Mise à jour January 7, 2026, 5:08 pm

Lynchage, hospitalisation et détention : un enjeu institutionnel au cœur des débats

Par Le Défi Quotidien
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Me Pravesh Nuckcheddy.

Le décès de Darren Rungasamy, âgé de 30 ans, survenu le 23 décembre 2025 alors qu’il se trouvait en détention policière à Piton, a suscité une vive émotion ainsi que de nombreuses interrogations au sein de la population. Qu’en est-il du cadre juridique, des procédures et des obligations institutionnelles qui s’appliquent lorsqu’une personne est arrêtée, blessée ou malade et placée en détention ? Me Pravesh Nuckcheddy apporte des éclairages sur ces questions.

À partir de là, se pose la question des démarches concrètes qui doivent être mises en œuvre par la police lorsqu’une personne arrêtée présente des blessures ou se plaint de douleurs. Selon Me Pravesh Nuckcheddy, dans de telles circonstances, ces éléments doivent être consignés immédiatement dans le Diary Book (DB) du poste de police concerné. La police a, à cet égard, l’obligation d’interroger la personne arrêtée sur l’origine et la nature de ses blessures, ainsi que sur les circonstances dans lesquelles elles ont été subies, avant d’enregistrer fidèlement sa version des faits.

Si les blessures laissent présumer la commission d’une infraction pénale — notamment en cas d’agression par des tiers —, souligne l’avocat, une entrée doit être ouverte dans l’Occurrence Book (OB) afin de permettre l’ouverture d’une enquête distincte portant sur cette agression.

Quel est le rôle de la police ?
Conformément aux principes constitutionnels, aux normes relatives aux droits humains et aux pratiques policières établies, il incombe à la police, explique Me Pravesh Nuckcheddy, de veiller à ce qu’une personne blessée placée en détention soit conduite sans délai vers l’établissement médical le plus proche.

Cette obligation s’applique que les blessures aient été subies avant l’arrestation, au moment de celle-ci ou durant la détention. Le droit à des soins médicaux ne dépend ni de la gravité de l’infraction reprochée, ni du passé judiciaire de la personne concernée.

Quel recours s’offre à un individu qui se plaint ne pas avoir reçu les soins nécessaires lors de son arrestation ?
Me Nuckcheddy souligne que l’individu peut en informer le magistrat lors de sa comparution ou solliciter un examen par un Police Medical Officer ou un Government Medical Officer. Une telle démarche permet de constituer un dossier judiciaire officiel, qui pourra être utilisé ultérieurement si le prévenu conteste l’admissibilité d’une déclaration alléguée comme ayant été obtenue sous contrainte, torture ou traitement inhumain ou dégradant. Elle peut également servir de fondement à une action civile ultérieure contre des agents de l’État ou contre l’État lui-même.

Par ailleurs, l’individu concerné, ou sa famille, peut déposer une plainte formelle auprès du Medical Council, habilité à enquêter sur d’éventuels manquements professionnels ou actes de négligence médicale.

Dans le cas de Darren Rungasamy, il a été hospitalisé, puis libéré. Qui en porte la responsabilité ?
Selon Me Nuckcheddy, il revient au médecin de décider si un patient est médicalement apte à quitter l’hôpital et à être placé en détention. Si une expertise médicale indépendante démontre ultérieurement que l’hospitalisation aurait dû être prolongée, la responsabilité du médecin concerné pourrait être engagée pour négligence médicale.

Dans ce cas, la famille est en droit de déposer une plainte auprès du Medical Council et de demander la préservation ainsi que l’examen de l’ensemble des documents médicaux, y compris radiographies, examens d’imagerie et fiches médicales.

Quel est le rôle d’un officier dans un centre de détention ? 
L’officier, souligne l’avocat, a le devoir de relever et de consigner toute blessure visible ou toute plainte de douleur avant l’admission du détenu, et d’en faire mention dans les registres de détention.

Dans le cas de Darren Rungasamy, selon lui, une enquête indépendante devra établir si des entrées ont été faites dans le Diary Book au moment de l’arrestation et si les blessures ont été correctement consignées dans sa fiche de détention.

Quelle est la procédure si un détenu se sent mal et demande une assistance médicale ?
Selon Me Nuckcheddy, l’officier de détention doit immédiatement consigner la plainte et organiser le transfert vers l’hôpital le plus proche. Dans la pratique, ces officiers attendent souvent l’équipe d’enquête pour assurer l’escorte, ce qui peut entraîner des retards. Il existe, selon lui, un besoin réel de réforme afin que les officiers des centres de détention puissent eux-mêmes escorter les détenus vers un établissement hospitalier en cas d’urgence.

Quelles sont les implications juridiques en cas de refus d’assistance médicale ?
« Le refus d’assistance médicale à une personne détenue constitue une violation des droits constitutionnels et des droits fondamentaux », affirme Me Pravesh Nuckcheddy. Il ajoute que, dans le cas de Darren Rungasamy, les images de vidéosurveillance, si elles existent, pourraient s’avérer déterminantes pour établir si une assistance médicale immédiate lui a été fournie ou non. 

