Lillka Cuttaree : « Vivre sans demander la permission est peut-être la plus grande audace »
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Le Dimanche /L' Hebdo
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À Maurice, les femmes ont franchi des étapes majeures : elles dirigent, siègent, enseignent, gouvernent… Elles sont visibles et pourtant. La question aujourd’hui est plus subtile : que devient le pouvoir féminin avec l’âge ? Diplômée de Harvard et Sciences Po, entrepreneuse et consultante en politique de développement, Lillka Cuttaree dirige le KIP Center for Leadership.
Le Dimanche/L’Hebdo lui a posé la question.
Lillka, le fait d’avoir réussi dans des milieux masculins vous a-t-il protégée de l’invisibilisation… ou vous a-t-il obligée à en payer le prix autrement ?
On vous voit lorsque vous performez, mais la tolérance à l’erreur est plus faible. La femme compétente devient parfois l’exception acceptable. Elle est intégrée, mais le système n’est pas toujours transformé.
Réussir dans des milieux historiquement masculins ne protège pas nécessairement de l’invisibilisation. Cela en change la nature. Le prix se paie dans l’ajustement permanent : ton mesuré, posture maîtrisée, ambition calibrée. Être ferme sans être qualifiée d’agressive. Être ambitieuse sans être jugée arrogante.
Une femme jeune doit prouver qu’elle est compétente. Une femme de 50 ans doit prouver qu’elle est encore pertinente. Le plafond de verre devient parfois un mur silencieux»
Vous avez navigué les sphères du pouvoir mauricien – politique, institutionnelle, stratégique. À quel moment avez-vous compris que la compétence ne suffisait pas pour être pleinement légitime en tant que femme ?
Je l’ai compris lorsque je me suis présentée comme candidate indépendante aux dernières élections législatives. Je pensais que le débat porterait sur les idées, pas juste sur la course au pouvoir. Il ne s’est pas fait sur les idées et certainement j’étais naïve.
Les réseaux sociaux se sont remplis de commentaires sur mon apparence physique. Personne ne discutait d’un programme d’alternance. La violence verbale, les excès sont permis. Le ticket d’entrée est cher.
À cet instant, j’ai compris que la compétence appartient au registre rationnel, mais que la légitimité est culturelle. Pour une femme, de surcroît candidate indépendante, le regard peut être déplacé facilement du fond vers la forme. Cette expérience fut difficile, mais lucide et courageuse. Elle alimente plus que jamais le débat sur un système électoral plus inclusif.
Quand, dans une carrière féminine à Maurice, l’âge cesse-t-il d’être un atout et commence-t-il à devenir un facteur de mise à distance ?
Je n’ai jamais cherché à ressembler à un homme pour exister. J’ai toujours revendiqué ma féminité. Pourtant, autour de la cinquantaine, un glissement s’opère. L’expérience accumulée est immense, mais le regard social change subtilement.
À 50 ans, une femme porte un double capital : une trajectoire professionnelle riche et une expertise organisationnelle construite au fil des responsabilités visibles… et invisibles. Car les femmes assument encore majoritairement les « unpaid chores » — ce travail domestique et de « care » qui structure le quotidien des familles. Trois fois plus pour les femmes. Cette contribution soutient silencieusement l’économie formelle, mais elle n’apparaît dans aucun indicateur de croissance, alors même qu’elle constitue une infrastructure sociale essentielle.
Et paradoxalement, au moment où ce capital d’expérience atteint sa pleine maturité, la valeur sociale accordée aux femmes tend à diminuer. Comme si l’âge, plutôt que d’être reconnu comme un atout stratégique, devenait une forme d’effacement.
Réussir dans des milieux historiquement masculins ne protège pas nécessairement de l’invisibilisation. Cela en change la nature»
Comment l’âge féminin est-il perçu différemment ?
