Dans 43 cités à travers l’île, des milliers de familles mauriciennes vivent depuis soixante ans entre des murs en amiante que l’État leur a vendus, puis abandonnés. Une bombe sanitaire à retardement que personne ne veut désamorcer.
Il y a des dettes que l’on ne voit pas dans les bilans budgétaires. Elles ne figurent sur aucun tableau de bord, dans aucun discours de rentrée. Ce sont les dettes morales — celles que l’on contracte envers les gens qui n’ont pas eu le choix. À Maurice, il en existe une, vieille de soixante ans, qui coûte des vies. Et elle s’appelle l’amiante.
RS 25 PAR MOIS POUR HABITER UN POISON
Tout commence dans la douleur des cyclones Alix et Carol, en 1960. Ces deux tempêtes avaient laissé 80 000 Mauriciens sans abri d’un seul coup. L’urgence commandait d’agir vite et de construire beaucoup. Le pouvoir colonial a répondu en bâtissant des milliers de petites maisons ouvrières — les cités EDC — avec de l’amiante-ciment, matériau bon marché et populaire à l’époque. Chaque famille a signé un contrat de location-achat : Rs 25 par mois pendant vingt-cinq ans, et la maison vous appartenait.
Nous sommes à la troisième génération dans ces mêmes murs. Beaucoup de familles vivent dans la promiscuité et l’insécurité»
Personne ne leur a dit ce qu’ils achetaient vraiment. Entre 1961 et 1991, 3 113 logements de ce type ont été construits sur 59 sites à travers l’île. Des maisons de 40 mètres carrés, rectangulaires, aux parois grises et lisses. Pour les familles qui en héritaient après les cyclones, elles représentaient la stabilité, l’avenir, la dignité d’avoir enfin un toit. Elles ne savaient pas que ces murs leur rendraient la pareille un jour.
L’amiante ne tue pas dans l’instant. C’est là toute sa perversité, et c’est ce qui lui a permis de rester si longtemps dans l’ombre. Les maladies qu’il provoque — mésothéliome, cancer du poumon, amiantose, cancers du larynx et de l’ovaire — mettent entre 10 et 40 ans à se déclarer. Le temps passe, les responsabilités s’effacent, les victimes vieillissent. Quand le diagnostic tombe enfin, la maison d’enfance est loin dans les souvenirs.
Et pourtant, les corps, eux, n’oublient pas. Deux noms reviennent sans cesse dans la bouche de ceux qui suivent ce dossier depuis des années : Claude Marguerite, syndicaliste de la CTSP, et Gilbert Leong Son, ex-employé de la compagnie Mon Désert Alma Ltd. Tous deux sont morts d’un cancer directement lié à l’amiante. Leurs corps ont été exhumés pour analyse. Les résultats ont parlé sans ambiguïté : des dizaines de milliers de particules microscopiques logées dans leurs poumons. Des particules que les défenses du corps humain sont incapables d’évacuer.
Ce qui aggrave encore la situation, c’est que beaucoup de résidents, faute de moyens, ont été contraints d’effectuer eux-mêmes les réparations de leurs maisons au fil des années. Un clou planté dans une cloison, un trou percé pour une canalisation, un mur rapiécé après une fuite, chaque geste libère un nuage invisible de fibres dans l’air de la cuisine, de la chambre des enfants. Pendant des décennies, ces familles ont vécu sans le savoir dans un chantier de désamiantage permanent, sans aucune protection.
La nécessité d’agir n’est pas une découverte récente. En 2006, le rapport du Dr Sibartie la documentait déjà noir sur blanc. En 2011, la Truth and Justice Commission la réaffirmait. En 2017, l’Ombudsperson for Children sonnait l’alarme sur le danger que représentent ces logements pour les enfants qui y grandissent. Chaque rapport pointait les mêmes familles, les mêmes cités, le même risque. Et chaque fois, la réponse institutionnelle était la même : un comité, une étude, une promesse.
En 2022, le gouvernement inscrivait Rs 800 millions dans son budget pour reconstruire environ 1 800 logements. La nouvelle avait été saluée comme une avancée historique par les associations qui militent depuis des décennies. Mais trois ans plus tard, les travaux n’ont pas démarré à grande échelle. Depuis 2015, seulement 224 maisons ont été démantelées sur l’ensemble du territoire. À ce rythme, il faudrait plus d’un siècle pour vider les cités de leurs murs empoisonnés.
JUIN 2026 : LA RUPTURE DE GRAND-PORT
La crise a franchi un nouveau seuil, le mois dernier. Dans le district de Grand-Port, 60 familles ont reçu un avis officiel du conseil de district : elles avaient quinze jours pour quitter leur maison en amiante. Pas de logement alternatif proposé. Pas de solution de transition. Juste un délai et une porte.
