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Maisons en amiante : des décennies d’attente et de deuils silencieux

Par Sharone Samy
Publié le: 17 May 2026 à 11:00
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Maisons en amiante

Face au scandale persistant des logements en amiante de la CHA, le gouvernement annonce un recensement national. Entre méfiance et espoir, les familles mauriciennes attendent désormais des actes concrets.

«Ma femme était une personne en bonne santé. Mes enfants sont partis, et je leur donne raison. Aujourd’hui, je suis seul, mais j’ai grandi ici. Comment partir, et où aller ? » Roger a 74 ans. Depuis plus de soixante ans, il vit à Henrietta, dans l’une de ces maisons construites en amiante-ciment par la Central Housing Authority (CHA), rachetée jadis à sa grand-mère « à un prix très lourd ». Aujourd’hui, les quatre chambres en sont inhabitables. Il vit dans une petite dépendance construite à côté.

Comme lui, des milliers de familles mauriciennes attendent depuis des décennies une réponse de l’État. Mardi, devant l’Assemblée nationale, le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, a annoncé le lancement d’un recensement national destiné à évaluer le nombre exact de familles encore exposées, en vue d’un programme de désamiantage et de reconstruction. Une annonce accueillie avec un mélange d’espoir prudent et d’amertume contenue par ceux qui attendent, eux, depuis des décennies.

« C’est avant tout un aveu que rien n’a été fait pendant toutes ces années », tranche Rajni Lallah, militante au sein du mouvement Lalit, engagée sur ce dossier depuis 2001. Des générations entières, soutient-elle, ont grandi dans ces logements sans jamais être informées des risques auxquels elles étaient exposées. « Pendant des années, les habitants ont réclamé des actions concrètes. Beaucoup ont vu des proches tomber malades ou mourir sans comprendre ce qui se passait réellement. Aujourd’hui encore, certaines familles vivent dans des maisons qui ne sont plus habitables. »

C’est le cas de Roger. Sa femme est morte en 2023 d’un cancer de l’ovaire. Il a perdu une petite-fille de neuf ans. Sa fille souffre du lupus. Pendant longtemps, il n’établissait aucun lien. « D’un coup, on entendait les gens mourir. Ce n’est qu’après qu’on a compris que cela pouvait être lié à cette substance. »

À Cluny, Diamantée, 62 ans, occupe depuis 55 ans une maison héritée de ses parents, qu’elle partage encore avec son frère et sa sœur, tous deux atteints de troubles respiratoires chroniques. Elle « a échappé aux complications » parce qu’elle passait ses journées au travail. En 2007, les habitants avaient pourtant reçu une notice officielle annonçant la destruction, puis la reconstruction des maisons concernées. « Cela n’est jamais arrivé », dit-elle simplement.

Depuis, les mobilisations se sont succédé – manifestations organisées avec Lalit, pétitions, interpellations parlementaires – sans qu’aucune mesure concrète soit mise en œuvre. Le recensement, dont les opérations auraient déjà débuté, selon plusieurs habitants, constitue donc une première étape attendue depuis longtemps. « Nous espérons que les nouveaux chiffres permettront au comité de trouver une solution à nos années de souffrance », dit Diamantée, sans parvenir tout à fait à dissimuler la méfiance accumulée au fil des promesses non tenues.

Pour Roger, l’annonce ministérielle « redonne un peu d’espoir ». « J’espère que les générations d’après n’auront pas à souffrir comme nous. Nous ne savions pas que l’amiante était aussi dangereuse. » Derrière ces maisons vieillissantes, ce sont des décennies d’attente, de colère rentrée et de deuils silencieux qui refont surface. Après tant de promesses non tenues, les habitants attendent désormais des actes.

Un plan en préparation

Le gouvernement a enclenché un processus officiel pour traiter la présence d’amiante dans les anciennes maisons CHA/EDC, mais aucun plan de relogement définitif n’a encore été arrêté. C’est ce qu’a indiqué le ministre du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, mardi au Parlement.

Un comité interministériel, mis en place en avril 2026, a tenu sa première réunion de travail, le 6 mai à Ébène. Plusieurs pistes sont actuellement étudiées, notamment un échange terrain-logement, des aides financières ou encore un soutien temporaire au logement. Le ministre a toutefois souligné que plusieurs obstacles restent à résoudre avant toute mise en œuvre. Parmi eux : les divergences dans les données officielles, les cas de « lakaz zeritie » et les critères d’éligibilité au relogement.

Selon les estimations avancées, entre 3 013 et 3 113 logements étaient initialement concernés. Environ 1 453 à 1 560 pourraient encore contenir de l’amiante, tandis que 218 à 228 unités ont déjà été traitées depuis 2015. Le coût de reconstruction d’une maison est estimé entre Rs 2,5 et Rs 3 millions.

Le gouvernement a déjà engagé plusieurs enveloppes budgétaires pour ce dossier, soit Rs 800 millions en 2022/23, Rs 40 millions en 2023/24 et Rs 100 millions en 2024/25.

Des tests techniques sur un échantillon de 35 maisons sont également prévus. Le dossier devra encore obtenir l’aval du ministère des Finances, de l’Attorney-General et du Conseil des ministres avant toute mise en œuvre.

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