Un homme qui vieillit gagne en autorité. Une femme qui vieillit continue d’être observée. Les bourrelets de trop, les rides, la silhouette qui change et pourtant toujours cette envie naturelle de plaire. On nous a appris très tôt à prendre soin des autres, à jouer à la poupée. Alors on reporte ses propres rendez-vous médicaux. Parfois trop longtemps. Nos aînées disent : « Tu dois vivre avec. » Mais aujourd’hui, quand on travaille, ce n’est pas si simple de trouver du temps pour soi. Il faut le créer.
Que disent les données et est-ce que le marché du travail mauricien pénalise l’âge… ou pénalise-t-il spécifiquement l’âge féminin ?
Les femmes sont aujourd’hui souvent plus éduquées que les hommes, du secondaire au tertiaire. Pourtant, lorsqu’elles accèdent à des postes de management et que cette étape de carrière se conjugue avec le rôle de mère, on observe rapidement une baisse de leur taux de présence dans l’emploi, en particulier aux postes de responsabilité.
Les données montrent ainsi une sous-représentation féminine dans les fonctions stratégiques. Mais elles ne mesurent pas un élément essentiel : le capital invisible accumulé par les femmes au fil des années — l’expérience, la résilience et les capacités de gestion développées sur plusieurs décennies.
Dans vos travaux sur le genre et le commerce, qu’est-ce que les données disent – non pas seulement sur l’emploi des femmes de 50 ans – mais sur la valeur que l’économie mauricienne attribue à la maturité féminine ?
La maturité est souvent associée positivement a l’homme. Une femme jeune doit prouver qu’elle est compétente. Une femme de 50 ans doit prouver qu’elle est encore pertinente. Le plafond de verre devient parfois un mur silencieux.
Et puis on note que beaucoup de femmes autour de 45-60 ans sortent avant la retraite du marché de l’emploi pour prendre des responsabilités additionnelles, entre autres le « silver care ». Par exemple, à 55 ans, 80 % des hommes sont actifs contre 47 % pour les femmes.
Le problème n’est pas la performance. Le problème est que les critères d’évaluation ont été construits à partir de trajectoires masculines linéaires, alors que les parcours féminins sont souvent plus complexes, marqués par des périodes d’interruption, de responsabilité familiale ou de réorientation.
C’est pourquoi il devient essentiel de mieux mesurer l’impact réel de la diversité sur l’innovation et la performance économique. Cela passe aussi par une production de données de genre plus fines. Par exemple, dans le commerce international, nous connaissons encore mal la place réelle des femmes : combien de femmes exportent ? Dans quels secteurs ? Quel est le poids des services, où elles sont souvent plus présentes ?
Sans ces données, il est difficile de concevoir des politiques économiques véritablement inclusives.
Notre société valorise ce qui produit. La maternité est considérée comme stratégique, alors que la maturité est renvoyée à la sphère privée»
Dans les espaces où se fabriquent les élites à Maurice, quel âge a le pouvoir ?
Le pouvoir est mûr, mais majoritairement masculin. Toutefois, les choses changent. Des femmes accèdent à des postes de CEO dans la finance, l’industrie, la production. Elles sont respectées – pas encore assez – mais elles existent.
Elles ont un rôle national à jouer pour structurer la solidarité. Dans une petite économie ouverte comme Maurice, l’âge ou le genre constitue des actifs stratégiques qu’il serait judicieux de mieux reconnaître, mobiliser et pondérer. Je crois à la complémentarité des générations, mais je crois surtout à l’enthousiasme de la jeunesse.
Votre définition du leadership ?
Je crois au leadership authentique et collaboratif. Authentique, parce qu’il ne demande pas de se transformer pour être acceptée. Collaboratif, parce que la complexité moderne ne peut plus être gérée seule. La maturité renforce l’alignement. On cherche moins à impressionner, plus à construire, plus à accueillir la génération montante. Du moins si les leaders veulent une pérennité pour le pays. On a tous à apprendre des autres si on s’éloigne des codes d’autorité. Le futur du leadership sera plus horizontal et inclusif.
Pourquoi la question des femmes après 50 ans reste-t-elle marginale dans le débat public mauricien ? Est-ce un oubli institutionnel… ou le reflet fidèle de notre hiérarchie sociale des priorités ?