Quel est le rôle du médecin lorsqu’un blessé est conduite à l’hôpital par la police ?
Me Nuckcheddy soutient que le médecin doit procéder à l’examen médical de manière indépendante, objective et professionnelle, conformément au serment d’Hippocrate et aux règles déontologiques. Il ne doit en aucun cas se laisser influencer par la présence, les propos ou les instructions des policiers. L’examen médical doit être personnel, confidentiel et couvert par le secret médical.

L’avocat constate qu’il est fréquent que des personnes arrêtées dans le cadre d’enquêtes policières se plaignent de l’attitude de certains médecins, notamment les plus jeunes, qui se laisseraient influencer par la police. Cette pratique est, selon lui, « inacceptable ». L’indépendance médicale constitue un principe fondamental.

Autre point soulevé : il est essentiel que le médecin recueille l’historique médical du patient, notamment l’origine alléguée des blessures, consigne ces informations dans la fiche médicale et remplisse le formulaire 58 (PF 58), document émis par la police.

Ce formulaire revêt une importance particulière, car il peut être produit ultérieurement devant un tribunal comme élément de preuve médicale. L’avocat précise enfin que « le médecin a un devoir professionnel de diligence envers tout patient, y compris une personne poursuivie pour une infraction grave ».

Qu’en est-il de l’Independent Police Complaints Commission (IPCC), de la National Human Rights Commission (NHRC) et du Directeur des poursuites publiques (DPP) ?
L’IPCC doit immédiatement sécuriser tous les documents pertinents, préserver les images de vidéosurveillance, les registres et journaux, et mener une enquête indépendante. Il est impératif que la police ne mène pas seule une enquête sur des faits impliquant ses propres agents, sans contrôle indépendant. La NHRC, soutient-il, à travers sa National Preventive Mechanism Division, peut mener une enquête parallèle sur les décès survenus en détention policière ou dans les centres de détention. 

L’affaire Darren Rungasamy

Darren Rungasamy, habitant de Plaines-des-Papayes, âgé de 30 ans, est décédé alors qu’il s’apprêtait à être transféré devant le tribunal de Pamplemousses. L’autopsie a conclu à une septicémie résultant de blessures multiples. Le jeune homme avait été arrêté le 17 décembre 2025 par la police dans le sillage d’un cambriolage à Terre-Rouge. Selon les premiers éléments de l’enquête, il aurait été lynché par un groupe d’individus avant d’être maîtrisé par la police. Blessé, Darren Rungasamy avait ensuite été admis à l’hôpital du Nord. Dans cette enquête, trois habitants de Terre-Rouge ont été arrêtés et inculpés devant le tribunal de Pamplemousses. Ils sont en détention provisoire. La police poursuit son enquête.


Ashita Roghbeer criminologue : « Une société qui tolère la violence perd ses repères » 

Les agressions dans l’espace public, les violences domestiques, les disputes de voisinage qui dégénèrent, les altercations filmées et relayées sur les réseaux sociaux sont monnaie courante. À Maurice, la violence semble s’être installée dans le quotidien, au point de perdre son caractère exceptionnel. Derrière chaque fait divers, une même interrogation : est-ce un cas isolé ou l’expression d’un malaise profond ?

Si les statistiques permettent de mesurer certaines tendances, elles peinent à traduire la réalité vécue par la population. La violence observée aujourd’hui ne se limite plus à des actes marginaux. Elle surgit dans les foyers, les quartiers résidentiels, les lieux de loisirs, parfois à l’école. Dans de nombreux cas, les protagonistes se connaissent. 

Les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans cette perception. En exposant les violences en temps réel, ils contribuent à leur banalisation. Les images circulent rapidement, accompagnées de commentaires souvent agressifs, donnant l’impression que l’affrontement devient une réponse ordinaire aux conflits du quotidien. Cette normalisation du geste violent participe à l’érosion progressive des repères sociaux.

Pour la criminologue Ashita Rogbeer, la lutte contre la violence passe avant tout par une formation continue des forces de l’ordre, mais aussi par un changement de regard sur les actes violents. Selon elle, la violence ne doit pas être perçue comme un simple fait social ordinaire, mais comme un acte grave et un signal d’alerte qui exige une réponse adaptée. « Ceux qui sont responsables de l’ordre public doivent comprendre que chaque acte de violence est un indicateur de danger. » Elle insiste sur l’importance d’une approche fondée sur la compréhension et sur le soutien. Les plaignants, explique-t-elle, sont davantage disposés à témoigner lorsqu’ils se sentent écoutés, rassurés et non jugés. L’évaluation du risque doit être au cœur de l’intervention policière, car les crimes violents contribuent à prolonger un climat d’insécurité.

