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Maltraitance envers des personnes âgées - Saroojini et les autres : prisonniers de leurs proches

Par Reshad Toorab
Publié le: 5 July 2026 à 16:00
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maltraitance

À l’instar de Saroojini, victime de son fils toxicomane depuis quinze ans, de nombreuses personnes âgées subissent des abus financiers ou psychologiques au sein de leur propre foyer.

En 2025, plus d’un millier de cas de maltraitance envers des personnes âgées ont été recensés à Maurice. Dans la plupart des affaires documentées, l’auteur présumé n’est jamais un inconnu : un fils, un petit-fils, un neveu, une nièce. Le récit de Saroojini Ramasamy, qui vit ce cycle depuis 15 ans à Quatre-Bornes, en porte la mesure exacte.

« Mo inn met case lapolis plizir fwa… apre li vinn dir li pou sanze, me touzour mem kitsoz », dit-elle. Ce mot, « touzour », revient sans cesse dans son récit, comme s’il avait fini par remplacer le calendrier. La scène se rejoue inlassablement : son fils cadet réclame de l’argent, elle refuse, la situation dégénère, elle porte plainte, il est arrêté, il est relâché, il revient. Elle a 68 ans. Veuve depuis quatre ans, elle attend, depuis 15 ans, que ce cercle vicieux s’arrête enfin.

Son histoire n’est pas un accident isolé. Elle correspond à un mouvement que les statistiques officielles enregistrent depuis des années, sans qu’aucune mesure parvienne à l’infléchir. Maurice vieillit – le pays compte aujourd’hui environ 278 936 retraités – et cette population est, de plus en plus, exposée à l’intérieur même de ses foyers.

Entre janvier et décembre 2025, le ministère concerné a enregistré 1 021 cas de maltraitance envers des personnes âgées : 683 femmes, 338 hommes, en majorité âgés de 61 à 87 ans, avec une concentration des signalements dans les régions urbaines, où la promiscuité et la précarité sociale exacerbent les tensions familiales. Sur la nature des violences recensées, les autorités distinguent 190 cas de violence physique, 528 cas d’abus psychologiques – menaces, insultes, intimidation – et 146 cas d’abus financiers, soit 864 cas sur les 1 021 recensés ; le solde, 157 cas, n’est pas détaillé dans les chiffres communiqués.

Aucun signe de répit

D’une année sur l’autre, la courbe ne descend jamais durablement : 1 120 cas en 2021, 1 171 en 2022, 1 245 pour une partie de l’année 2023 seulement, 183 cas entre juillet et décembre 2024, puis 1 021 en 2025. Les premiers chiffres de 2026 ne laissent rien présager d’un répit : 597 cas ont déjà été enregistrés entre janvier et le 31 mai.

Les statistiques officielles ne précisent pas le lien de parenté entre la victime et l’agresseur. Mais l’avocat Yousouf Azaree, qui suit ce contentieux de près, est catégorique : « La majorité des cas signalés impliquent des membres de la famille proche. » 

C’est précisément ce que vit Saroojini Ramasamy. Le 3 mars dernier, elle dépose une énième plainte officielle pour maltraitance envers une personne âgée au poste de police de Quatre-Bornes. Son fils a été arrêté, puis libéré sous caution après plusieurs jours de détention. Elle affirme aujourd’hui que les problèmes persistent. 

Si Saroojini a pu franchir le seuil du poste de police, plusieurs autres victimes hésitent. Un officier de police résume la difficulté propre à ces dossiers : « Dans beaucoup de situations, les victimes sont des parents âgés qui vivent avec leurs enfants toxicomanes. Il y a un mélange de peur, de dépendance affective et de honte. Même lorsqu’il y a violence, ils hésitent à porter plainte. » Il insiste sur la répétition des faits : « On ne parle pas d’un acte isolé, mais souvent de violences récurrentes. Le cycle recommence tant que la situation familiale n’est pas prise en charge globalement. »

Une intervenante sociale, engagée dans la protection des victimes de violence domestique, va plus loin : « Les parents deviennent à la fois victimes et protecteurs. Beaucoup subissent en silence, surtout les personnes âgées qui craignent de perdre le lien avec leurs enfants. »

Un père octogénaire du nord de l’île, qui vit une situation comparable avec son propre fils, décrit ce qu’implique au quotidien cette ambivalence : « Mo garson ti bon zanfan avan, me depi li dan ladrog, tou finn sanze. Parfwa li vinn agresif, li kriye, li menase. Mo res dan mo lasam, mo fer krwar mo pa la. » Se cacher dans sa propre maison : c’est à cette extrémité que mène, pour certains, l’amour pour un enfant devenu une menace.

Le regard des autres 

L’avocat Yousuf Azaree énumère les raisons qui retiennent les victimes de porter plainte : l’amour parental et la peur de voir un enfant ou un proche poursuivi, la pression familiale, la honte et le regard des autres, la dépendance envers l’auteur des abus pour les soins quotidiens, la crainte de représailles, et le manque d’information sur les recours disponibles. Toutes se retrouvent, à des degrés divers, dans le récit de Saroojini Ramasamy… et dans bien d’autres encore.

Avant d’en arriver à l’énième plainte du 3 mars, Saroojini Ramasamy a connu une lente érosion. Ancienne ouvrière d’usine, elle avait lancé un petit commerce pour subvenir aux besoins de ses deux fils. Tout aurait basculé il y a une quinzaine d’années, lorsque son cadet – aujourd’hui âgé de 40 ans – serait tombé dans la toxicomanie. « Mo lavi inn vinn enn lanfer », lâche-t-elle. Vols d’argent, disparition de bijoux, insultes : un quotidien qu’elle a tenté à plusieurs reprises de faire cesser par la voie policière, sans résultat durable. Son fils aîné, lui aussi, aurait été blessé d’un coup de tuyau lors d’une altercation familiale.

