Mahen Kundasamy, CEO de l'Economic Development Board : «Maurice reste attractive pour l’investissement malgré les contraintes»
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
Les Rs 47 milliards de projets évoqués par Paul Bérenger traduisent avant tout des contraintes administratives à surmonter, explique Mahen Kundasamy, CEO de l'Economic Development Board. Dans cet entretien, il met en lumière le rôle de facilitateur de l’institution, les progrès enregistrés et les solutions envisagées pour fluidifier le parcours des investisseurs.
Paul Bérenger a déclaré que des projets à hauteur de Rs 47 Md sont bloqués au niveau de l'EDB. À quoi correspond concrètement ce montant, quels sont les projets concernés et quelles avancées ont été réalisées depuis pour lever les blocages identifiés ?
Il convient de préciser que la déclaration ne faisait pas spécifiquement référence à une situation découlant de l’EDB, mais plutôt à un rapport de l’institution elle-même, requis par le Premier ministre et ministre des Finances et qui lui a été remis au début du mois de décembre 2025.
Le montant de Rs 47 Md correspond à un portefeuille de projets d’investissement que l’EDB accompagne activement, mais dont la concrétisation est ralentie par des blocages dans l’obtention de permis et d’autres autorisations auprès de plusieurs instances. La production de ce rapport est en ligne directe avec notre mandat. L’EDB ne se contente pas d'attirer les capitaux ; notre rôle de régulateur et de facilitateur nous impose de faire ressortir les facteurs qui freinent la mise-en-œuvre des projets d’investissement dans les meilleurs délais. Il était important de faire remonter au plus haut niveau les contraintes administratives qui freinent certains investissements afin de permettre une action ciblée pour résoudre ces obstacles et soutenir plus efficacement la réalisation des projets.
Il faut aussi souligner que la situation évolue. Depuis la préparation du rapport, l’EDB a poursuivi activement son travail de facilitation avec les autorités concernées, ce qui a permis de résoudre une partie des blocages identifiés et de faire progresser plusieurs projets de manière concrète. Sur le volume de projets représentant environ Rs 47 milliards, près de la moitié ont, entre-temps, vu ces contraintes se résoudre ou progresser de manière significative. Cela montre qu’un travail de coordination, de suivi et d’escalade des blocages est déjà en cours.
Par ailleurs, il ne faut pas réduire les Rs 47 Md à quelques projets immobiliers. C’est un portefeuille d’investissements plus large ; des projets dans les énergies renouvelables, l’hôtellerie, le manufacturier, la santé et l’éducation, c’est-à-dire des secteurs essentiels pour la diversification économique, la création d’emplois et l’investissement productif du pays.
À titre d’exemple, plusieurs projets dans les énergies renouvelables (EnVolt St Marie, EnVolt Jolibois et Val Village Photovoltaïque), ont démarré ou sont sur le point d’entrer en phase de mise en œuvre ; de même, le projet de l’École de l’Ouest à Pierrefonds a déjà entamé sa phase de construction, tandis que d’autres dans le secteur manufacturier, dont les blocages ont récemment été levés, devraient démarrer prochainement.
Comment expliquer les délais observés dans la mise en œuvre des projets d’investissement et quel rôle joue l’EDB dans la coordination et l’accélération des différentes étapes d’approbation ?
Les retards observés s’expliquent surtout par la complexité du processus d’approbation des projets d’investissement. Un projet d’envergure ne dépend pas d’une seule validation : il implique plusieurs étapes techniques, réglementaires et administratives, avec l’intervention de différentes autorités. Le cycle de vie d’un projet comporte en effet de nombreuses phases cruciales bien avant le début de la construction ou de la mise en œuvre. La validation d’un dossier suppose une interaction complexe avec une multitude d’agences et d’autorités. Pour chaque projet, il faut ainsi naviguer à travers un parcours réglementaire rigoureux qui inclut le foncier et les infrastructures, avec l’obtention du terrain, le permis de conversion (Land Conversion), ainsi que les clearances indispensables du CEB, de la CWA, de la Land Drainage Authority et de la Water Resources Unit. Il faut également sécuriser les wayleaves pour l’installation des réseaux, notamment les câbles électriques et les tuyaux d’alimentation en eau. S’y ajoutent les exigences liées à l’impact environnemental et à l’urbanisme, avec le passage par le ministère de l’Environnement pour un EIA, suivi de l’obtention du Building and Land Use Permit auprès des autorités locales.
