Marché des changes : le dollar rapproche la roupie d’une zone sensible
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
La hausse du taux directeur de 25 points de base pourra-t-elle soutenir la roupie face au dollar ? Des analystes estiment que l’effet restera limité face aux déséquilibres structurels et aux pressions extérieures.
La décision récente de la Banque de Maurice de relever le Key Rate de 25 points de base pourrait ralentir la pression sur la devise locale sans toutefois inverser durablement la tendance. Le débat a pris une tournure politique le 26 mai à l’Assemblée nationale. Lors de la Private Notice Question, le leader de l’opposition, Joe Lesjongard, a souligné que malgré les interventions de la Banque de Maurice sur le marché des changes ainsi que les ajustements du taux des opérations de pension depuis février 2025, la roupie continue de perdre du terrain. Il a rappelé que la devise mauricienne s’échange désormais à plus de Rs 47 pour un dollar américain, tandis que les dépôts en devises étrangères ont atteint 1,9 milliard de dollars américains.
La tendance s’est accentuée sur la roupie. Le taux de change roupie dollar a dépassé les Rs 48 le 18 mai et atteignait Rs 48,07 le 29 mai, traduisant la persistance des tensions sur le marché des devises. Face à ces critiques, le Premier ministre et ministre des Finances, Navin Ramgoolam, a mis en cause les choix monétaires et budgétaires effectués de 2019 à 2024. Il a rappelé qu’un montant total de Rs 97 milliards avait été transféré par la Banque de Maurice au gouvernement durant cette période. De plus, Rs 81 milliards ont été injectées via l’impression monétaire destinée au financement de la Mauritius Investment Corporation.
Selon le chef du gouvernement, cette politique a contribué à créer un excès de liquidités dans l’économie, lequel a atteint près de Rs 90 milliards en août 2023. Cette situation aurait alimenté les tensions inflationnistes et accéléré la dépréciation de la roupie. L’inflation avait culminé à 11,3 % en février 2023, alors que la monnaie locale perdait progressivement de sa valeur face au billet vert.
Navin Ramgoolam a également rappelé que de 2014 à 2024, la roupie s’est dépréciée de 46 % par rapport au dollar américain. De décembre 2019 à décembre 2024, la baisse s’élève à 30 %. Il estime que la politique monétaire menée durant cette période était excessivement accommodante, avec des écarts de taux d’intérêt favorisant davantage les placements en dollars que ceux libellés en roupies. « Si les taux d’intérêt n’avaient pas augmenté, la roupie se serait davantage dépréciée », a-t-il déclaré au Parlement.
La gouverneure de la Banque de Maurice (BoM), Priscilla Muthoora Thakoor, défend pour sa part une approche fondée sur la gestion de la volatilité. À l’issue de la réunion du comité de politique monétaire du 20 mai, elle a indiqué que les interventions de la banque centrale sur le marché des changes de janvier à mi-mai 2026 se sont élevées à 40 millions de dollars américains, contre 50 millions durant la même période en 2025.
Elle a précisé que l’évolution de la roupie reflète à la fois les conditions d’offre et de demande sur le marché domestique ainsi que les fluctuations sur les marchés internationaux. Depuis la réunion du MPC de février, la roupie s’est dépréciée de 2,9 % face au dollar américain, de 1 % face à l’euro et de 1,5 % face à la livre sterling.
Dans ce contexte, la hausse du taux directeur à 4,75 % vise notamment à rendre les placements en roupies plus attractifs. Pour Cédric Beguier, responsable de la stratégie d’investissement chez AXYS, l’impact attendu existe, mais il demeure mesuré.
Il explique que Maurice conserve actuellement un différentiel de taux d’environ un point par rapport à la Réserve fédérale américaine, dont le taux se situe entre 3,50 % et 3,75 %. Ce différentiel contribue à limiter la dollarisation des dépôts bancaires et encourage le maintien des placements en monnaie locale.
Selon lui, c’est le principal canal par lequel la hausse du Key Rate peut soutenir la roupie. Toutefois, il estime qu’il ne faut pas s’attendre à un effet immédiat sur le marché des changes.
