Lillka Cuttaree : «Une politique familiale ne se résume pas à la durée du congé»
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Lillka Cuttaree, directrice du KIP Center for Leadership, analyse les mesures budgétaires pour les femmes. L’économiste et entrepreneuse, qui dirige également la JKC Foundation et l’incubateur MRIC Blossom Factory, dédié à l’accompagnement des femmes entrepreneurs à fort potentiel, plaide pour une vision globale, prévenant tout risque de stigmatisation ou d’employabilité à deux vitesses.
Le congé de maternité de douze mois est présenté comme une avancée majeure pour les femmes. Votre première réaction a-t-elle été de vous en réjouir ou de vous inquiéter de ses conséquences potentielles sur leur employabilité ?
J’avais déjà eu l’occasion d’exprimer mon opinion, il y a quelques années, lorsque cette proposition figurait dans le programme électoral du gouvernement. Ma position reste la même aujourd’hui.
Je comprends parfaitement l’intention qui sous-tend cette réforme. Permettre aux mères de consacrer davantage de temps aux premiers mois de vie de leur enfant est un objectif légitime.
En revanche, une politique publique ne peut être évaluée uniquement à travers son ambition sociale. Elle doit également être analysée au regard de ses conséquences sur le marché du travail. Le véritable défi est de protéger la maternité sans créer, de manière involontaire, de nouveaux obstacles à l’embauche ou à l’évolution professionnelle des femmes.
Nous devons également replacer cette réflexion dans le contexte mauricien. Notre pays connaît une baisse préoccupante de la natalité et beaucoup de jeunes actifs hésitent aujourd’hui à fonder une famille, notamment par crainte de son impact sur leur carrière. Ces préoccupations sont réelles. Les décisions de parentalité dépendent aussi du coût de la vie, de l’accès au logement, des solutions de garde, de la flexibilité du travail et de la possibilité de poursuivre une carrière sans pénalisation.
Cette réforme constitue donc une avancée, mais sa réussite dépendra surtout de la manière dont elle s’intégrera dans une politique familiale plus globale.
Le véritable succès ne se mesurera pas au nombre de mesures annoncées, mais à leur impact concret sur la vie des femmes»
Douze mois de congé, c’est une chose. Son financement en est une autre. Les grandes entreprises et le secteur public pourront probablement mieux absorber ce coût que les PME. La réussite de cette réforme dépend-elle avant tout de son mode de financement ? Et comment éviter qu’elle ne pénalise les petites structures ou ne décourage l’embauche de femmes ?
Effectivement, la véritable question est celle de la soutenabilité de la réforme pour l’ensemble du tissu économique. Les grandes entreprises disposent généralement de davantage de ressources pour organiser un remplacement temporaire. En revanche, pour une PME, l’absence d’une collaboratrice pendant une année représente un véritable défi, tant sur le plan organisationnel que financier.
Je ne pense pas qu’une réforme de cette ampleur puisse reposer principalement sur les employeurs. La parentalité est un enjeu collectif qui bénéficie à l’ensemble de la société. Son financement devrait donc être partagé entre l’État, les mécanismes de protection sociale et les entreprises.
Les expériences internatio-nales sont d’ailleurs très instructives. Les travaux de l’OCDE montrent que les politiques de congé parental obtiennent les meilleurs résultats lorsqu’elles s’accompagnent d’un financement partagé, de services de garde accessibles, d’une meilleure implication des pères et d’un véritable accompagnement du retour à l’emploi.
À défaut, des absences très longues concentrées sur les femmes peuvent, de manière involontaire, influencer certaines décisions de recrutement ou de progression de carrière. C’est précisément ce type d’effet que nous devons éviter.
Vous plaidez depuis longtemps pour une approche plus équilibrée de la parentalité. Six semaines pour le père, douze mois pour la mère : cette asymétrie ne risque-t-elle pas de renforcer les rôles traditionnels plutôt que de les faire évoluer ?
C’est une question essentielle. Je serais personnellement favorable à une approche plus flexible. Par exemple, permettre aux femmes qui le souhaitent de débuter leur congé dès le huitième mois de grossesse, tout en conservant une durée globale d’environ quatre mois, répartie entre un mois avant la naissance et trois mois après l’accouchement. Au-delà, les parents qui souhaitent rester plus longtemps auprès de leur enfant pourraient bénéficier d’un congé parental partagé entre le père et la mère.
