Lutte antidrogue - Karo Kalyptus : «Isi trafikan ki kontrole»
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Le Dimanche /L' Hebdo
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Lundi soir, une cinquantaine de personnes ont défié l’Adsu venue arrêter un dealer à Karo Kalyptus. Dans ce quartier de Roche-Bois, les guetteurs surveillent, les clients affluent de toute l’île, et les habitants qui refusent le trafic finissent par partir.
«Emisie pa’nn gagn nanye ar li la, montre nou ki’nn gagne. » La voix fuse dans la foule massée autour des tout-terrain de l’Anti-Drug & Smuggling Unit (Adsu). Ce lundi 12 janvier, vers 18 h 55, à Karo Kalyptus, la brigade antidrogue vient d’arrêter Jonathan Bègue, dit « Long Dick », 37 ans, en possession de 13 morceaux de « papie tranpe simik » et d’une arme tranchante. Mais une cinquantaine de personnes se soulèvent pour empêcher les policiers de quitter le quartier avec le suspect.
Les limiers, impuissants, se retranchent dans leurs véhicules, remontent les vitres fumées. Menés par un dénommé Laval et Robin P., les protestataires se permettent d’ouvrir les portes des tout-terrain, tentent de saisir les clés. « Ki to’nn gagne ek li papa, li’nn tir kouto ek twa », lance une voix féminine vers un responsable de l’opération.
Pas question pour l’Adsu de céder. « Inn gagn so mass ar li, li fer manier, li zour lapolis, pa fer koumsa, li pa kav fer koumsa ar lapolis, nou pe fer nou travay », réplique un responsable sur place. Un policier au volant repousse un meneur, qui revient aussitôt, en colère, avec ses complices. Ils ouvrent de force la porte du conducteur : « Bous… pou mo pa kas… ».
La tension monte. Un policier tente de semer les fauteurs de troubles. « Pe tir kout bal bann…., zot fou, anvi donn… » crie une voix féminine qui dénonce une provocation. L’officier en charge descend pour éviter que la situation ne dégénère davantage. C’est à ce moment que des projectiles, dont des pierres, sont lancés sur les tout-terrain.
Une énième fois, les fauteurs de troubles démontrent avec force que Karo Kalyptus reste leur territoire et que l’Adsu n’y est pas la bienvenue. Finalement, c’est avec beaucoup de difficultés que la police parvient à quitter les lieux avec « Long Dick », placé en détention pour « Drug Dealing : Possession Of Synthetic Cannabinoids For The Purpose Of Distribution ». Une enquête pour « rébellion » a été ouverte contre Robin P. et d’autres. Mais pour qui connaît Karo Kalyptus, cet affrontement n’a rien de surprenant.
Ce jeudi, trois jours après l’incident, l’Adsu retourne à Karo Kalyptus, cette fois fortement mobilisée. Objectif : traquer les instigateurs et fauteurs de troubles. Les limiers ne sont plus seuls. Avec eux, des commandos du Special Response Group (SRG) de la Special Supporting Unit, la Special Mobile Force, le Special Team de Port-Louis Nord. Des chiens renifleurs de la police complètent le dispositif.
Munis de mandats de perquisition, les policiers effectuent des descentes dans les demeures des suspects recherchés, dont Robin P. et Laval. Mais ni l’un ni l’autre n’est retracé. Après cette opération, les policiers peuvent au moins quitter Karo Kalyptus sans le moindre incident.
Le quartier a changé de visage. « Inn fini ena tanpet isi, aster partou pou kalm-la », résume un limier habitué à ces alternances. Les policiers de la division ayant participé à l’opération constatent que Karo Kalyptus contraste fortement avec les scènes habituelles : « Nou’nn fer crackdown, pena nanye, pena okenn marsan ladrog-la, pa pe vann ladrog ditou la. »
Mais forts de leur expérience sur le terrain, ces limiers savent que la situation redeviendra « normale » incessamment.
« Zot kone lapolis inn fini kraz enn kout, inn fini desann. La dan weekend pou ena Fancy Fair ladrog laba-la », avance un policier. Mieux encore : « Ankor ki tou piblik inn trouve kouma l’Adsu inn gagn difikilte, la zot vinn dis fwa pli for la. »
Ce faubourg situé à l’intérieur de Roche-Bois, vers Cocoterie et Batterie-Cassée, a, au fil des années, été envahi par une structure solidement mise en place par de nombreux gros bonnets. Sur place, à longueur de journée, la drogue se vend librement comme des petits pains. « Dimounn sorti antie Moris vinn Karo Kalyptus toulezour ek enn zourne pou aste ladrog », confie un habitant.
