Lutte contre la drogue de synthèse : une urgence nationale

Par Le Défi Quotidien
Publié le: 6 février 2026 à 12:00
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Les photos et vidéos sur les réseaux montrent des jeunes sous l’effet de la drogue de synthèse.

Des jeunes, affalés sur le bitume, immobiles, le regard vide... Des vidéos, qui circulent sur les réseaux sociaux, exposent une réalité : la drogue de synthèse ravage une partie de la jeunesse mauricienne.

Un jeune de 16 ans a été filmé. Il gisait au sol, sous l’effet d’une substance dont il ignore la composition, les effets et les conséquences. Ce n’est plus un fait divers isolé. C’est un effondrement silencieux, visible dans les rues et les quartiers.

La National Agency for Drug Control (NADC) a expliqué à plusieurs reprises qu’il ne faut pas filmer et qu’il faut appeler les secours. Le message est clair et justifié : ces situations relèvent avant tout de l’urgence médicale. Pourtant, malgré ces appels à la responsabilité citoyenne, les vidéos continuent de circuler. Parce qu’elles choquent. Parce qu’elles interpellent. Et surtout parce qu’elles révèlent un malaise bien plus profond qu’un simple problème de comportement.

Consommateurs

La drogue de synthèse ne détruit pas lentement. Elle frappe vite, violemment et sans distinction. Contrairement aux substances traditionnelles, ses effets sont souvent imprévisibles. En quelques minutes, un jeune peut basculer dans un état de détresse extrême : perte de conscience, troubles respiratoires, convulsions, hallucinations, voire arrêt cardiaque. 

Ce qui inquiète davantage, c’est le rajeunissement des consommateurs. La drogue de synthèse ne touche plus seulement les adultes marginalisés ou les consommateurs chroniques. Elle s’infiltre désormais chez les adolescents, parfois dès le collège. Facile d’accès, bon marché, banalisée dans certains cercles, elle devient pour certains jeunes une échappatoire, un refuge illusoire face à l’ennui.

Ally Lazer : « Nous sommes passés du mauvais au pire »

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Ally Lazer, travailleur social.

Pour Ally Lazer, travailleur social et figure emblématique de la lutte contre les trafiquants de drogue à Maurice, la situation actuelle marque un point de non-retour. Après quarante-cinq ans de combat, il avance qu’il n’a jamais été confronté à une telle dégradation de la jeunesse, aggravée par la prolifération incontrôlée des drogues de synthèse.

« La situation empire. Autrefois, nos ennemis étaient l’héroïne et la cocaïne. Aujourd’hui, la drogue de synthèse a envahi le marché et détruit les jeunes », déplore-t-il. Selon Ally Lazer, la dangerosité de ces substances réside autant dans leurs effets que dans leur composition instable et difficilement identifiable, rendant les traitements médicaux particulièrement complexes. « Le traitement est difficile parce que les composants de ces drogues sont difficiles à détecter. Je suis très inquiet. La drogue ne connaît jamais de pénurie et, avec son prix bon marché, la drogue synthétique continuera à faire des ravages. »

Échec institutionnel

Mais au-delà de l’aspect sanitaire, Ally Lazer pointe du doigt un grave échec politique et institutionnel. Il rappelle que de nombreux responsables politiques ont, dans le passé, fait de la lutte contre la drogue leur cheval de bataille. « Aujourd’hui, ces discours ont été oubliés. Le manque de volonté politique encourage les trafiquants à agrandir leur marché sans jamais être inquiétés. »

L’activiste évoque également des images récentes circulant sur les réseaux sociaux, montrant le trafic de drogue en plein jour. « Nous avons vu une vidéo dans laquelle on voit clairement des gens acheter de la drogue. Le plus grave, c’est que dans cette vidéo, on voit que les trafiquants n’ont pas d’âge. Et il n’y a eu aucune arrestation à ce jour. » Pour lui, il est illusoire de prétendre que les autorités ignorent les lieux de vente. « Ne venez pas me dire qu’ils ne savent pas où la drogue est vendue. »

Selon Ally Lazer, les conséquences de cette inaction dépassent largement le cadre sanitaire. « Cette situation aura des effets directs sur notre économie et sur le plan social. Si rien n’est fait, nous allons vers un désastre. » À ses yeux, la drogue de synthèse n’est plus seulement un problème de santé publique, mais une menace structurelle pour l’avenir de la société mauricienne.

Ehsan Juman : « La NADC doit se ressaisir »

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Ehsan Juman, député de la circonscription n° 3.

Ehsan Juman, député de la circonscription n° 3, ne cache pas son agacement face à l’ampleur prise par la drogue de synthèse. Les images qui circulent sur les réseaux sociaux aussi ne lui font pas plaisir. Pour lui, la situation actuelle est en total décalage avec les engagements pris auprès de la population.

