
Dans un contexte politique tendu, Lindsay Rivière analyse les manœuvres et les tensions, notamment entre le PTr et le MMM. Entre frustrations, stratégies de pouvoir et équilibres fragiles, il décrypte ce que pourrait réellement signifier la position de Paul Bérenger pour le gouvernement et pour le moral du pays.
Publicité
« Je préfère penser que Paul Bérenger ne souhaite pas rompre l’Alliance, mais la rééquilibrer »
Que vous inspirent les événements politiques actuels, avec les bruits de lent glissement vers une rupture possible de la coalition PTr-MMM, les premiers signes de frustration et d’énervement croissant de Paul Bérenger ou encore les tensions incessantes au Conseil des ministres ?
La grande question politique du moment est, en effet, celle-ci : Bérenger va-t-il nous rejouer le coup de 1983 et de 1995 ? Au fil des prochaines semaines, sans doute après le retour du Premier ministre de l’Inde en septembre, cette question va déterminer plusieurs positionnements.
Après une mise en condition progressive de ses militants et de l’opinion publique, Paul Bérenger va-t-il lui-même, comme après le 60-0 de 1983, provoquer une spectaculaire rupture avec Navin Ramgoolam ? Va-t-il quitter bruyamment le gouvernement en invoquant la lenteur de la prise de décisions, un style de gestion pas approprié à la crise actuelle ou encore des nominations cruciales qu’il n’approuve pas ?
Ou alors Paul Bérenger va-t-il, comme après le 60-0 de 1995, délibérément créer les conditions d’un affrontement larvé avec le Premier ministre ? Ce qui ferait que ce dernier, excédé par la fronde de son adjoint, l’expulserait finalement du gouvernement, le PTr prenant ainsi la responsabilité publique d’une rupture...
Ces deux stratégies, quelle que soit celle poursuivie par Paul Bérenger, mèneraient le pays droit au début d’un nouveau drame socio-économique et psychologique. Comme si le pays n’était déjà pas assez stressé !
L’impact d’une rupture sur le moral de la nation serait considérable. Le climat social s’en trouverait davantage dégradé et l’économie pourrait bien en souffrir avec, aux yeux des investisseurs, le retour de l’incertitude politique. Sans doute finirions-nous aussi, en cas de rupture, avec une notation négative de Moody’s et du Fonds monétaire international, qui associent clairement les chances de redressement de Maurice à la stabilité du gouvernement et des politiques déjà mises en place.
Nous vivons donc une période délicate où il faut faire attention à ne pas créer une situation irréversible. C’est un test de maturité politique. Il faut, de la part de Paul Bérenger et de Navin Ramgoolam, de la lucidité, et placer derrière eux les intérêts partisans au profit du bien commun.
Croyez-vous personnel-lement qu’à la longue, de conflit en conflit dans cette atmosphère chargée, une rupture pourrait devenir inévitable ?
Pour l’heure, je préfère penser que Paul Bérenger ne souhaite pas immédiatement rompre l’Alliance, mais la rééquilibrer pour lui assurer, comme Deputy Prime Minister et au MMM, davantage d’influence au gouvernement. Il y a, dans l’air, une frustration certaine, mais elle n’a pas besoin d’aller jusqu’à une cassure.
Je ne veux pas croire, d’ailleurs, qu’après avoir débarrassé le pays d’un régime aussi dangereux, après avoir créé l’immense espoir populaire d’une refondation du pays, et après avoir appelé la nation à confronter courageusement des défis sans précédent sous peine d’un effondrement catastrophique, l’Alliance du Changement pourrait, aussi tôt dans son mandat, s’écraser aussi lamentablement sur les récifs de petits calculs politiques égoïstes et cyniques. Ce serait à désespérer encore plus de la classe politique mauricienne !
Le pays a placé beaucoup d’espoir dans l’Alliance du Changement. Celle-ci a une mission claire. Elle est supposée faire respirer le pays : rétablir la démocratie, l’éthique et la bonne gouvernance ; moraliser l’exercice du pouvoir ; promouvoir la méritocratie et l’égalité des chances. C’est ce pourquoi le peuple, à 70 % de suffrages et avec une telle rage, a voté le changement de régime. Pas pour repartir vers des mesquineries et des complots qui ne disent pas leur nom.
