L’œil du sociologue - Appauvrissement des classes moyennes : une bombe à retardement
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
À Maurice, la classe moyenne a longtemps été perçue comme une catégorie capable d’absorber les chocs. Capable de faire des efforts. C’est précisément ce présupposé qui l’a rendue invisible aux politiques publiques et qui l’a exposée, sans filet, à l’érosion silencieuse de son pouvoir d’achat.
Ibrahim Koodoruth, sociologue, observe cette recomposition avec inquiétude. Ce qui se joue aujourd’hui, dit-il, dépasse la simple question du pouvoir d’achat. C’est la capacité d’investissement de toute une catégorie sociale qui est en train de s’effondrer. « Auparavant, la classe moyenne arrivait à économiser, à placer son argent dans l’achat de terrains ou de biens immobiliers. Aujourd’hui, elle n’est plus en mesure de réaliser ce type d’investissement. »
La dépréciation de la roupie aggrave encore cette réalité : envoyer ses enfants faire des études supérieures à l’étranger, qui était un horizon accessible pour cette classe, devient chaque année un peu plus hors de portée. Et pourtant, elle s’endette pour y parvenir.
Ce déclin silencieux a des implications qui dépassent les ménages concernés. La classe moyenne mauricienne n’est pas seulement une catégorie de consommateurs ; elle est, historiquement, une catégorie d’investisseurs. Ce sont ces ménages qui financent les petits business, les chantiers de construction, les projets entrepreneuriaux modestes, mais structurants pour l’économie locale. « Quand cette classe ne peut plus investir, c’est toute la société mauricienne qui en souffrira à long terme », avertit Ibrahim Koodoruth. L’effet multiplicateur de ces micro-investissements sur le PIB est réel et sa disparition progressive ne se verra pas immédiatement dans les statistiques, mais se fera sentir durablement dans le tissu économique du pays.
Le risque ultime, pour le sociologue, est la disparition progressive de cette vocation entrepreneuriale. « Cette classe était historiquement tournée vers l’entrepreneuriat. Elle entreprenait. Or, elle risque de disparaître faute de moyens. » Une perte qui ne se mesure pas en roupies, mais en dynamisme collectif.
Les outils statistiques actuels ne voient pas ce déclassement. « Les indicateurs de pauvreté ciblent surtout les personnes pauvres, alors qu’il aurait fallu développer des indicateurs mesurant le pouvoir d’achat de chaque classe sociale », explique Ibrahim Koodoruth. Ceux qui étaient pauvres risquent de le devenir davantage, mais ceux qui étaient relativement à l’aise s’appauvrissent aussi, sans que personne ne le comptabilise ni n’anticipe les politiques publiques nécessaires.
Cette invisibilisation statistique n’est pas sans conséquences politiques. Le sociologue identifie deux risques symétriques : d’un côté, un désintérêt croissant pour la politique chez des citoyens qui ne se sentent pas représentés ; de l’autre, une montée des revendications, notamment en période électorale, portée par une grogne diffuse et mal canalisée. « Ce ne sont pas forcément des personnes qui vont manifester dans la rue, mais elles peuvent mobiliser d’autres individus. Leur discours peut entraîner une forme de tension latente au sein de la population mauricienne. » Un basculement politique silencieux, qui se prépare dans les fins de mois difficiles.
Il réfute, par ailleurs, un argument souvent avancé pour minimiser les difficultés : la fréquentation des centres commerciaux comme preuve que les Mauriciens ont encore les moyens. « C’est une interprétation erronée. Les malls remplissent avant tout une fonction sociale. À Maurice, les espaces de loisirs gratuits sont rares. Les gens s’y rendent pour se retrouver, rêver, passer du temps, pas nécessairement pour dépenser. » Ce que révèle la fréquentation des malls, ce n’est pas le niveau de vie. C’est le peu d’alternatives qu’offre l’île à ceux qui cherchent simplement à respirer.