Macoss : crise de gouvernance et contestation au sommet
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Le Mauritius Council of Social Service traverse une crise profonde qui pousse d’anciens responsables et membres à rompre le silence. C’est le troisième mandat consécutif de Suraj Ray. Il y a une désaffiliation massive d’ONG et des accusations de favoritisme et de gestion autoritaire.
Le Mauritius Council of Social Service (Macoss) traverse une période de vives tensions. Dans le cadre de l’assemblée générale, le lundi 9 mars, de nombreuses critiques ont circulé sur les réseaux sociaux, contraignant à une petite enquête auprès de membres actuels et d’anciens proches de l’organisation.
Au cœur des critiques : la présidence de Suraj Ray, réélu pour un troisième mandat consécutif. Nombreux sont ceux qui lui reprochent sa mainmise sur l’organisation et son accaparement du fauteuil de président. Ce renouvellement de mandat s’est d’ailleurs déroulé sans opposition : faute de candidatures, les élections n’ont pas eu lieu. Des candidats potentiels auraient été écartés, soit parce qu’ils étaient accusés de faire de la politique, soit en raison de commentaires publiés sur les réseaux sociaux, selon un membre de l’organisation.
Au-delà de la question de la présidence, c’est la réduction drastique du nombre d’organisations affiliées qui cristallise les tensions. Dana Chenghen, président du Macoss en 2005 avant de se retirer définitivement vers 2018, déplore que Suraj Ray ait supprimé l’affiliation de nombreuses ONG sous divers prétextes, ne retenant qu’une quarantaine d’organisations selon lui. « Est-ce qu’une organisation supposée représenter des ONG et la société civile peut n’avoir qu’une quarantaine d’organisations sous sa tutelle ? », demande-t-il. Il rappelle que sous son mandat, près de 400 ONG crédibles avaient été sollicitées afin de constituer des clusters thématiques favorisant synergie, professionnalisme et actions concrètes.
Cette réduction des affiliés ne serait pas anodine. Un ancien membre du Macoss affirme qu’elle visait à exercer un meilleur contrôle sur les organisations restantes. Selon lui, des ONG pourtant très actives dans la lutte contre le VIH, le diabète ou la planification familiale auraient été découragées de maintenir leur adhésion : leurs paiements auraient été refusés sous prétexte d’amendements à venir aux règlements, avant que ces organisations ne soient purement et simplement oubliées, perdant ainsi leur affiliation. Il ajoute que certains membres auraient été soudoyés par de petites allocations afin d’assurer une meilleure emprise sur eux. « Le Macoss n’est pas supposé financer les ONG. L’organisation reçoit de l’argent pour son fonctionnement et pour soutenir les ONG », précise-t-il, estimant qu’un tel financement va à l’encontre de la Macoss Act.
La gestion des règlements internes est également mise en cause. Ram Nookadee, ancien secrétaire de l’organisation, rappelle que selon la constitution du Macoss, même un membre en retard de cotisation a le droit de participer aux votes lors de l’assemblée générale. Et l’affiliation d’une organisation membre ne peut lui être retirée du jour au lendemain. Un ancien membre déplore quant à lui que des modifications de règlements aient été effectuées sans passer par l’Assemblée nationale, alors que le Macoss est régi par une loi parlementaire. « Les responsables actuels ont fait comme bon leur semblait », avance-t-il. Dana Chenghen abonde dans le même sens. « On ne peut tolérer qu’une organisation qui représente les ONG sur le plan local et international n’est pas la voix de ces organisations. »
En plus de ces dérives, le comportement du président est qualifié de « dictatorial » par plusieurs anciens membres. Certains ont envisagé des poursuites judiciaires, avant d’y renoncer faute de moyens financiers. Selon une responsable d’une ONG, Suraj Ray a tout mis en œuvre pour évincer les organisations jugées gênantes, en les qualifiant de structures « fictives ». C’est précisément cette méthode qui aurait poussé de nombreuses ONG à quitter volontairement l’organisation.