Chez Saroojini Ramasamy, la menace s’use à force de répétition. Ailleurs, à Sainte-Croix, elle a encore la brutalité de l’inédit. Selon la déposition enregistrée au poste de police d’Abercrombie, une retraitée de 65 ans, habitant Paul Taureau Street, vivrait depuis un certain temps sous la menace de son fils, connu pour ses problèmes de toxicomanie. Le dimanche 31 mai, vers 11 h 30, il serait rentré au domicile pour réclamer Rs 200, destinées selon ses propres déclarations à l’achat de drogue. Devant son refus, les mots auraient dépassé l’insulte : « Si to al stasion fer case lor mwa, mo pou touy twa. » Terrifiée, elle s’est quand même rendue à la police.

Ailleurs, le même scénario se joue en quelques minutes plutôt qu’en plusieurs années. À St-Hubert, en mai 2025, un homme de 27 ans dépendant à la drogue aurait donné un coup de pied au ventre de sa mère, 60 ans, après son refus de lui remettre de l’argent ; il aurait aussi menacé de tuer ses parents et endommagé des biens d’une valeur de Rs 25 000 avant son arrestation. Rs 100 : c’est la somme pour laquelle, à Roche-Bois, le 8 juin 2026, une retraitée de 67 ans affirme avoir été giflée à deux reprises et menacée de mort par son petit-fils toxicomane de 20 ans.

Quand seul l’argent compte

D’autres affaires ne comportent, elles, aucune mention de drogue ni d’alcool. Rs 47.14 : c’est tout ce qu’il restait, le 26 septembre 2025, sur le compte d’une retraitée de 71 ans de Plaine-Verte — un compte qui contenait auparavant Rs 997 047.14. Les vérifications bancaires ont mis en évidence une quinzaine de transactions qu’elle affirme n’avoir jamais autorisées, dont plusieurs transferts vers le compte de sa nièce, à qui elle avait confié sa carte bancaire pour la protéger, et Rs 30 000 supplémentaires transférés à une autre personne. Le 9 juin 2026, une femme de 63 ans a été interrogée par la police dans le cadre de cette enquête ; elle a nié toute implication et a été autorisée à repartir. Les investigations se poursuivent.

À Flacq, en juin 2025, un père de 74 ans rentre de l’étranger et découvre sa maison vidée de biens évalués à plus de Rs 400 000. Son fils, 41 ans, avoue le vol lors de son arrestation. À Vallée-Pitot, c’est un couteau, et non une overdose, qui sert d’argument : une nonagénaire de 90 ans est menacée par son petit-fils, qui exige Rs 10 000 ; devant son refus, il s’empare de Rs 3 000 avant de prendre la fuite.

Drogue, alcool ou simple appât du gain : les déclencheurs varient. Le lien de parenté entre la victime et son agresseur, lui, ne varie jamais.

Quinze ans depuis le début de son calvaire. Aujourd’hui, rien n’a changé pour Saroojini Ramasamy. Elle vit toujours sous le même toit que son fils cadet, libéré sous caution. Pour elle, le mot « touzour » n’a pas encore trouvé sa fin.

L’Elderly Protection Unit, un dispositif face à l’ampleur du problème

L’Elderly Protection Unit (EPU) joue un rôle central dans la prise en charge et la protection des victimes. Sa mission principale est d’assurer l’assistance aux personnes âgées en situation de vulnérabilité ou de maltraitance.

Les officiers de cette unité organisent des visites à domicile, des médiations familiales, ainsi que des sessions de conseil destinées aussi bien aux victimes qu’aux auteurs présumés de maltraitance. L’objectif est d’intervenir à la fois sur la protection immédiate et sur la prévention des récidives.

Au-delà de l’assistance sociale, l’EPU a également un rôle d’application de la loi, conformément au cadre légal établi : son mandat est défini dans les articles 6, 7 et 11 de la Protection of Elderly Persons Act 2005, qui encadrent les interventions, les mesures de protection et les actions de suivi en cas de maltraitance.

Numéros utiles

  • WEPPU : 172 et 199 (24h/24)
    Police : 148
    Hotline familiale : 119
    Violence domestique : 139

Quelques cas recensés

À Phoenix, en janvier 2026, une femme de 70 ans aurait été insultée et chassée de son domicile par son fils de 39 ans, après lui avoir reproché son langage grossier lors d’une conversation téléphonique. Le fils a été arrêté et placé en détention.
À Curepipe, le même mois, un retraité de 72 ans a porté plainte contre son fils toxicodépendant, qui l’aurait menacé après une dispute liée à de l’argent et au vol présumé du téléphone portable de sa maman. Le suspect, récidiviste, a été arrêté.
À Rose-Hill, en août 2025, une femme de 73 ans aurait été agressée par son petit-fils de 30 ans, après avoir refusé de lui remettre Rs 1 300. Il lui aurait saisi le bras, tiré les cheveux et proféré des insultes. La police est intervenue.

Toujours à Rose-Hill, le même mois, une femme de 64 ans a dénoncé son neveu de 45 ans qui, sous l’effet de l’alcool, se serait présenté chez elle pour l’insulter et l’humilier. Le suspect a été arrêté et placé en détention.

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