Manifestation du 11 juillet : le peuple se fait entendre
Par
Kinsley David
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Kinsley David
Les leçons à tirer de la manifestation du samedi 11 juillet ont été abordées dans Au cœur de l’info, le mardi 14 juillet. Face à Jane Lutchmaya, les syndicalistes Deepak Benydin, Shayn Sinnassamy et l’opérateur économique Zahid Ameer ont débattu des suites de la mobilisation.
La manifestation du samedi 11 juillet a fait entendre la voix du peuple. Trois jours après, le débat ne porte plus seulement sur les revendications exprimées dans la rue, mais sur les réponses que le gouvernement compte désormais y apporter.
Les intervenants ont livré des lectures différentes de la situation, tout en convergeant sur un constat. Le message envoyé par la rue ne peut être ignoré. Il est question de manque de consultation, de contradictions dans la communication gouvernementale, de financement du modèle social, de la création de richesses et du risque de confrontation.
Deepak Benydin voit dans la manifestation du 11 juillet un mouvement qui a largement dépassé les rangs syndicaux. « C’était un mouvement d’ensemble », a-t-il avancé.
Selon lui, les hésitations et contradictions autour de la réforme de la retraite ont nourri le mécontentement. « Nous sommes back to square one », a-t-il indiqué. Il a insisté sur la nécessité de garantir la simplicité, la clarté et la transparence dans toute réforme. La mobilisation est « une première étape essentielle ».
Jeune négociateur de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), Shayn Sinnassamy a inscrit la mobilisation dans une perspective à la fois générationnelle et sociale. « Pour moi, c’est aussi une passation de connaissances », a-t-il expliqué, estimant que « la manifestation du 11 juillet a rejoint le courant de l’histoire ».
Au-delà du mouvement, il s’interroge sur la capacité des dirigeants à anticiper les défis du pays. « Gouverner, c’est prévoir », a-t-il rappelé, pointant plusieurs années d’inaction sur la réforme de la retraite ainsi qu’une méthode marquée, selon lui, par une mauvaise communication et une formule contestée. « La classe politique est restée trop longtemps éloignée du petit peuple. »
Face au refus du gouvernement de faire marche arrière et à la détermination des syndicats à défendre la pension universelle, Shayn Sinnassamy estime que le rapport de force entre dans une nouvelle phase. Il y a le risque d’une « explosion sociale. »
La mobilisation du 11 juillet a replacé au centre du débat l’avenir de la retraite et la responsabilité du gouvernement face au mécontentement exprimé dans la rue. Deepak Benydin refuse que la pension universelle soit réduite à une simple équation comptable. « c’est la solidarité envers les aînés qui est menacés », a-t-il mis en avant. Il est d’avis que les gouvernements successifs auraient dû anticiper les conséquences du vieillissement de la population.
Mᵉ Parvez Dookhy considère également la pension à 60 ans comme « un droit acquis », tout en estimant que le véritable défi réside dans la capacité du pays à financer durablement son modèle social. « Le gouvernement a une vision comptable des choses, mais pas une vision économique », a-t-il expliqué, appelant à une stratégie axée sur la création de richesses.
L’avocat et constitutionnaliste voit aussi dans la manifestation l’expression d’un malaise politique plus profond et d’une « usure accélérée » du pouvoir. « Le peuple ressent tout cela. Et à un moment donné, lorsque le vase déborde, nous assistons à ce qui s’est produit samedi. »
Il a rejeté l’argument consistant à imputer les difficultés actuelles au précédent régime. « On ne peut pas continuer à dire que c’est l’ancien gouvernement. À un moment donné, c’est au nouveau gouvernement de diriger. » La mobilisation aurait ainsi placé le gouvernement face à un double défi : trouver les moyens de préserver le modèle social tout en répondant à la défiance exprimée dans la rue.
La capacité de Maurice à financer durablement son modèle social passe, selon les intervenants, par la création de nouvelles richesses. Mᵉ Parvez Dookhy rappelle que le développement du pays s’est historiquement appuyé sur l’émergence de nouveaux piliers économiques. « Une fois qu’on a les revenus, on peut redistribuer les revenus . »
Deepak Benydin appelle, lui, à explorer d’autres pistes, notamment la fiscalité, la contribution des grands groupes et le soutien aux PME et aux investisseurs locaux. « Est-ce que nous voulons progresser pour les Mauriciens ou pour les multinationales ? »
Pour Zahid Ameer, il faut surtout passer des discours aux actions et créer les conditions permettant aux PME et à la production locale de contribuer davantage à la croissance. Face à la dépendance du pays aux importations, il interpelle : « Combien de pommes de terre supplémentaires avons-nous produites au cours des dix-huit derniers mois ? Combien d’oignons supplémentaires avons-nous produits ? Quel est notre plan de production ? »
Shayn Sinnassamy appelle également à mieux exploiter le potentiel de l’agriculture, de l’économie bleue et du tourisme. Le jeune négociateur de la CTSP s’interroge sur les retombées réelles des secteurs créateurs de richesses. « Nous pouvons accueillir un million de touristes, mais où va l’argent ? », a-t-il demandé. Selon lui, « le fossé entre les riches et les pauvres s’est agrandi ».
Au-delà de la création de richesses, Zahid Ameer réclame davantage de transparence sur l’utilisation des ressources publiques. « Le débat économique, le débat des chiffres, c’est notre débat », a-t-il soutenu, appelant à analyser les investissements réalisés, leurs retombées et la gestion des dépenses de l’État.
Les intervenants ont critiqué la méthode gouvernementale. Benydin estime que les syndicats auraient dû être associés aux discussions, tandis que Sinnassamy déplore une gouvernance qui réagit aux événements plutôt que de les anticiper.
Mᵉ Parvez Dookhy reconnaît que « la réforme est inévitable », mais considère que les efforts ne peuvent reposer uniquement sur la population.
La mobilisation du 11 juillet révèle autant les erreurs de méthode du gouvernement que les profondes transformations économiques et démographiques auxquelles Maurice doit faire face, estime Jean Claude de l’Estrac. L’ancien ministre pointe notamment les hésitations et les changements successifs ayant trait à la réforme de la retraite, qui ont, selon lui, alimenté la défiance de la population. « Ils donnent un sentiment d’amateurisme. »
S’il reconnaît la nécessité de réformer le système face au vieillissement de la population et à l’allongement de l’espérance de vie, il critique surtout la manière de procéder. « Le problème, c’est la méthodologie », a-t-il insisté, estimant qu’une réforme appelée à engager le pays sur le long terme ne peut être menée comme une simple mesure budgétaire annuelle. Il appelle ainsi à davantage de pédagogie, de consultation et de transparence afin de rechercher le consensus le plus large possible.
L’ancien ministre met également en garde contre la situation économique du pays et l’absence de nouveaux moteurs de croissance capables de financer durablement les dépenses sociales. « Nous sous-estimons la gravité de la crise. »
Jean Claude de l’Estrac estime que le Premier ministre ne peut plus continuer à imputer les difficultés actuelles au précédent régime. « Il est désormais au pouvoir. Il doit assumer ses responsabilités. » Car l’Alliance du Changement a participé à la surenchère des promesses électorales.
Son constat sur l’avenir du pays est sans détour : Maurice arrive à la fin d’un modèle économique et doit réfléchir à la suite. « Nous ne pouvons pas continuer avec le business as usual », a-t-il prévenu. « Une page se tourne, un cycle se ferme. » Toute la difficulté réside dans la capacité du pays à définir les contours de ce nouveau cycle.