Interview

Lindsey Collen, de Lalit : «Un processus de démilitarisation des Chagos déclenché»

La première rencontre entre les officiels britanniques et mauriciens, le mercredi 9 novembre, a été très positive. Les discussions se poursuivront à Londres vers la mi-décembre. Lindsey Collen, un des porte-parole de Lalit, affirme que c’est la première fois, depuis 50 ans, que la Grande-Bretagne est acculée au mur.

La Grande-Bretagne est-elle réellement acculée avec la motion que Maurice a déposée devant la Cour internationale de Justice de la Haye ?
Oui. Depuis maintenant six ans, d’abord le gouvernement de Navin Ramgoolam et surtout celui de sir Anerood Jugnauth (SAJ) ont intensifié leurs efforts pour obtenir la revendication de Maurice sur les Chagos. À trois reprises, la Grande-Bretagne a été acculée : d’abord par les motions successives logées par le Groupe Réfugiés Chagos (NdlR : GRC) devant la cour britannique, puis le combat de Lalit, et de certaines organisations pour susciter un mouvement international contre la base américaine de Diego Garcia.

Enfin, mise sous une telle pression, la Grande-Bretagne a proclamé par décret un parc marin autour des îles Chagos. Lalit avait dénoncé cette manœuvre prétendument écologique. Mais le tribunal arbitral sous la Convention de la mer a donné gain de cause à Maurice.

La plainte de la République mauricienne est fondée sur un des règlements de l’United Nations Convention on the Law of the Sea (UNCLOS), qui stipule qu’un espace marin ne peut être aménagé en mer que par un État côtier proche de la zone en question. Il ne faut pas, non plus, oublier l’engagement de l’Alliance Lepep durant la campagne législative de 2014 de faire appel devant la Cour internationale de Justice pour obtenir une Advisory Opinion.

Quelle a été l’importance de l’engagement de SAJ ?
Son engagement est très intéressant et prometteur. Lorsque SAJ a pris la parole à l’Assemblée générale des Nations unies, il a été convaincant. La Grande-Bretagne et les États-Unis ont compris que Maurice est déterminé à récupérer les Chagos.

Durant un demi-siècle, les Américains s’étaient dits neutres sur le sujet. Puis SAJ est venu déclarer que la base n’avait plus sa raison d’être depuis la fin de la Guerre froide. Il a fait remarquer qu’on avait fait croire à Maurice qu’une station de communication allait être installée à Diego Garcia.

Or, c’est une base militaire qui y a été construite. Pour Lalit, cette déclaration est venue déclencher le processus pour la démilitarisation de l’océan Indien, à commencer par la base de Diego. Il ne faut pas perdre de vue que le véritable enjeu autour de Chagos est la base militaire de Diego.

“L’appui des pays africains, des ex-pays du bloc des Non-alignés et du Groupe des 77 aura une répercussion internationale. C’est ce que redoutent les gouvernements britannique
et américain.”

En fixant à juin 2017 l’examen du dossier Chagos, les Nations unies n’ont-elles pas donné trop de temps à la Grande-Bretagne pour se préparer, d’autant que le bail des Chagos expire en décembre 2016 ?
Oui, il semble que les Britanniques ont su manœuvrer pour mettre la Résolution 87 on hold. En revanche, concernant l’expiration du bail, le jugement UNCLOS met l’accent sur le fait que Maurice devrait être consultée avant toute décision prise concernant l’archipel des Chagos. Mais en droit, même si la Grande-Bretagne ne fait rien, c’est une action. C’est à elle d’entamer des démarches, pas à Maurice.

Pourquoi les Nations unies ont-elles accédé  à la demande de la Grande-Bretagne ?
Je pense que Peter Thomson, le président de l’Assemblée générale des Nations unies a, d’une part, usé de ses pouvoirs résiduels et, d’autre part, l’État mauricien a un peu tardé à soumettre notre cas, permettant à la Grande-Bretagne de jouer au plus fin.

En attendant juin 2017, que peut le gouvernement mauricien pour sensibiliser l’opinion internationale au dossier Chagos ?
Il faut que le gouvernement prenne un navire pour se rendre dans les eaux des Chagos avec, à son bord, les membres du comité parlementaire, le leader de l’opposition, une délégation chagossienne et la presse. Il faut que ce soit une visite civilisée mais pas illégale. À ce moment-là, les populations anglaise et américaine découvriront la réalité de cette tragédie. Il faut savoir que l’idée de voir l’affaire des Chagos débattue devant les Nations unies serait une véritable honte pour le gouvernement américain.

Le Premier ministre a fait part du soutien dont jouit Maurice pour ce dossier. Cela aura-t-il du poids dans la balance ?
Oui, les pays africains, ainsi que les ex-pays du bloc des Non-alignés et le Groupe des 77 vont nous soutenir. Leur appui aura une répercussion internationale. C’est ce que redoutent les gouvernements britannique et américain.

À votre avis, le nouveau président américain, issu de l’élection présidentielle du 8 novembre, soutiendra-t-il la cause chagossienne ?
Aux États-Unis, c’est le fameux complexe militaro-industriel qui décide sur les sujets liés aux questions militaires ou sur la politique extérieure du pays, pas les politiciens. C’est cette industrie qui finance les élections. Cela dit, le peuple américain sera certainement choqué d’apprendre que son pays a participé activement au déracinement d’un peuple.

Par le passé, Lalit avait déjà eu recours à une expédition navale pour alerter l’opinion internationale. Pourquoi a-t-elle échoué ?
En 1996, Lalit et le GRC étaient partis chercher un navire en Hollande auprès de Greenpeace, mais le bateau avait été coincé dans la glace. Une deuxième fois, en 2003-04, Lalit avait réédité l’expérience, cette fois réunissant une petite flottille avec des Français, des Danois, des Américains, des Néo-Zélandais et des Australiens, entre autres. Cette participation avait été rendue possible grâce à notre appartenance au réseau No-Bases.

Face à cette action, la Grande-Bretagne avait réagi de deux façons : elle avait obtenu un Order-in-Council interdisant aux Chagossiens de présenter une motion aux Nations unies. Puis en 2004, elle a offert un bateau aux Chagossiens pour leur permettre d’aller se recueillir sur les tombes de leurs proches.

Peut-on s’attendre à une forme de pression des Britanniques sur le gouvernement mauricien ?
J’en suis convaincue. Ce sera au niveau économique, pas sous forme d’un blocus, mais d’actions. Ils vont essayer de déstabiliser le gouvernement mauricien. Face à cette menace, le gouvernement doit entreprendre une démarche à la fois pédagogique et médiatique, au niveau des écoles et des collèges. Il faut expliquer le drame des Chagossiens, puis il faut que les médias en parlent constamment pour que les Mauriciens mesurent l’ampleur de l’action du gouvernement.

L’engagement de SAJ sur ce dossier est-il sans concession…
Oui. Nous, à Lalit, nous sommes les premiers à l’admettre. Sur ce dossier, il est « têtu » dans le bon sens du terme. Il se bat pour la réunification de la République de Maurice, la libre circulation de ses citoyens.