Pour Suraj Ray, ces mesures étaient nécessaires. Il justifie les désaffiliations en affirmant qu’il fallait « mettre de l’ordre dans le désordre » pour préserver la crédibilité de l’organisme, certaines ONG n’existant selon lui que sur le papier sans mener d’actions concrètes.
Ce bras de fer institutionnel cache une question de fond sur la mission du Macoss. Pour Dana Chenghen, l’organisation a perdu sa raison d’être. « La voix du peuple, c’est les ONG, mais le Macoss ne joue pas son rôle », déplore-t-il. Il estime que l’organisation ne s’appuie plus que sur sa réputation internationale pour participer à des conférences, sans apporter de valeur concrète à la société civile. Pour lui, l’organisation devrait être en première ligne face aux défis actuels que sont la drogue, la sécurité alimentaire et la pauvreté. « Si les ONG se regroupent, de nombreux problèmes de société pourront être résolus. »
Ram Nookadee partage ce diagnostic et va plus loin. « Le Macoss d’aujourd’hui est dépassé. Il faut ériger une nouvelle structure pour soutenir les organisations non gouvernementales qui militent en faveur des citoyens. » Il plaide, comme Dana Chenghen, pour une limitation de la présidence à deux mandats maximum et une rotation à la tête de l’organisation. « Déjà que le Macoss fonctionne mal, il serait bon de donner la possibilité à d’autres d’intégrer et d’aider à l’épanouissement de l’instance », dit Dana Chenghen.
Dans toute organisation, le paiement régulier des cotisations est une obligation pour les membres, qui doivent se mettre en règle avant l’Assemblée générale. Toutefois, selon Dana Chenghen, le Macoss a utilisé ce prétexte de manière abusive pour écarter certaines organisations. Selon lui, des ONG en retard dans leurs paiements ont tenté de régulariser leur situation, mais leurs cotisations ont été refusées. Plutôt que d’encourager ces organisations à se mettre en conformité, l’instance aurait fait preuve d’un manque de flexibilité. Selon lui, ce sont des raisons futiles qui ont finalement servi à leur retirer leur affiliation.
Alors que le président du Macoss a justifié la tenue de l’Assemblée générale en ligne par des contraintes budgétaires, les membres du nouveau bureau, eux, ont été conviés à une collation dans un restaurant du centre commercial de Bagatelle. Pour certains, cette démarche est grotesque.
Suraj Ray justifie cependant l’initiative, assurant qu’il s’agissait de permettre au nouveau comité de démarrer sous de bons auspices. Il dément que l’événement a coûté Rs 100 000, avançant un montant de Rs 20 000.
L’AGM en ligne a, quant à elle, suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux. Certains y ont vu une manœuvre destinée à évincer des membres et à éviter toute confrontation entre participants - ce que Suraj Ray dément également.
Le président, qui entame un troisième mandat à la tête du Macoss, est accusé par ses détracteurs d’avoir découragé d’autres candidatures, afin d’être élu sans compétition. Parmi les candidats concernés figure Saheed Thupsee, président de l’Aaleemee Society, qui affirme que tout a été orchestré pour le pousser à retirer sa candidature, ainsi que celle d’un autre candidat.
Régi par la Macoss Act de 1970 et à but non lucratif, le Macoss se présente sur son site comme « une plateforme nationale des organisations de la société civile à Maurice, reconnue sur les plans local, régional et international ». L’organisation se définit comme « un acteur clé, collaborant avec l’État et les acteurs non étatiques pour consolider la construction nationale et renforcer la démocratie ». Sa vocation est d’être la voix des ONG auprès des parties prenantes, en intégrant les dimensions transversales du genre et de la jeunesse.
Or, selon plusieurs de nos interlocuteurs, cette mission ne serait plus véritablement remplie aujourd’hui. L’organisme bénéficie d’un budget annuel de Rs 9 millions provenant de la NSIF, selon les informations que nous avons pu recueillir.
Face aux critiques, des membres de l’organisation prennent la défense du président et du fonctionnement actuel du Macoss. Pour eux, toutes les allégations formulées sont infondées et tout a été conduit dans le respect des principes de l’organisation.