Le chantier est colossal. Il y va de la crédibilité du monde politique, du moral de la nation. Face à l’Histoire, face au peuple, rompre ce gouvernement serait d’une irresponsabilité impardonnable, un manque total de respect de la volonté populaire et une lâcheté politique certaine.
La victoire de novembre 2024 n’était pas uniquement celle de Ramgoolam et de Bérenger. Elle était aussi la victoire d’un peuple pratiquement tout entier, qui voulait passer à autre chose. Il n’est pas question qu’on lui vole cette victoire avec autant de légèreté
« Rompre ce gouvernement serait d’une irresponsabilité impardonnable, un manque total de respect de la volonté populaire et une lâcheté politique certaine »
En est-on là ? Ou est-ce que la crainte actuelle d’une « rupture » est amplifiée par la conviction, chez de nombreux Mauriciens, que de toute manière, avec le PTr et le MMM et la forte personnalité de ces deux leaders, ce gouvernement est, tôt ou tard, voué à un échec ?
Je pense personnellement qu’il ne faut pas indûment exagérer ou dramatiser chaque petit incident entre le MMM et le PTr et y voir l’imminence d’une cassure. Il faut distinguer, en effet, entre les broutilles (l’affaire Arianne Navarre-Marie et son ex-Junior minister, par exemple) et les tensions plus graves : Rama Sithanen en même temps à la Banque de Maurice et à la Financial Services Commission ; Beekoo à Air Mauritius ; les nominations controversées imposées par Navin Ramgoolam comme Premier ministre, etc.
Pourtant, les indices s’accumulent : la mauvaise humeur proverbiale de Bérenger au Conseil des ministres ; la manière dont il rabroue et bouscule des ministres travaillistes ; les insultes qui fusent à la moindre controverse ; les conférences de presse en solo du Deputy Prime Minister ; la peau de banane de l’annonce de la nomination du gendre de Bérenger à Airport Holdings Ltd le lendemain même des premières critiques publiques de ce dernier ; l’interruption fréquente du ministre rouge Michael Sik Yuen savourant le lancement de son Price Stabilisation Fund ; la référence aux « lenteurs » (on se demande bien de qui ?) ; le malaise des nominations de revenants politiques travaillistes comme ambassadeurs et CEO de corps parapublics, etc.
Toutes ces supposées « maladresses » ne sont peut-être pas tout à fait innocentes !
Pourquoi Paul Bérenger, à 80 ans et son parti revenu au pouvoir après 20 ans dans l’opposition, irait-il chercher de nouvelles bagarres et une nouvelle rupture ? Qu’aurait-il à y gagner ?
Qu’est-ce qui pourrait expliquer que Paul Bérenger tende déjà la corde ? Sans doute, plusieurs choses : Paul Bérenger déteste l’impopularité et la gère très mal. À chaque fois qu’un gouvernement auquel il participe devient très impopulaire, il a tendance à s’en éloigner. En 1983, la TVA, aujourd’hui le tollé autour de la réforme de la pension.
Le MMM n’est pas épargné par la colère populaire. Cela doit mettre Bérenger mal à l’aise. Quatre années très difficiles s’annoncent. Pour lui, l’intérêt de son parti passe toujours avant tout et il faudra voir si le MMM est prêt à essuyer quatre années de critiques acerbes, et à soutenir Ramgoolam sans contrepartie politique de la part du PTr.
Paul Bérenger n’est pas très attaché au pouvoir ou à un poste de ministre. Pour lui, être Deputy Prime Minister ou alternativement leader de l’opposition ne change pas grand-chose. Ce n’est pas l’exercice du pouvoir comme tel qui intéresse Bérenger, mais la conquête du pouvoir.