Nous parlons aujourd’hui davantage de coparentalité et de partage des responsabilités familiales. Pourtant, le dispositif proposé continue à faire reposer l’essentiel des premiers mois sur la mère.
Les pays scandinaves ont progressivement évolué vers un véritable congé parental partagé, dont une partie est réservée au père. Cette approche favorise son implication dès les premiers mois de l’enfant et contribue à limiter l’impact de la parentalité sur la carrière des femmes.
À l’inverse, d’autres pays ont conservé des congés maternité plus courts, mais les complètent par des services de garde accessibles, davantage de flexibilité au travail et un meilleur accompagnement du retour à l’emploi.
La véritable leçon est qu’une politique familiale ne se résume pas à la durée du congé. C’est cette réflexion que Maurice gagnerait à engager.
Un congé prolongé sans davantage de crèches, sans horaires de garde adaptés, sans protection renforcée contre le licenciement abusif et sans plus de flexibilité du travail : peut-on parler d’une politique familiale complète ou seulement d’une réponse partielle ?
À mon sens, il s’agit d’une réponse importante, mais encore partielle. Une politique familiale moderne ne peut pas se limiter à la durée du congé de maternité. Elle doit accompagner les familles avant, pendant et surtout après le retour au travail.
Aujourd’hui, l’un des principaux défis concerne les solutions de garde. Beaucoup de crèches ferment leurs portes vers 15 heures, alors que la journée de travail se poursuit souvent jusqu’à 17 heures ou davantage. Cette inadéquation rend la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle particulièrement difficile pour de nombreux parents.
Notre société a également profondément évolué. Les familles sont aujourd’hui davantage nucléaires, les familles monoparentales plus nombreuses et les réseaux de solidarité familiale moins présents qu’autrefois. Les politiques publiques doivent tenir compte de ces nouvelles réalités.
Il est également temps de réfléchir à des modèles innovants, comme les projets intergénérationnels associant maisons de retraite et structures de la petite enfance. Plusieurs pays expérimentent déjà ce type d’initiative avec succès, créant du lien social, tout en répondant simultanément aux défis du vieillissement démographique et des besoins de garde.
Autre angle mort : entre celles qui ne peuvent pas se permettre six mois à demi-salaire et celles qui travaillent dans l’informel ou des emplois précaires, et pour qui un congé prolongé n’est tout simplement pas possible, n’est-on pas en train de créer un droit à deux vitesses, dont bénéficieront surtout les femmes déjà protégées ?
Une politique publique doit être évaluée non seulement à travers les droits qu’elle crée, mais aussi à travers les personnes qui pourront réellement en bénéficier. Le risque existe de voir apparaître une protection à deux vitesses. Les femmes occupant un emploi stable dans le secteur formel pourront naturellement profiter de ces dispositions. En revanche, celles qui travaillent dans des emplois précaires, qui sont indépendantes ou qui évoluent dans le secteur informel risquent de rester largement en marge de cette réforme.
Même parmi les salariées, toutes ne pourront pas nécessairement se permettre plusieurs mois avec un demi-salaire dans un contexte où le coût de la vie pèse fortement sur les budgets familiaux.
Cette réforme devrait donc s’inscrire dans une réflexion plus large sur la protection sociale, les mécanismes de soutien aux femmes les plus vulnérables, les solutions de garde et le maintien dans l’emploi.
Dans quelles conditions les femmes réintègrent le monde du travail ? Retrouvent-elles leur poste, leurs responsabilités, leurs perspectives d’évolution et les mêmes opportunités qu’avant leur départ ?»
Le vrai risque pour certaines femmes n’est-il pas moins le congé lui-même que ce qu’elles retrouvent à leur retour : moins de responsabilités, moins de visibilité, moins de perspectives de progression ? Maurice a-t-il aujourd’hui une véritable politique de réintégration professionnelle ?
À mon sens, c’est probable-ment là que se jouera le succès de cette réforme.
La durée du congé est importante, mais elle ne constitue qu’une partie de l’équation. La véritable question est de savoir dans quelles conditions les femmes réintègrent le monde du travail. Retrouvent-elles leur poste, leurs responsabilités, leurs perspectives d’évolution et les mêmes opportunités qu’avant leur départ ?