L’un de nos interlocuteurs, fort de nombreuses années dans le travail social, rappelle qu’une organisation qui ne s’acquitte pas de son adhésion ne peut plus être considérée comme membre, et ne peut donc ni voter ni se porter candidate lors d’élections. Il soutient que le Macoss a dû procéder à un assainissement pour écarter les organisations considérées comme fictives. « Quand nous avons voulu mettre de l’ordre, certains ont fait de la résistance et ont émis des critiques contre le président », explique-t-il. Selon lui, le Macoss ne mise pas sur le nombre d’ONG affiliées, mais sur leur qualité, en ne regroupant que celles qui sont actives et qui œuvrent réellement pour la société.
Un autre membre conteste lui aussi l’idée d’une diminution drastique du nombre d’affiliés, estimant que seules les organisations sans structure et pas en règle ont été écartées. « Quand le Macoss a demandé des rapports sur leur organisation et leurs actions, ils n’ont pas pu donner des explications », dit-il. Il rappelle que toute organisation dotée d’un comité exécutif doit tenir des élections régulières et procéder à un renouvellement. « Le Macoss est régi par une loi depuis 1970 et il est financé par l’État à travers la NSIF. » Il ajoute qu’il est impératif de s’assurer que l’argent des contribuables est utilisé de manière judicieuse.
Quant aux critiques circulant sur les réseaux sociaux, il estime qu’elles émanent de personnes peu familières du fonctionnement d’une organisation, qui expriment leur frustration sans vérifier la justesse de leurs propos.
Élu pour un troisième mandat à la tête du Mauritius Council of Social Service (MACOSS), Suraj Ray tient à dissiper les zones d’ombre qui entourent son élection et sa gestion de l’organisation. Sur la question du processus électoral, il est catégorique : le comité exécutif du MACOSS a décidé de la tenue des élections, fixé le « Nomination Day » ainsi que la date de retrait des candidatures. « Je n’ai rien à voir avec l’organisation des élections, auxquelles j’étais moi-même candidat », affirme-t-il. Il dit avoir appris par la suite, par l’intermédiaire du secrétaire de l’organisation, que les autres prétendants s’étaient désistés « volontairement ».
Sur le fond, Suraj Ray revendique un bilan axé sur la bonne gouvernance. Depuis qu’il assume la présidence, soutient-il, il a cherché à mettre de l’ordre pour assurer le bon fonctionnement et la transparence de l’institution — une démarche qui, reconnaît-il, a suscité des mécontentements. Parmi les mesures prises : le retrait de l’affiliation de certaines organisations jugées fictives, après vérification de leur mode de fonctionnement. « Le MACOSS ne peut travailler avec des organisations fantômes. C’est l’AGM (Assemblée générale annuelle) qui a décidé de leur sort », précise-t-il. Il rappelle qu’une dizaine d’obligations s’imposent aux ONG membres, dont le paiement des cotisations. « Une organisation doit avoir un comité exécutif avec des membres qui participent aux activités », ajoute-t-il.
Quant à l’Assemblée générale du lundi 9 mars, il affirme qu’elle s’est bien déroulée et que les membres ont pu obtenir des éclaircissements sur leurs interrogations. Il se félicite par ailleurs du rajeunissement que connaît le MACOSS, qu’il juge « très encourageant » pour inciter les jeunes à s’engager.
Sur le plan financier, il déplore que le financement de la National Social Inclusion Foundation (NSIF) se limite à un budget de fonctionnement, insuffisant pour couvrir certaines activités ou assurer la visibilité de l’organisation, notamment via des panneaux publicitaires ou des insertions dans la presse.
Face à ses détracteurs, Suraj Ray appelle au dialogue direct plutôt qu’aux joutes sur les réseaux sociaux. « C’est facile de contester des choses ; encore faut-il pouvoir les prouver et le faire de façon démocratique », lance-t-il. Il estime que ceux qui déplorent ne jamais avoir accédé à la présidence devraient s’interroger sur leurs propres actions et leur performance au sein de leur organisation. Pour lui, la priorité reste ailleurs : faire entendre, avec crédibilité, la voix de la société civile.