des enfants. Pourtant, le quotidien du bénévolat au sein du Groupement s’apparente à un emploi à plein temps. Il exige des centaines d’heures de préparation, la rédaction de dossiers de subvention complexes, des réunions de coordination régulières et de nombreuses démarches administratives auprès des ministères pour obtenir les autorisations nécessaires. À cela s’ajoutent la recherche constante de financements, le suivi rigoureux des rapports d’activité et les négociations régulières avec les sponsors et les partenaires locaux.

Face à cette charge de travail colossale, qu’est-ce qui pousse encore cette infatigable militante à continuer ? La réponse fuse, immédiate : « Les enfants. Toujours les enfants. Lorsqu’un jeune retrouve le sourire et la confiance, lorsqu’une maman me confie que son fils aime de nouveau aller à l’école, ou lorsqu’une femme adulte apprend enfin à écrire son propre prénom... alors toutes les difficultés et la fatigue s’effacent instantanément. » 

Forte de cette riche expérience de terrain, elle porte un regard à la fois bienveillant et ambitieux sur l’avenir de la société mauricienne. Elle rappelle que l’île regorge de compétences, d’entreprises prêtes à s’engager financièrement et humainement, d’ONG extraordinaires et de citoyens habités par une passion sincère. Cependant, selon elle, la clé d’un développement social plus juste réside dans une meilleure synergie de ces forces vives. Elle appelle à décloisonner les efforts pour collaborer plus étroitement, convaincue que la Maurice de demain doit reposer sur des piliers fondamentaux : le respect mutuel, la culture du dialogue, la solidarité humaine, la préservation de l’environnement et l’inclusion de tous, sans exception.

Transmettre plutôt que bâtir : l‘héritage d‘une vie

Au moment d’évoquer la trace qu’elle souhaite laisser, Marie Anne Grein fait preuve d’une profonde humilité. Son souhait le plus cher est simplement de voir survivre les valeurs qu’elle s’est efforcée de semer tout au long de sa vie. Pour elle, la plus belle des récompenses serait qu’un enfant soutenu par le Groupement Volontaire de Cap Malheureux devienne, une fois adulte, un maillon de cette grande chaîne de solidarité : « C’est à cet instant précis que ma mission sera pleinement accomplie, portée par cette certitude intemporelle : le véritable héritage d’une vie ne réside pas dans ce que l’on construit matériellement, mais bien dans ce que l’on choisit de transmettre. »  D’ailleurs, la présidente est convaincue que chacun de nous laisse une empreinte indélébile chez les autres. 

En posant un regard rétrospectif sur son propre parcours, elle se remémore ces rencontres marquantes qui façonnent une existence : « Je pense particulièrement à un professeur d’université qui a profondément influencé ma vision du monde. Bien au-delà des connaissances académiques, cet enseignant transmettait des valeurs essentielles : une rigueur de réflexion, un respect profond d’autrui et une confiance inébranlable dans le potentiel de ses élèves. » C’est ce précieux héritage, reçu il y a des années, qui lui a fait réaliser qu’un éducateur possède le pouvoir de marquer une vie entière. Aujourd’hui, elle espère à son tour avoir transmis un peu de cette lumière à travers son engagement associatif quotidien : « Si un jour quelqu’un pense à moi, j’aimerais que ce ne soit pas seulement pour mes actions, mais surtout pour ce que nous avons construit ensemble. J’aimerais qu’il puisse se dire : ‘C’est grâce à ces valeurs que je continue aujourd’hui à aider les autres.’ » 

Sa plus grande fierté réside dans cette transmission circulaire, notamment de voir les personnes qu’elle a guidées devenir à leur tour des citoyens engagés, bienveillants et solidaires. « Les projets passent, les événements s’estompent, mais les valeurs partagées continuent de vibrer à travers les gens. C’est là le plus bel héritage que l’on puisse léguer au monde », conclut-elle.  

Ainsi, au fil de son témoignage et des actions concrètes menées à Cap Malheureux, une évidence s’impose : la retraite n’a jamais été un frein pour Marie Anne Grein. Elle a simplement déplacé sa salle de classe au cœur de sa communauté, prouvant que la transmission et l’amour des autres ne connaissent pas de limites d’âge. Un parcours inspirant qui montre que chaque petit geste lorsqu’il est fait avec le cœur, peut transformer durablement toute une société.

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