Le leader du MMM est, depuis 60 ans, un remarquable chef de guerre, un conquérant dans l’âme, pas un gestionnaire. Une fois un objectif majeur atteint (ex. éliminer tour à tour les régimes de sir Seewoosagur Ramgoolam, puis d’Anerood Jugnauth et de Pravind Jugnauth), il s’ennuie, veut passer à autre chose et son instinct de guerrier reprend le dessus. On l’a bien vu dans tous les gouvernements où le MMM a servi brièvement (9 mois), excepté celui du MSM-MMM de 2000 à 2005, quand il était destiné à devenir Premier ministre.
À part son tempérament difficile que le pays subit depuis 60 ans, Bérenger a aussi une idée assez particulière du pouvoir. Il n’en veut pas tellement pour lui-même, mais pour la grandeur de son parti, qu’il aime par-dessus tout. Il souhaite toujours le meilleur « deal » possible pour le MMM dans tout gouvernement ou dans toute alliance.
Les stratégies de Paul Bérenger ne reposent que sur des rapports de force constamment modifiés et non pas sur l’amitié ou l’empathie envers X ou Y. Il est à la fois l’ami et le rival de Navin Ramgoolam. Il veut, en toutes circonstances, que le MMM soit « respecté » à sa juste valeur, soit valorisé en retour de son soutien, que son poids et ses idées comptent, et que sa représentation soit publiquement reconnue et saluée. Avec 65 % des suffrages en 1982, puis 48 % des suffrages entre 1983 et 1987, le MMM était le premier parti du pays et comptait 30 députés ou plus. Il est, depuis, descendu à 20 % de soutien, avec seulement 8 parlementaires en 2019 pour finir, en 2024, avec « seulement 8 ministères sur 26 ».
Le MMM ne domine plus ses alliances. Il n’est plus (comme hier le PMSD) qu’un « Junior Partner » de celles-ci. Cette situation frustre Bérenger et le MMM plus qu’on l’imagine. Tout le monde se sert de lui. D’où le rappel très révélateur de Paul Bérenger au pays, en conférence de presse la semaine dernière, que « le MMM ne veut pas dire Mouvement mouton mauricien ». Le message qu’il veut passer au PTr est sans équivoque : le MMM n’est jamais à genoux en quémandeur ; il est, en toutes circonstances, une armée en rang de bataille prête à en découdre autant avec ses adversaires qu’avec ses alliés conjoncturels !
Enfin, Paul Bérenger a, lui-même, une personnalité très complexe. Par disposition d’esprit, il n’aime pas servir, mais diriger et être servi. Même s’il s’entend relativement bien avec Navin Ramgoolam, il doit quelque part estimer (comme Nando Bodha) qu’il ne peut passer ce qu’il lui reste de vie, à 80 ans, à « travailler seulement à la gloire de Navin Ramgoolam ».
Paul Bérenger se retient, apaise ses frustrations, mais a pleinement conscience d’être (après la disparition de SSR, de Gaëtan Duval et de SAJ) le Senior Statesman du pays. Il n’est pas du genre à être traité par-dessus la jambe ou comme la cinquième roue de la charrette travailliste.
Je pense que c’est cet ensemble de facteurs qui explique les positionnements de Bérenger et qu’il impose, sans grands états d’âme, à son parti et à tous ses collaborateurs. Le leader du MMM est encore plus centralisateur que Navin Ramgoolam. Le PTr est « enn latant mariaz » où tout le monde (y compris les adversaires) est toujours le bienvenu. Au MMM, on se tait ou on est couvert d’insultes !
« Autrefois, le peuple avait peur des politiciens. Depuis novembre, ce sont les politiciens qui ont peur du peuple »
Bérenger dit haut et fort qu’il n’accepte pas « certaines nominations » et « certaines lenteurs ». Il ne faut pas être sorcier pour savoir qui il vise. Comment tout cela finira-t-il ?
Tout dépendra de la manière dont le Deputy Prime Minister et le Premier ministre vont gérer leurs rapports futurs. Le leader du MMM est assez habile pour savoir jusqu’où il peut aller. Il sait bien que le 60-0 permet à Ramgoolam de gouverner sans le MMM, avec une majorité de 52, en comptant les 4 députés rodriguais et Rezistans ek Alternativ.