Le monde du travail évolue aujourd’hui extrêmement vite. La transformation numérique, l’intelligence artificielle et l’évolution des compétences font qu’une interruption d’une année peut représenter un véritable défi dans certains métiers. Il devient donc essentiel de prévoir un accompagnement au retour.
Dans plusieurs pays, les entreprises mettent en place des programmes de réintégration comprenant des entretiens de reprise, des formations de remise à niveau, du mentorat ou encore une reprise progressive de l’activité. À Maurice, nous avons encore une réflexion à mener sur cette dimension.
Le Budget fait de l’intelligence artificielle et de la transformation numérique un axe central, avec l’objectif de former 50 000 Mauriciens à l’IA. Dans un marché du travail en pleine mutation, le modèle du congé maternité fondé sur le salariat classique reste-t-il adapté ? Ou modernise-t-on la protection sociale en surface, tout en laissant son architecture inchangée ?
Nous entrons dans un monde où les carrières seront beaucoup moins linéaires. Les compétences devront être actualisées en permanence, les métiers évolueront rapidement et les formes d’emploi seront de plus en plus diversifiées.
Dans ce contexte, la protection sociale devra, elle aussi, évoluer. Il ne suffira plus de protéger une période d’absence ; il faudra également accompagner les transitions professionnelles.
On peut imaginer que les parents qui le souhaitent aient accès à des formations en ligne, à des modules d’actualisation des compétences ou à des dispositifs de préparation au retour. Il ne s’agit évidemment pas de transformer un congé parental en période de travail, mais d’offrir la possibilité de maintenir un lien avec son évolution professionnelle.
Cette réflexion concerne également les indépendants, les entrepreneuses et les nouvelles formes d’emploi qui ne correspondent plus toujours au modèle salarial traditionnel. Moderniser la protection sociale, c’est aussi l’adapter au marché du travail de demain.
Plusieurs autres mesures concernent les femmes dans le Budget 2026-27. La suppression du consentement du conjoint pour l’accès à un prêt bancaire est un signal fort. Mais un obstacle légal supprimé suffit-il à garantir une véritable autonomie économique, lorsque persistent encore des barrières culturelles, financières et institutionnelles tout aussi fortes ?
La suppression du consente-ment du conjoint constitue un signal fort en faveur de l’autonomie juridique et financière des femmes. C’est une évolution positive qui reconnaît leur pleine capacité à prendre seules des décisions économiques.
Cependant, nous constatons que les difficultés d’accès au financement sont souvent plus complexes que cette seule disposition légale.
Il existe aujourd’hui des mécanismes de financement, notamment auprès de la DBM, qui ne demandent pas systématiquement le consentement du conjoint. Pourtant, dans la pratique, certaines femmes continuent à rencontrer des difficultés, parce qu’on leur demande de lister des titres de propriété (deeds). Beaucoup de femmes ne possèdent pas de biens immobiliers à leur seul nom ou disposent d’un patrimoine plus limité.
L’autonomie économique ne se décrète pas uniquement par la loi. Elle se construit grâce à un écosystème qui combine financement, accompagnement, compétences et égalité d’accès aux opportunités économiques.
Le Budget prévoit Rs 5 millions pour un incubateur dédié aux femmes. S’agit-il d’un véritable levier de transformation ou davantage d’un signal politique ? Et les femmes entrepreneures ont-elles surtout besoin de structures dédiées ou d’un meilleur accès aux mêmes ressources que les autres ?
Je considère cette annonce comme un signal positif. L’entrepreneuriat féminin mérite d’être soutenu, mais le véritable enjeu n’est pas uniquement le montant annoncé. Ce qui fera la différence, c’est la qualité de l’accompagnement.
Un incubateur ne se résume pas à un espace physique. C’est un accompagnement intensif qui mobilise des coachs, des mentors, des experts sectoriels et un suivi individualisé pendant plusieurs mois.
Les besoins des entrepre-neuses évoluent également. Il y a quelques années, la principale préoccupation était souvent l’accès au financement. Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises ont surtout besoin d’accéder à de nouveaux marchés, d’innover, de se digitaliser, d’améliorer leur productivité et parfois de revoir leur modèle économique pour s’adapter à un marché en constante évolution.
Le gouvernement fixe à 25 % la représentation féminine dans les conseils d’administration des organismes parastataux. Or, de nombreux travaux montrent qu’une minorité ne pèse réellement dans les décisions qu’à partir d’un tiers des effectifs. Ce quota est-il une étape pragmatique ou l’institutionnalisation d’une ambition limitée ?