Les femmes leaders existent, mais leurs voix restent individuelles. Il faut un mécanisme structuré de concertation pour façonner le débat public au-delà des violences domestiques ou des quotas. Le Gender Index du World Economic Forum est très mauvais pour Maurice et on score systématiquement bas car nous n’avons pas assez de femmes en politique.
La Speaker, le Premier ministre et le gouvernement, les acteurs privés et surtout les femmes en position de leadership ont un rôle à jouer pour structurer cette conversation nationale.
Le féminisme mauricien a-t-il suffisamment intégré la question de l’âge dans son analyse du pouvoir, ou la jeunesse reste-t-elle un centre implicite de gravité ?
L’égalité ne se mesure pas seulement à l’entrée dans la carrière, mais sur l’ensemble d’une trajectoire professionnelle. La jeunesse ne peut pas rester le seul centre de gravité. Le véritable enjeu est la durée : comment les femmes évoluent, restent visibles et accèdent au pouvoir au fil des décennies.
Penser l’égalité, c’est aussi reconnaître la valeur de l’expérience et de la maturité dans les espaces de décision. Une société équilibrée doit pouvoir entendre toutes les générations de femmes.
Que révèle le silence autour de la ménopause ?
Nos aînées disent souvent : « Tu dois vivre avec. » Mais la conversation doit évoluer et sortir de la sphère du tabou. Il ne s’agit pas de fragiliser les femmes, mais de normaliser une transition naturelle qui ne concerne qu’elles, dans un monde professionnel souvent exigeant et peu adapté à ces réalités. En parler ouvertement, c’est simplement reconnaître une étape de vie et permettre aux femmes de continuer à contribuer pleinement, sans devoir la traverser dans le silence.
Si la santé reproductive des femmes jeunes est un enjeu public, pourquoi la santé hormonale des femmes mûres ne l’est-elle pas autant ?
Parce que notre société valorise ce qui produit. La maternité est considérée comme stratégique, alors que la maturité est renvoyée à la sphère privée. Cette vision doit évoluer pour reconnaître le capital humain des femmes à toutes les étapes de la vie.
On demande souvent aux femmes de porter, de soutenir et d’être courageuses, quelles que soient les circonstances. Pourtant, il est parfois nécessaire de reconnaître aussi le besoin de pauses, de self-care et, d’ouvrir des conversations plus sereines sur ces réalités. Bref, d’être entendue.
Quelle réforme structurelle ?
Il faut revoir l’âge de la retraite des femmes, surtout des mères actives, dans une logique plus flexible, optionnelle et équitable. Permettre à celles qui le souhaitent de rester actives, de transmettre et d’influencer plus longtemps. L’essentiel est de donner le choix. D’ailleurs, plusieurs pays ont déjà introduit des mécanismes similaires.
Dans certains systèmes européens, les mères peuvent partir plus tôt à la retraite pour compenser les interruptions liées à la maternité. Dans d’autres pays, la logique est plutôt d’encourager une retraite flexible : chacun peut choisir de continuer à travailler plus longtemps, comme en Norvège, ce qui augmente le niveau de pension.
Qu’est-ce que la cinquantaine vous a appris sur le pouvoir, la liberté et la valeur personnelle, que l’on ne peut pas comprendre à 30 ans ?
À 30 ans, on cherche souvent la validation. À 50, on cherche l’alignement. Le pouvoir extérieur est fragile, mais la liberté intérieure peut être immense. Avec le temps, on comprend que la véritable valeur ne vient pas seulement du regard des autres, mais de la capacité à rester fidèle à soi-même, à ses convictions et à ce qui donne du sens à son engagement. Mon rôle au sein de la JKC Foundation va précisément dans ce sens.
Pour clore cet entretien, que dites-vous à la femme de plus de 50 ans qui se sent invisible ?
Il faut oser être soi-même. S’alléger du regard des autres. On n’a qu’une vie. Il n’y a pas d’âge pour impacter, pour recommencer, pour vivre pleinement. Pour s’aimer plus. La maturité n’est pas un effacement. C’est une consolidation. Vivre sans demander la permission est peut-être la plus grande audace.