Lutte anti-drogue : des avancées des ambitions et des lacunes
Par
Jean-Marie St Cyr
Par
Jean-Marie St Cyr
À la veille de la publication du nouveau National Drug Control Master Plan 2026-2030, retour sur les promesses et les échecs du précédent plan 2019-2023, dont l’évaluation indépendante dresse un bilan contrasté.
Ce jeudi 30 avril, le gouvernement mauricien rendra public le nouveau National Drug Control Master Plan pour 2026-2030. Une publication qui intervient dans un environnement dans lequel la problématique des drogues ne cesse d’évoluer et devient de plus en plus complexe. Les drogues synthétiques décimant une partie de la jeunesse mauricienne, l’emprisonnement des simples usagers est de plus en plus remis en question. Et le débat sur la légalisation ou la dépénalisation du cannabis s’invite de plus en plus dans l’espace public, certains y voyant une réponse possible à la progression des substances synthétiques. Avant de tourner la page, il est utile de s’interroger sur ce que le plan précédent avait promis et sur ce qu’il a accompli.
Élaboré en 2018-2019 avec le soutien du bureau des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC), le National Drug Control Master Plan (NDCMP) 2019-2023 constituait une feuille de route nationale claire, portée par une vision.
Celle de bâtir « une République de Maurice plus sûre et plus saine, avec des politiques efficaces de contrôle des drogues. » Avec un budget global indicatif de Rs 1,378 milliard sur cinq ans, ce plan proposait une approche intégrée articulée autour de quatre piliers stratégiques, complétés par des thèmes transversaux - renforcement des capacités, droits humains et prise en compte du genre.
Sur le plan de la réduction de l’offre, le plan prévoyait le renforcement des contrôles aux frontières - aéroport, port et services postaux. Ce qui se ferait avec l’acquisition de scanners, de drones et de chiens renifleurs, le renforcement de la brigade antidrogue (Adsu), ainsi qu’une plateforme nationale de partage de renseignements entre agences. Des accords de coopération internationale devaient être signés avec Interpol, l’UNODC, la World Customs Organization et la Southern African Development Community, tandis que des lois sur le blanchiment d’argent devaient être renforcées pour démanteler les réseaux financiers des trafiquants.
En matière de réduction de la demande, un programme national standardisé de prévention devait cibler les 12-14 ans dans les établissements scolaires, les jeunes hors école et les groupes vulnérables. Des protocoles de traitement standardisés associant médecins, psychologues, travailleurs sociaux et éducateurs pairs devaient être développés, avec l’extension des services dans les hôpitaux régionaux, les prisons et les ONG. Un centre résidentiel dédié aux jeunes hommes de 12 à 22 ans devait également voir le jour.
Concernant la réduction des risques, le plan visait l’extension de la thérapie de substitution à la méthadone. De nouveaux points de distribution étaient prévus dans les centres de santé primaires et les pharmacies, avec l’objectif d’une couverture élargie pour les quelque 10 000 usagers de drogues injectables. Le programme d’échange de seringues devait être renforcé avec une distribution annuelle cible de 700 000 kits, et des unités de réduction des risques devaient être créées en milieu carcéral.
Sur le plan de la coordination et de la gouvernance, le plan instituait un National Drug Secretariat (NDS) chargé du suivi de l’ensemble des activités, un observatoire national des drogues pour produire des rapports statistiques annuels. Des réformes législatives, dont la révision de la Dangerous Drugs Act et les législations relatives au blanchiment d’argent étaient prévues.
L’évaluation indépendante, conduite à la fin de 2023 par la consultante internationale Marie Claire Van Hout et destinée à orienter le prochain plan, reconnaît plusieurs avancées. Le plan était pertinent face à l’évolution du marché des drogues - notamment la prolifération des nouvelles substances psychoactives. Celles-ci supplantent progressivement l’héroïne chez les jeunes.
La création du NDS est présentée comme une avancée majeure. Les synergies entre agences - forces de l’ordre, douanes, laboratoire médico-légal, lutte anticorruption et coopération maritime régionale avec La Réunion, Madagascar, les Seychelles, le Mozambique et la Tanzanie - sont jugées solides. Le laboratoire médico-légal mauricien est décrit comme une référence en Afrique orientale pour la détection des drogues synthétiques.
En milieu carcéral, le programme de substitution à la méthadone à la prison de Beau-Bassin est décrit comme « très efficace », avec une microélimination de l’hépatite C réalisée dans cet établissement. Sur le plan législatif, l’amendement de la Dangerous Drugs Act en 2022 et la création du Drug Users Administrative Panel - qui permet de diriger les personnes arrêtées pour possession vers des soins plutôt que vers la prison - constituent des avancées notables selon le rapport d’évaluation.
