L’obsession arctique d’Anwar et Shabneez : Six mois de préparation pour voir danser le ciel
Par
Azeem Khodabux
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Azeem Khodabux
Ils ont tout planifié depuis leur écran à Maurice pour affronter les -15 °C de la nuit polaire. Récit d’une expédition de 12 000 km, où la patience finit par offrir le plus beau des spectacles.
Partir de Maurice pour atteindre le cercle Arctique, affronter -15 °C sans jamais l’avoir connu, attendre des heures dans le noir pour peut-être apercevoir des aurores boréales : Anwar Buchoo et Shabneez Goolam Hossen ont tout planifié depuis leur écran. Récit d’une quête obsessionnelle.
Tout a commencé sur un écran, des mois avant le départ. Anwar Buchoo, Project Manager à la MCB, et Shabneez Goolam Hossen, étudiante en Beaux-Arts au MGI, assemblaient patiemment les pièces de leur voyage comme on construit une maquette. Vols, trains, hébergements, transferts. Quatorze pays sur le papier. Un itinéraire européen classique, en apparence.
Sauf qu’au fond, il n’y avait qu’une seule destination qui comptait vraiment : le cercle Arctique. Et une seule obsession : les aurores boréales. « C’était presque un rêve d’enfant », admettent-ils.
Grandir à Maurice, entre plages de sable blanc et températures clémentes, rend l’appel de l’Arctique presque irréel. Pourtant, pour ce couple, affronter le froid extrême, l’obscurité prolongée et l’inconnu était devenu une évidence. Une quête. Un rêve à accomplir.
Ils n’avaient jamais expérimenté des températures descendant à -15 °C. Jamais vu la neige autrement que dans des films. Alors ils ont étudié. Avec un sérieux presque académique. Les particularités du climat polaire. Les mécanismes de la nuit polaire. Les habitudes de la faune arctique. L’activité solaire, élément clé dans l’apparition des aurores. La migration des harengs, qui attire chaque hiver les orques et les baleines vers les côtes nordiques. « On a tout appris depuis Maurice, devant nos ordinateurs. »
À la préparation logistique s’est ajoutée une préparation physique et mentale rigoureuse. Exit les vêtements légers : place aux bottes polaires, aux sous-couches thermiques, à la laine mérinos, aux gants isolants, aux bonnets épais et aux doudounes conçues pour le grand froid. Ils ont appris à superposer les couches, à reconnaître les signes de fatigue liés au froid, à économiser leur énergie.
Des gestes simples comme marcher sur une surface glacée ou utiliser un appareil photo avec des gants ont été longuement anticipés. « Voyager léger en hiver, c’est presque une discipline scientifique », confient-ils.
Pendant des semaines, ils ont accumulé l’équipement nécessaire, conscients que dans l’Arctique, l’inconfort peut rapidement devenir un danger. Attendre plusieurs heures dans le froid, passer une journée entière sur un bateau ou affronter un vent glacial exige une préparation sans compromis. Ils ont même choisi leurs logements en fonction d’un seul critère : loin de toute pollution lumineuse. Quitte à renoncer au confort.
En décembre, ils ont quitté le soleil tropical. Direction : Tromsø et les confins du Svalbard. Près de 12 000 kilomètres jusqu’au bout du monde connu. L’expérience de la nuit polaire a été l’un des moments les plus marquants. Pendant plusieurs jours, le soleil est resté invisible, ne dépassant jamais l’horizon. L’absence de lumière naturelle a parfois pesé. Mais l’obscurité permanente a aussi révélé une beauté rare, presque sacrée, où chaque lueur prenait une importance nouvelle.
Anwar et Shabneez
Après six jours de progression vers le nord, Anwar et Shabneez ont atteint la frontière symbolique entre la Norvège, la Finlande et la Suède, au Three-Country Cairn. C’est là qu’ils ont vécu leur premier face-à-face avec les aurores boréales. Pour maximiser leurs chances, ils ont fait appel à Dan Steinbakk, guide expérimenté et photographe spécialisé dans les phénomènes naturels.
Ce soir-là, en pleine nuit polaire, ils se sont installés loin de toute présence humaine, autour d’un feu improvisé. Attendre. Le froid s’infiltrait lentement à travers les vêtements, rappelant que dans ces latitudes, la nature dicte ses règles.
Puis, sans prévenir, le ciel s’est transformé. Des rubans lumineux ont traversé l’obscurité, ondulant au-dessus d’eux dans des teintes vertes, violettes et rosées. Les aurores boréales dansaient. Le temps semblait suspendu.
Face à ce spectacle, Anwar et Shabneez sont restés silencieux, submergés par l’émotion, conscients de vivre l’instant qu’ils avaient imaginé depuis l’enfance. Six mois de préparation. 12 000 kilomètres. Des heures d’attente dans le froid. Pour ça. Pour ce moment-là.
Leur immersion arctique s’est poursuivie par une rencontre profondément humaine : celle du peuple Sámi. Accueillis dans un village traditionnel, ils ont écouté les récits d’un peuple longtemps marginalisé, marqué par les blessures du colonialisme. Ils ont nourri les rennes, piliers de la culture Sámi, indispensables à la subsistance et à l’identité de cette communauté. Un joik, chant ancestral chargé d’émotion, leur a été offert.
L’aventure a également pris une dimension maritime. Malgré une mer agitée et un froid encore plus mordant, le couple a embarqué à la recherche des orques et des baleines à bosse. Pendant des heures, le navire a sillonné les fjords, jusqu’à ce que les premiers souffles apparaissent.
Les orques, chassant les harengs, ont offert un spectacle saisissant. Puis les baleines à bosse ont émergé à leur tour, projetant des nuages de vapeur dans l’air glacé, comme un salut silencieux.
Aujourd’hui, Anwar et Shabneez parlent de cette aventure non pas comme de simples vacances, mais comme d’un voyage initiatique. Une expérience fondatrice qui leur a appris la patience, la rigueur, l’humilité et le respect absolu de la nature.
Dans l’Arctique, disent-ils, l’homme n’est qu’un invité. Et cette leçon-là, ils la garderont toute leur vie.