Enfin, selon la nature du projet, des permis spécifiques sont requis auprès de la Wastewater Management Authority, du ministère de la Santé, de la Sécurité sociale ou encore de la Tourism Authority. Plus un projet est ambitieux, plus il sollicite l’avis d’autorités variées. Ce que certains perçoivent comme de la lenteur administrative correspond en réalité au temps nécessaire à cette coordination multi-institutionnelle. Notre rôle est justement de structurer ce parcours pour éviter que ces étapes ne deviennent des blocages insurmontables, tout en garantissant que chaque projet respecte les normes de sécurité, d’urbanisme et d’environnement de notre pays. Pour de nombreux projets, l’EDB joue ainsi un rôle de coordination essentiel. Son intervention contribue à fluidifier le traitement des demandes et à accélérer l’obtention des autorisations et validations requises.
Dans quelle mesure la mise en place d’un ‘fast track committee’ pourrait-elle contribuer à accélérer le déblocage des projets d’investissement les plus complexes ?
C'est justement ce que préconise le rapport, sur le modèle qui a fait ses preuves dans le passé. En effet, les problèmes auxquels nous faisons face pour la facilitation des projets d'investissements ne sont pas nouveaux. Et c'était dans cette démarche de déblocage que le ‘fast track committee’ avait été institué afin de trancher sur certaines problématiques des projets de grande envergure et stratégiques pour le développement des différents secteurs de l'économie.
Cependant, l’EDB agit déjà, dans le cadre de ses prérogatives et réunit régulièrement des comités de haut niveau afin d’examiner les difficultés rencontrées par certains projets d’investissement et de faciliter la résolution des blocages identifiés. Ce travail de facilitation a d’ailleurs permis, à ce jour, de débloquer ou de faire progresser de manière significative, comme souligner plus tôt, près de la moitié des projets relevant du portefeuille de Rs 47 Md identifié au moment du rapport.
Cela étant dit, certains projets présentent un degré de complexité plus élevé, en ce qu’ils soulèvent non seulement des questions de permis ou de licences, mais nécessitent également des décisions d’orientation ou d’arbitrage au niveau des politiques publiques, autrement dit des « Policy Decisions ». C’est précisément dans ce type de situation qu’un ‘fast track committee’ présidé par le Premier ministre constituerait un levier utile, en facilitant les arbitrages stratégiques et en renforçant la coordination interministérielle sur les questions qui dépassent le seul cadre des permis et licences.
La déclaration de Paul Bérenger laisse à penser qu'il y a une certaine lenteur administrative. Ce qui est mauvais pour l’image d’une juridiction propice aux affaires…
Il est essentiel de nuancer cette perception, car il serait réducteur d’attribuer les délais uniquement aux autorités concernées, ceux-ci ne s’expliquant pas seulement par les procédures relevant des administrations. La progression d’un projet dépend aussi de la qualité, de la précision et du caractère complet des informations soumises par les promoteurs. Dans certains cas, lorsque des éléments doivent être précisés, complétés ou consolidés, cela peut allonger les délais de traitement. Il s’agit donc d’un processus qui repose sur une responsabilité partagée entre les promoteurs et les différentes autorités intervenantes.
Dans ce contexte, le rôle de l’EDB est précisément d’agir comme facilitateur et point focal entre les investisseurs et les différentes parties prenantes institutionnelles. Notre mission consiste à structurer les dossiers, à accompagner les promoteurs dans leurs démarches, à fluidifier les échanges avec les instances compétentes et à faire remonter les difficultés rencontrées afin de contribuer à des solutions concrètes.
Il est d’ailleurs important de replacer cette question dans une perspective plus large. L’année 2025 a été marquée par une dynamique exceptionnelle, avec le traitement d’un volume important de projets dans un cadre de gouvernance renforcé, assurant à la fois rigueur décisionnelle et suivi opérationnel. Entre avril et décembre 2025, le Conseil d’administration de l’EDB a approuvé 46 projets d’investissement représentant une valeur totale déclarée de Rs 140 Md, contre 23 projets en 2024 pour Rs 37,4 Md. Ces nouveaux projets sont venus renforcer un pipeline qui dépasse aujourd’hui Rs 400 Md de projets en cours d’accompagnement. Ce portefeuille s’inscrit dans un calendrier de réalisation s’échelonnant sur cinq à huit ans, ce qui illustre le caractère pluriannuel et structurant de ces investissements. Il couvre par ailleurs des secteurs prioritaires et à forte valeur ajoutée, notamment l’éducation, la santé, les TIC, les loisirs, l’industrie manufacturière, ainsi que les Smart Cities et le développement immobilier.
En d’autres termes, il peut exister des contraintes ou des retards sur certains dossiers, et ils doivent être traités avec sérieux. Mais il serait inexact d’en déduire une remise en cause globale de l’attractivité du pays. Le travail de l’EDB consiste précisément à accompagner cette montée en puissance des investissements, à résoudre les points de blocage lorsqu’ils se présentent et à contribuer au renforcement continu de l’environnement des affaires.