Lutte contre la toxicomanie - Masterplan 2026-2030 : entre la vision de la NADC, le manque de moyens et le défi de la réinsertion
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Le Défi Quotidien
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Dans Au Cœur de l’Info, animée par Prem Sewpaul, le Masterplan 2026–2030 de la National Agency for Drug Control ( NADC) à fait l’objet de débats. Autour de la table : Kunal Naik, Chief Executive Officer de la NADC, Cadress Runghen, travailleur social et cofondateur de Lakaz A, et Ashwin Gungaram, directeur de l’association AILES.
ÀMaurice, la question de la drogue n’est plus un sujet périphérique. Elle s’infiltre dans les foyers, fracture les familles et laisse derrière elle des trajectoires brisées. L’essor des drogues synthétiques, avec leurs effets rapides et souvent irréversibles sur la santé mentale et le comportement, a profondément transformé le paysage de la dépendance. Derrière chaque consommateur, il y a des parents démunis, des proches qui cherchent des réponses, et un système qui peine encore à suivre le rythme d’un phénomène en constante mutation.
C’est dans ce contexte que le Masterplan 2026–2030 est présenté comme un tournant. Mais dès les premières prises de parole, le débat s’ancre dans une tension entre ambition et réalité. Kunal Naik, le CEO de la NADC pose les bases d’une approche qu’il qualifie d’inclusive et structurée : « Le plan que nous utilisons aujourd’hui est une continuité de l’ancien, mais avec une volonté d’aller plus loin. Nous avons consulté les personnes concernées, nous avons travaillé avec tous les stakeholders, et nous nous appuyons sur quatre piliers : « enforcement », coopération régionale, réduction de la demande et prévention. Ce que nous voulons, c’est créer un véritable plan national de prévention qui commence dès l’enfance, en intégrant la santé et le bien-être, tout en mettant en place un pathway clair pour coordonner, monitorer et évaluer ce qui est fait. »
Mais très vite, le CEO de la NADC reconnaît lui-même les limites du passé : « Très souvent, il y a une sensibilité sociale et politique qui nous empêche d’aller au-delà des idées. Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que ce qui se fait depuis 50 ans n’apporte pas de résultat. Il faut donc une approche plus holistique, plus pragmatique. Il faut également dépasser les idées, sans action concrète, rien ne changera. Cela passe aussi par la recherche, par la collecte de données fiables pour pouvoir démontrer les changements nécessaires, même si cela implique de revoir certaines lois ou certains aspects du système. » Il évoque également des sujets sensibles, comme le cannabis, appelant à un débat dépassionné, basé sur des données locales : « Nous ne pouvons qu’aviser. La décision revient au Parlement, mais notre rôle est de produire un rapport solide, ancré dans le contexte mauricien. »
Face à cette vision, Cadress Runghen recentre immédiatement la discussion sur les réalités du terrain : « Le précédent rapport, celui de 2019 à 2023, était déjà porteur de bonnes intentions, mais son implémentation a été contrainte par des ressources limitées. C’est dommage, parce que cela n’a pas abouti comme prévu. Aujourd’hui, la vraie question est simple : est-ce qu’on aura les moyens pour la mise en œuvre de ce nouveau ? Parce qu’un plan peut être très bien sur papier, notamment en ce qui concerne la prévention nationale, mais sans ressources financières, sans infrastructures et sans personnel, cela reste théorique. »
Son constat est sans détour : « Le manque de centres d’accueil est une réalité. Les ONG travaillent avec des ressources humaines très limitées, bien en deçà de celles des ministères. Or, la réhabilitation prend des années. La drogue entraîne une déshumanisation profonde, et cela affecte non seulement l’individu, mais toute la famille. Aujourd’hui, des milliers de parents souffrent, souvent dans le silence, avec très peu d’accompagnement. Et même quand il y a un travail de reconstruction, la question de l’après reste entière : les personnes retournent dans le même environnement, ce qui favorise les rechutes. Les ONG ne peuvent pas tout faire, prévention, accompagnement, réinsertion, avec si peu de moyens. »
Dans la continuité, Ashwin Gungaram élargit la réflexion en mettant l’accent sur la réinsertion, qu’il considère comme un maillon encore trop fragile : « Pendant très longtemps, nous avons tiré la sonnette d’alarme sur ces besoins. Aujourd’hui, il y a des annonces, comme la création d’un centre national de réintégration, et c’est une avancée. Mais il faut être lucide : la mise en œuvre dépendra de la collaboration entre différentes autorités. » Il insiste sur la complexité des profils accompagnés, notamment ceux liés aux drogues synthétiques : « Ce sont des personnes qui développent des troubles mentaux, des problèmes comportementaux importants. La réinsertion ne peut pas être un processus simple ou linéaire. Elle doit être pensée dans toutes ses dimensions, sociale, psychologique, économique. »
Si le Masterplan 2026–2030 ouvre des perspectives, il soulève aussi des attentes immenses. Entre volonté politique, contraintes structurelles et urgences humaines, la lutte contre la drogue à Maurice apparaît plus que jamais comme un chantier complexe, où chaque avancée dépendra de la capacité à relier les intentions aux réalités. Et derrière les stratégies, ce sont toujours les mêmes visages qui attendent : ceux des familles, suspendues entre espoir et fatigue, dans l’attente d’un changement qui, cette fois, devra être réel.
Cette retranscription n’est qu’une partie de l’émission, qui dure deux heures. Elle est disponible sur les plateformes du Défi Media et sur la chaîne YouTube de Téléplus.