« Une société qui vit dans la peur fonctionne au ralenti », indique la criminologue. Selon elle, l’insécurité affecte non seulement la cohésion sociale, mais aussi le fonctionnement du pays.

Ashita Rogbeer observe également des schémas récurrents dans les situations de violence. Des familles sont durablement brisées, et certaines générations sont enfermées dans un cycle dans lequel la violence se répète et finit par être normalisée. Lorsque les crimes sont en hausse, selon elle, il y a une perte de confiance envers les institutions. Il y a aussi un coût économique souvent sous-estimé. « Les crimes violents coûtent cher à la société », explique-t-elle, évoquant l’impact sur le système de santé, les autorités publiques et même la productivité nationale.

S’agissant des féminicides, la criminologue dresse un constat alarmant. De 2020 à 2025, 24 cas ont été recensés. « Aucune raison ne peut justifier la violence faite aux femmes », estime-t-elle. Elle pointe des lacunes persistantes dans la prise en charge des plaintes, estimant que trop de plaintes ne sont pas traitées avec sérieux. Ces actes ne doivent plus être considérés comme de simples faits divers, mais comme des alertes sociétales.

Ni la jalousie ni les difficultés financières ou économiques ne peuvent, selon elle, servir de justification à ces crimes. Les conséquences sont lourdes et dépassent largement les victimes directes. Les enfants et les familles figurent parmi les plus durement touchés, et l’impact sur la cohésion sociale est profond. « Une société qui tolère la violence perd ses repères moraux et encourage une dérive des valeurs et de la justice. »


Rajen Suntoo : « Une société qui va mal, au-delà des statistiques »

Pour le sociologue Rajen Suntoo, la vague de violence observée durant ces derniers mois ne saurait être relativisée par les seules données statistiques. Si certains indicateurs peuvent laisser croire à une stabilisation, voire à une baisse de la criminalité sur plusieurs années, ils ne reflètent pas la réalité ressentie au quotidien. Les vols avec violence, les meurtres et les règlements de comptes sanglants témoignent, selon lui, d’un déclin profond de la société. « Notre société va mal, il n’y a rien à cacher », affirme-t-il. Il évoque la multiplication d’actes violents et de délits durant ces derniers mois. Celle-ci a été renforcée par le meurtre récent d’une jeune femme de 30 ans, qui a profondément marqué l’opinion.

Le sociologue estime que ce climat est le symptôme d’un mal-être social généralisé, nourri par plusieurs facteurs. La drogue, dont l’usage touche des populations de plus en plus jeunes, figure parmi les éléments aggravants. Il y a aussi la cherté de la vie, les difficultés économiques persistantes et l’écart grandissant entre les plus démunis et les plus riches. Plus cet écart se creuse, plus le crime connaît un pic. Il nuance les accusations dirigées vers les forces de l’ordre, estimant que la police ne peut être la seule responsable. Restaurer l’ordre et la paix publique dans un contexte économique difficile demeure un défi majeur.

Un autre élément préoccupant, la banalisation de la violence chez les plus jeunes. Même les enfants sont aujourd’hui auteurs de violences. L’agression d’une fillette par un adolescent de 16 ans, l’an dernier, illustre cette perte de repères et l’effritement de la crainte de l’autorité. Si les chiffres peuvent parfois indiquer une baisse de certaines catégories de crimes durant une période donnée, ils ne traduisent pas la peur ressentie et le sentiment d’insécurité qui s’installent durablement dans la population.


Dev Ramano : « L’État réagit trop tard »

Dev Ramano, avocat, estime que la montée de la violence est également le reflet d’un déficit de volonté politique et institutionnelle. Il dénonce une politique du « lastoplas », faite de réponses ponctuelles et réactives, sans vision globale ni réforme en profondeur. Mettre des lois en place, dit-il, est une chose, mais les appliquer de manière cohérente, transparente et crédible en est une autre.

Selon lui, les défaillances dépassent largement le cadre juridique. Il évoque une carence au niveau de la police, dont la crédibilité a été durablement entamée par des affaires comme le planting ou le reward money. Cette perte de confiance fragilise l’autorité de l’État et alimente un sentiment d’impunité. La violence ne se limite plus aux coups et aux agressions physiques. Elle s’exprime aussi dans l’espace public, notamment sur les routes, à travers le non-respect du Code de la route, les accès de road rage et les altercations violentes entre automobilistes.

La question de la drogue reste centrale, en particulier celle des substances synthétiques, dont les effets ravagent le tissu social. Dev Ramano déplore le retard, voire une forme de state capture, dans le traitement du dossier de la légalisation du cannabis, laissant prospérer des réseaux criminels aux conséquences sociales lourdes. Sur le plan judiciaire, il évoque un système lent, marqué par une certaine léthargie, ainsi qu’un manque criant d’accompagnement des plaignants, souvent livrés à eux-mêmes dans des procédures longues et éprouvantes.

Concernant les féminicides et les violences domestiques, son constat est sans appel. Les autorités peinent toujours à endiguer le phénomène. 

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