Des points de deal sont disséminés dans de nombreuses petites ruelles. Le terrain est miné à Karo Kalyptus, explique une source policière. Chaque point est surveillé par des guetteurs qui épient chaque mouvement. Positionnés dans tous les accès menant à Karo Kalyptus – la route Cocoterie, le cimetière musulman, Batterie-Cassée –, ils donnent l’alerte à chaque présence suspecte des policiers. « Bann veyer krapo partou laba, zot lor motosiklet. Kouma l’Adsu met so nene dan Karo, ou trouv zot galoup partou donn alert kriye krapo. » Payés à la journée par les trafiquants, ces sentinelles reçoivent aussi « zot doz ladrog de fwa, trwa fwa par zour ». Dès que l’alerte est donnée, les habitants font barrage et obstruction pour empêcher l’Adsu de « fer landing ». Certains envoient même des projectiles « kouma pe zwe rugby ».
Ashley (prénom d’emprunt), habitué des lieux au quotidien, explique pourquoi Karo Kalyptus reste très prisé malgré le fait que les différentes drogues soient disponibles à travers le pays. « Dan Karo, servis pli bon. Samem depi lor ronpwin laba ou trouv dimounn pe galoupe pe vinn dan Karo. Isi, bann doz-la bien fourni, dealer pa pas zong, pena marday », dit-il.
« Si ou vinn aste enn ou de doz leroinn, zot servi ou trankil », explique un toxicomane qui, chaque jour, quitte son village du Sud pour se procurer ses doses à Karo Kalyptus. « Si ou enn nouvo figir ou vinn aste wit ou dis gram enn sel kout, si zot doute ou enn polisie degize, zot kapav fors ou pou fim enn parti leroinn sirplas pou teste ou. »
Dans les rues de Karo Kalyptus, outre les drogues habituelles – héroïne, cannabis, synthèse –, d’autres ont émergé, telles que la méthamphétamine. « Mo dir ou, isi ena zis tou », concède un limier de l’Adsu. Et nombre de clients en profitent pour s’adonner au trafic dans leurs régions respectives après s’être approvisionnés sur place, comme le relate un habitant de Phoenix : « La nou pe atann konvwa monte la, bann-la pe pran pe vini, lerla nou pou aste ar zot. »
Pour protéger leur vente et éviter d’être coffrés, les trafiquants de Karo Kalyptus restent sur le qui-vive et rivalisent d’ingéniosité. Quand les guetteurs signalent que les clients arrivent, « dealer-la res lao lot letaz, li desann enn panie. Klian met kas, apre dealer fer desann ladrog dan panie ».
D’autres transactions se font à travers un simple interstice : « Klian-la koste ar laport, dan ti kare pwanie, li donn kas e li rekiper so ladrog. » Dealers, sexes confondus, sont impliqués. Certains opèrent de l’autre côté des « baraz tol » : « Dealer rest lot kote baraz tol e klian koste ar baraz pou aste. Si misie-la anvi trap zot, Adsu bizin sot baraz », décrit un client.
Face à cette situation qui se détériore jour après jour, année après année, Karo Kalyptus se vide progressivement d’une catégorie d’habitants qui rejettent ce trafic. « Ena dimounn isi zame ti pe vann ladrog, zot trouv zot vwazin kouma pe arive dan lavi », confie un habitant incommodé quotidiennement par ce trafic qui gangrène les lieux au vu et au su des caméras Safe City.
« Isi ou pa kapav ni koze, kar isi trafikan ki kontrole. Ena boukou inn fini kit landrwa », témoigne un autre résident. Même les visites familiales se raréfient : « Nou fami pa rod vin rann nou vizit akoz nou res isi, zot per. Parski avan nou fami rantre, bann-la aret loto, kontrol loto. »
À Karo Kalyptus, ce ne sont plus les habitants qui contrôlent leur quartier. Ce sont les trafiquants.
Karo Kalyptus reste une zone où les dealers ont fortement investi pour asseoir leur influence, reconnaissent les autorités. Interrogé lors de la présentation du plan stratégique de la police samedi dernier, le commissaire de police (CP) Rampersad Sooroojebally affirme que cette concentration s’explique par plusieurs facteurs, dont les conditions de vie et la pauvreté. Il pointe également « la mainmise de certaines personnes sur la région ».
Le CP souligne que l’Adsu est active en permanence : « L’Adsu fait son travail convenablement, avec une équipe réellement mobilisée et active sur le terrain. » C’est justement pour marquer une présence accrue dans ces localités où la drogue est grandement répandue que des unités de l’Adsu ont été délocalisées au Police Headquarters d’Abercrombie. Leur mission spécifique : concentrer des opérations à Karo Kalyptus, Roche-Bois, Sainte-Croix, Baie-du-Tombeau, Vallée-Pitot, Cité-La-Cure, entre autres. Mais la mission est loin d’être simple.
De son côté, le DCP Rassen, patron de la brigade antidrogue, rappelle qu’« il ne faudrait pas stigmatiser » les habitants de la localité, soulignant l’importance d’une approche équilibrée face au phénomène.