Mais les lacunes identifiées sont importantes, et les conclusions de l’évaluation sont sans appel sur plusieurs points. La faiblesse la plus criante est celle du suivi-évaluation. La plupart des agences se contentent de déclarer leurs activités comme « en cours » sans données chiffrées. Ce qui ne permet pas de mesurer l’impact sur les bénéficiaires. Comme le résume un participant aux entretiens conduits lors de l’évaluation. « La mesure de l’impact est absente, il n’y a aucun moyen de vérifier le nombre de bénéficiaires, les activités sont ‘en cours’ dans les rapports. Une plateforme commune est nécessaire. »
La prévention souffre d’un manque criant de coordination. Les programmes - Get Connected, Unplugged, Line Up Live Up, Rebound - manquent d’un curriculum standardisé et d’une évaluation longitudinale. Les intervenants travaillent souvent en silos avec des messages parfois contradictoires. « L’efficacité est compromise par des messages concurrents entre les programmes de prévention des ONG et du gouvernement », note un participant dans le rapport. Si un comité national de prévention des drogues a bien été créé en 2020 pour harmoniser les efforts, des difficultés persistent pour désigner un chef de file clair.
Le traitement de la dépendance en communauté présente de sérieux problèmes opérationnels, indique aussi le document. Il y a de longues files d’attente aux sites de distribution, des horaires restrictifs dans les postes de police (de 6 heures à 8 heures), les doses de méthadone sont jugées insuffisantes, des pertes de suivi et le détournement de la méthadone. « Voir plusieurs professionnels de santé nuit à l’adhésion au traitement de la dépendance. La distribution se fait par une infirmière dans des conditions de foule et avec des risques de détournement. La distribution de méthadone devrait se faire dans le secteur des soins primaires afin de maximiser le soutien aux patients et leur suivi. Cette disposition réduirait également la stigmatisation », relève un professionnel. Aucune évaluation des projets pilotes - décentralisation, distribution dans des gobelets plastiques pour limiter le détournement, doses à emporter – n’a été réalisée.
Sur le front sanitaire, malgré le recul du VIH, la prévalence de l’hépatite C reste alarmante chez les usagers de drogues injectables : environ 89 % chez les hommes et 88 % chez les femmes, avec une co-infection VIH/hépatite C supérieure à 90 %.
La réhabilitation et la réinsertion sociale restent le parent pauvre du dispositif. L’implication du secteur privé est quasi inexistante et les programmes de suivi post-traitement ou post-incarcération demeurent insuffisants. « La réhabilitation est irréaliste quand la disponibilité omniprésente de drogues, la pauvreté et la violence de genre ne sont pas prises en charge », fait observer un intervenant.
Plusieurs groupes vulnérables ne sont pas suffisamment pris en charge selon le rapport : les femmes consommatrices de drogues - dont la consommation augmente -, les jeunes de moins de 30 ans qui représentent 50 % des usagers, les enfants de prisonniers, les immigrants et les sans-abri.
L’évaluation relève également des tendances émergentes que le prochain plan devra impérativement intégrer. Il y a l’apparition de la crystal méthamphétamine et du fentanyl sur le marché. Il y a le passage progressif du mode d’administration par inhalation à l’injection, le rajeunissement des usagers. Il y a aussi les traumatismes individuels et les dysfonctionnements familiaux, ainsi que les besoins spécifiques des femmes usagères et des travailleurs immigrés.
Pour y répondre, l’évaluation formule neuf recommandations. Le renforcement des capacités du NDS. L’amélioration de la coordination de la réduction de l’offre en investissant dans la technologie satellitaire. La standardisation de la prévention. La décentralisation de l’accès au traitement. L’investissement massif dans la réhabilitation. L’élargissement de la réduction des risques à la naloxone et aux tests de drogues. L’amélioration de l’information stratégique en s’appuyant sur des enquêtes scolaires et la recherche académique. Une approche centrée sur le genre et les droits humains face aux nouvelles drogues. Elle préconise d’associer les personnes avec l’expérience vécue de la consommation à l’élaboration du prochain plan.
Le verdict tombera ce jeudi. Le nouveau plan 2026-2030 devra répondre à une réalité qui n’a cessé de s’aggraver depuis 2019. La problématique de la drogue est en pleine mutation, la jeunesse est en danger, les outils de réponse n’ont pas encore montré leur pleine efficacité sur le terrain.