« La NADC doit se ressaisir. Certes, nous avons hérité d’une situation compliquée. Des personnes jugées qualifiées ont été placées à la tête de certaines institutions pour faire régresser le problème. Mais aujourd’hui, ce n’est pas ce que nous constatons », déplore-t-il. Selon le député, les vidéos montrant des jeunes sous l’effet de la drogue sont le symbole d’un échec collectif et d’un manque d’efficacité dans la réponse institutionnelle.

Ehsan Juman estime que ces images ne correspondent en rien aux promesses faites par l’Alliance du Changement au peuple mauricien. « Lorsque nous regardons ces vidéos qui circulent, ce n’est pas ce que nous avons dit à la population. En tant qu’élu, cette situation m’interpelle profondément. » Il juge particulièrement préoccupant que, malgré la gravité des faits et l’émotion suscitée, les choses semblent stagner.

« Il est regrettable de constater qu’après tout ce temps, nous avons l’impression que les choses sont toujours au point mort », ajoute-t-il. Il appelle à une réaction plus ferme, plus visible et plus efficace face à un fléau qui touche désormais des jeunes. Pour le député, l’inaction ou la lenteur des réponses risque d’aggraver davantage une crise déjà hors de contrôle.

Dr Siddick Maudarbocus : « C’est une urgence nationale »

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Siddick Maudarbocus, addictologue et directeur du centre de traitement Les Mariannes.

Pour Dr Siddick Maudarbocus, directeur de Les Mariannes Wellness Sanctuary, la situation actuelle relève d’une urgence nationale. Addictologue et spécialiste du traitement des dépendances, il dresse un tableau particulièrement sombre des ravages causés par la drogue de synthèse sur la jeunesse mauricienne.

« Quand j’ai vu ces vidéos, je me suis dit que nous avons un gros problème. La société civile est aujourd’hui témoin d’un cancer qui ronge notre jeunesse », confie-t-il. Selon lui, le rajeunissement des consommateurs et la violence des effets observés devraient, depuis longtemps déjà, avoir déclenché une mobilisation d’envergure. « Ma lecture de la situation est que la drogue de synthèse et ses dégâts ne semblent pas être une priorité d’action. Il est regrettable de le dire, mais la NADC, qui regroupe pourtant plusieurs acteurs, est devenue une instance essentiellement administrative. »

Sur le plan médical, le constat est alarmant. Le Dr Maudarbocus explique que la drogue de synthèse est composée de multiples molécules hautement toxiques, aux effets directs sur le cerveau. « Ces substances détruisent l’émotion, altèrent le comportement et provoquent des dommages neurologiques sévères. Les effets sur la santé mentale et cognitive des consommateurs sont souvent irréversibles. »

Il se montre également très critique face à la réaction des autorités après la diffusion des vidéos. « Dire ‘ne filmez pas, appelez les secours’ ne suffit pas. On ne peut pas cacher la vérité. La gestion actuelle est catastrophique. Si rien n’est enclenché rapidement, nous risquons de faire face à une situation sans précédent. » Il appelle à une réponse structurée, médicale et nationale avant qu’il ne soit trop tard. 

Jameel Peerally : « Il faut montrer cette réalité que l’on veut cacher »

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Jameel Peerally estime que la diffusion d’images choquantes est nécessaire pour révéler l’ampleur du fléau de la drogue de synthèses.

Jameel Peerally, activiste et fondateur du Collectif 420, soutient qu’il est « hors de question de cesser de publier les images choquantes montrant des jeunes sous l’emprise de la drogue de synthèse ». Selon lui, ces vidéos, aussi difficiles soient-elles à regarder, constituent « un outil de vérité face à une réalité que l’on tente trop souvent de minimiser ».

Si la National Agency for Drug Control (NADC) appelle à ne pas filmer ces scènes, mais à porter secours, Jameel Peerally adopte une position radicalement opposée. « La NADC demande de ne pas filmer ces jeunes sous l’emprise de la drogue. Moi, je dis non. En tant qu’activiste, je vais continuer à exposer cette réalité que l’on veut cacher, pour montrer que le système a failli dans sa lutte contre un mal bien réel », affirme-t-il sans détour.

Pour lui, ces images sont « le reflet d’un échec collectif et d’un manque de volonté à affronter le problème à la racine ». « Il est grand temps que les autorités se ressaisissent. La lutte contre le trafic de drogue ne se fait pas dans un bureau, mais sur le terrain », insiste-t-il. L’activiste s’interroge également sur la nécessité « de choquer pour éveiller les consciences ». « A-t-il fallu que je partage une vidéo choquante pour que l’on comprenne l’ampleur de la situation ? » questionne-t-il.

Jameel Peerally affirme qu'il continuera à publier ces contenus sur sa page personnelle, car ils donnent une voix à ceux que l’on n’entend pas. « Chaque jour, je reçois des appels de mamans, de grands-parents, parfois même d’épouses, qui me racontent comment la drogue de synthèse détruit leurs familles. Cette réalité existe. Il faut la montrer » martèle-t-il, convaincu que « le silence est une forme de complicité ».

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