L’expérience mauricienne montre que des objectifs réglementaires peuvent accélérer le changement. L’obligation d’atteindre un minimum de 25 % de femmes au sein des conseils d’administration des sociétés cotées a contribué à faire évoluer les pratiques. Les quotas ne sont donc pas une fin en soi, mais peuvent être un outil de transition, lorsque les progrès sont trop lents.
Le secteur public est d’ailleurs généralement plus avancé en matière de représentation féminine. En revanche, les conseils des organismes parapublics gagneraient à diversifier davantage leurs profils. Ils sont souvent composés principalement de représentants des ministères. Il serait utile d’y intégrer davantage d’expertises issues du secteur privé, du monde académique, de l’entrepreneuriat et de la société civile, afin d’enrichir les débats et la qualité de la gouvernance.
Le congé menstruel reconnaît une réalité biologique longtemps ignorée. Mais ses détracteurs estiment qu’il risque aussi de renforcer l’idée que les femmes seraient moins disponibles ou moins fiables au travail. Où placer la ligne entre reconnaissance médicale et risque de stigmatisation professionnelle ?
Je pense qu’il faut aborder cette question avec nuance. Pendant longtemps, certaines réalités de santé propres aux femmes ont été peu prises en compte dans le monde du travail.
Reconnaître que certaines situations médicales qui jalonnent la vie des femmes – qu’il s’agisse des douleurs menstruelles, de l’endométriose, de la grossesse, de la ménopause ou d’autres pathologies – peuvent parfois nécessiter des aménagements professionnels constitue une évolution positive.
En revanche, il faut veiller à ce que ces mesures ne produisent pas l’effet inverse de celui recherché. Elles ne doivent, en aucun cas, alimenter des stéréotypes selon lesquels les femmes seraient moins disponibles ou moins performantes.
À mon sens, ces questions devraient être intégrées dans une politique plus large de santé, de bien-être au travail et de diversité.
Le Domestic Abuse Bill, qui sera bientôt présenté au Parlement, définit 14 formes de violence économique avec une précision inédite. Mais les réponses restent essentiellement judiciaires, sans fonds d’urgence ni mécanisme de protection financière immédiate. Peut-on réellement sortir d’une dépendance économique par la seule voie judiciaire ?
Le Domestic Abuse Bill constitue une avancée importante, notamment parce qu’il reconnaît explicitement la violence économique comme une forme de violence à part entière. C’est un signal fort qui permettra de mieux protéger les victimes.
Mais la réponse ne peut pas être uniquement judiciaire. Une femme peut obtenir une protection juridique, tout en restant dépendante financièrement de son agresseur. C’est souvent cette dépendance économique qui explique pourquoi certaines victimes hésitent à quitter une situation de violence.
L’autonomie financière est un élément essentiel de la protection. Elle passe par l’accès à un revenu, à un emploi, à la formation, au financement, à des solutions de garde et à un accompagnement adapté.
Il ne faut pas non plus limiter notre réflexion aux conséquences. La prévention est tout aussi essentielle. Elle passe notamment par l’éducation des garçons et des jeunes hommes dès l’école.
Prises ensemble – congé maternité élargi, congé menstruel, suppression du consentement conjugal, quotas, incubateur féminin, Domestic Abuse Bill –, ces mesures traduisent-elles une véritable stratégie de transformation de la condition des femmes à Maurice, ou une accumulation de réformes positives, mais sans vision d’ensemble ?
Certaines mesures vont dans la bonne direction, d’autres nécessitent plus de concertation et de réflexion. La prochaine étape est de les inscrire dans une véritable stratégie. Aujourd’hui, les questions de parentalité, d’emploi, d’entrepreneuriat, de santé, de leadership et de lutte contre les violences sont étroitement liées. Elles ne peuvent plus être traitées séparément.
Enfin, nous devons regarder ces questions dans le contexte des grands défis du pays. Maurice fait face à une baisse de la natalité, au vieillissement de sa population, à une pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs et à un taux d’activité des femmes qui demeure inférieur à celui des hommes. Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des talents féminins à différentes étapes de leur parcours professionnel.
Pour moi, le véritable succès ne se mesurera pas au nombre de mesures annoncées dans un Budget, mais à leur impact concret sur la vie des femmes, sur leur participation à l’économie et sur le développement durable du pays.