Il sait aussi parfaitement que quitter, une fois encore, le gouvernement serait pour le MMM un suicide. Comme il sait aussi que s’il quitte le gouvernement sur un coup de tête, la moitié de ses parlementaires pourraient ne pas le suivre et choisir de rester au gouvernement.
Reza Uteem assurait dimanche dernier, dans un entretien à Week-End : « Je pense que le gouvernement de l’Alliance du Changement ira à son terme. Tous les dirigeants pensent qu’il faut d’abord veiller aux intérêts du pays avant les intérêts politiques. Les partis sauront mettre de côté leurs divergences pour le bien du pays. … Mon mantra est There is no problem, only solutions! »
On voit déjà d’où pourrait éventuellement venir la mutinerie !
Et Navin Ramgoolam dans tout cela ? Est-il conscient que son pouvoir est remis en question avec des manifestations et que cela pourrait lui tomber sur la tête ?
Le Premier ministre n’en a, lui, rien à faire. Il contrôle sans partage l’exécutif, le Parlement, l’administration, la diplomatie mauricienne et garde tout le monde à sa place. Il dispose d’une majorité de 52 sièges, sans le MMM. Ce n’est donc pas lui qui a un problème, c’est Bérenger.
Ce qui est sûr, c’est que le Premier ministre va demeurer le maître du jeu, imposer son autorité. Navin Ramgoolam est susceptible. Il garde toujours le dernier mot sur tout et sait parfaitement que le MMM a des moyens limités de pression. Sans doute n’a-t-il pas intérêt à rompre, avec la montée actuelle des insatisfactions, mais en même temps, il n’aime pas être bousculé.
Mon excellent confrère et ami Jean-Claude de L’estrac me dit toujours que Ramgoolam, à la limite, est plus populaire sans Bérenger qu’avec le leader du MMM à ses côtés, surtout en régions rurales. C’est peut-être vrai. Donc, le Premier ministre ne va pas jouer entre les mains du MMM et rompre. S’il y a éventuellement un développement, c’est du côté de Bérenger que viendra l’initiative.
« Bérenger n’est pas très attaché au pouvoir ou à un poste de ministre. Ce n’est pas l’exercice du pouvoir comme tel qui l’intéresse, mais la conquête du pouvoir »
Parlons du MSM, du PMSD et du mutisme de Xavier-Luc Duval. Ce dernier compte-t-il jeter l’éponge et passer la main à son fils Adrien ? Quel avenir pour les Bleus ? Où est-ce que tout ce qui se passe, dans ces jeux d’influence, les laisse-t-il ?
Le MSM a une très longue traversée du désert devant lui. Il est gravement blessé politiquement et sa convalescence sera longue. Il n’y a pas beaucoup de Mauriciens qui souhaitent revenir aux années 2014-25. Le PTr n’a aucune intention de céder le moindre pouce de terrain au MSM pour relever la tête avant 2029.
Xavier-Luc Duval et le PMSD, eux, pansent leurs blessures. Leur choix de novembre 2024 a été catastrophique. Leur seul choix est de rester pas très loin de Navin Ramgoolam, au cas où… Le Premier ministre, qui aime frustrer ses amis comme ses adversaires, aura toujours une place dans sa manche pour les Duval. Quel est l’imbécile qui croira, une seule seconde, que la nomination de Joël Rault comme ambassadeur à Paris est innocente ?
Xavier Duval semble fatigué, désabusé ou malade. Peut-être laissera-t-il la barre plus tôt que prévu à son fils Adrien, qui dispose du Parlement pour rester dans l’actualité.
En fin de compte, les jeux ne sont pas encore faits. On n’en est pas encore à une rupture et le peuple, les entrepreneurs, les institutions étrangères doivent fermement signifier aux partis du gouvernement qu’ils n’en veulent pas. Seront-ils écoutés ? Peut-être !
Vous savez, autrefois, le peuple avait peur des politiciens. Depuis novembre, ce sont les politiciens qui ont peur du peuple.
NdlR :
Entretien réalisé avant la conférence de presse de Paul Bérenger, samedi.

Notre service WhatsApp. Vous êtes témoins d`un événement d`actualité ou d`une scène insolite? Envoyez-nous vos photos ou vidéos sur le 5 259 82 00 !