« Le canal de transmission monétaire mauricien reste lent en raison de la structure bancaire et de l’ouverture extérieure de l’économie », explique-t-il. Une hausse de 25 points de base ne suffirait pas à réduire significativement la demande domestique ni à corriger les déséquilibres extérieurs.
Il ajoute que le déficit du compte courant, attendu autour de 5,6 % du PIB en 2026, demeure l’un des principaux facteurs pesant sur la roupie. Dans ces conditions, la mesure annoncée par la Banque de Maurice devrait surtout permettre de contenir le taux de change dans une fourchette de Rs 46,5 à Rs 48,5 pour un dollar américain, plutôt que de provoquer une appréciation marquée de la devise locale.
Cédric Beguier rappelle que la roupie a perdu environ 5,4 % face au dollar sur les douze derniers mois. Elle est passée d’un niveau de Rs 44,77 en juillet 2025 à un pic de Rs 47,88 en mars 2026 avant de revenir temporairement sous les Rs 47 au début avril.
Les réserves officielles de change, évaluées à 9,8 milliards de dollars américains à fin avril 2026, offrent néanmoins une marge de manœuvre à la Banque de Maurice pour intervenir ponctuellement afin d’atténuer les fluctuations.
L’économiste Manisha Dookhony insiste également sur le rôle de l’offre et de la demande de devises. Selon elle, la faiblesse des exportations et les besoins d’importation continuent d’exercer une pression importante sur la roupie.
Le relèvement du taux directeur pourrait toutefois encourager certains investisseurs à conserver leurs avoirs en roupies plutôt qu’en dollars. Mais l’évolution du taux de change dépend aussi largement des facteurs internationaux, notamment des décisions de la Réserve fédérale américaine et des tensions géopolitiques.
Elle évoque que l’approche du seuil des Rs 50 pour un dollar représente un risque pour l’inflation. Maurice demeurant fortement dépendant des importations, une grande partie des achats extérieurs est libellée en dollars américains, ce qui augmente mécaniquement les coûts lorsque la roupie se déprécie.
La Banque de Maurice maintient cependant sa position en faveur d’un régime de change flottant. Comme l’a rappelé sa gouverneure, le taux de change est avant tout déterminé par les conditions du marché. La banque centrale intervient principalement lorsqu’elle estime que la volatilité devient excessive ou que des tensions apparaissent sur le marché des devises.
La récente faiblesse du dollar américain offre un certain répit à la roupie, estime Cédric Beguier. Mi-mai 2026, l’indice dollar (DXY) évoluait autour de 97,7, après avoir touché 95,55 en janvier, un creux observé pour la dernière fois il y a quatre ans. Sur l’année, l’indice reste en baisse d’environ 1,2 %.
Selon lui, trois facteurs expliquent cette évolution : les anticipations de baisse des taux de la Réserve fédérale américaine, l’apaisement progressif des tensions au Moyen-Orient et les interrogations liées à la succession de Jerome Powell à la tête de la Fed.
Cette tendance réduit notamment le coût des importations libellées en dollars, y compris les produits pétroliers. Toutefois, Cédric Beguier souligne qu’un dollar plus faible s’accompagne souvent d’un euro plus fort. Or la roupie s’est dépréciée d’environ 10,9 % face à l’euro sur un an, atteignant près de Rs 54.
| Évolution du taux de change dollar roupie | |
| Avril 2025 | Rs 45,64 |
| Mai 2025 | Rs 46,17 |
| Juin 2025 | Rs 45,48 |
| Juillet 2025 | Rs 47,18 |
| Août 2025 | Rs 46,36 |
| Septembre 2025 | Rs 46,08 |
| Octobre 2025 | Rs 46,24 |
| Novembre 2025 | Rs 46,62 |
| Décembre 2025 | Rs 46,66 |
| Janvier 2026 | Rs 45,86 |
| Février 2026 | Rs 46,82 |
| Mars 2026 | Rs 47,55 |