Kouma to kapav explik enn zanfan pou reste dan enn lakaz kot to’nn perdi tou dimoun ki to kontan.» — Un habitant de Henrietta
La scène dit tout de l’absurdité dans laquelle ces familles sont prises. On leur demande de fuir un danger que l’État a lui-même créé, sans leur tendre la main. Le comité interministériel mis en place en avril 2026 pour gérer ce dossier, présidé par le ministre du Logement et des Terres, a clarifié les choses : il n’avait ni le mandat ni le pouvoir de suspendre les opérations d’évacuation. Personne n’était responsable. Et personne ne pouvait agir.
C’est le mouvement Lalit qui a sonné l’alarme, accompagnant les habitants lors d’une réunion avec les autorités locales, puis écrivant directement au ministre. La militante Rajni Lallah a posé la question qui dérange : comment peut-on expulser des familles de maisons dangereuses sans leur en proposer d’autres ? La réponse, comme souvent dans ce dossier, est venue sous forme de renvoi à de prochaines consultations.
À Henrietta, assis sur le pas de sa porte, Roger Hosseny regarde sa petite maison des années 1960 comme on regarde un album de photos qu’on n’ose plus ouvrir. Les murs gris ont vu naître ses enfants, vieillir ses parents, et partir, l’un après l’autre, les êtres qui donnaient un sens à ces pièces aujourd’hui presque vides.
Il parle lentement, le cœur lourd, comme si chaque mot pesait le poids d’une vie entière. Sa femme est partie la première, emportée par un cancer de l’ovaire — une maladie qu’elle a combattue en silence, dans cette même maison, entre ces mêmes murs d’amiante-ciment que l’on n’a jamais soupçonnés de leur faire du tort, avant qu’il ne soit trop tard. Puis ce fut son fils, terrassé par le lupus, une maladie auto-immune qui l’a affaibli pendant des années avant de l’emporter. Roger ne sait pas — personne ne le lui a jamais confirmé — si l’exposition à l’amiante dans laquelle sa famille a vécu six décennies a joué un rôle. Mais le doute, lui, ne le quitte jamais.
224 maisons démantelées en dix ans. 1 500 encore habitées aujourd’hui
« Mo’nn perdi mo madam, mo’nn perdi mo garson, dan sa lakaz-la mem. » Il n’y a pas de colère dans sa voix, seulement une fatigue ancienne, celle des hommes qui ont trop enterré pour encore espérer. Les chambres où ses proches ont vécu sont aujourd’hui désertées, rongées par l’humidité et le temps. Lui s’est replié dans une petite dépendance à l’arrière, comme si le reste de la maison appartenait déjà aux souvenirs plutôt qu’aux vivants.
Ses enfants restants sont partis chercher ailleurs ce que Henrietta ne pouvait plus leur offrir. Il ne leur en veut pas. « Kouma to kapav explik enn zanfan pou reste dan enn lakaz kot to’nn perdi tou dimoun ki to kontan ? » Comment demander à un enfant de rester dans une maison où l’on a perdu tous ceux qu’on aimait ?
Roger Hosseny n’attend plus grand-chose de l’État. Il ne demande pas de reconnaissance officielle, pas d’enquête sur les causes exactes de ces deuils. Il demande simplement qu’on n’oblige pas d’autres familles à vivre — et à mourir — dans l’incertitude qu’il a connue.
SHANTI BEEHARRY, CETTE OCTAGÉNAIRE RACONTE SON RÊVE
À Cluny, Shanti Beeharry regarde la télévision dans son salon, ses séries pour seule compagnie dans une maison qu’elle habite depuis plus d’un demi-siècle — la première de sa famille à y avoir vécu, à y avoir élevé des enfants. « Kan mo’nn vinn reste isi, tou ti paret parfait », se souvient-elle. C’était le rêve d’un toit à elle, avec son époux. Personne ne lui avait dit ce que ces murs gris cachaient vraiment.
Il y a peu, des officiers du District Council de Grand-Port sont venus annoncer aux huit familles encore installées ici qu’il fallait partir : la démolition arrivait. Aucune autre maison proposée. L’intervention du ministre Shakeel Mohamed a stoppé la procédure de justesse. Shanti dit son soulagement — mais un soulagement fragile, car rien n’est réglé, seulement remis à plus tard.
Elle ne demande pas grand-chose. Pas une grande maison — juste une cuisine, une salle de bain, des toilettes, pour pouvoir enfin se déplacer chez elle sans crainte, même les jours de pluie. Sa voix se serre quand elle parle du gouvernement : « Chaque gouvernement qui arrive nous promet un relogement. Mais rien n’est jamais fait. » Elle ne sait plus depuis combien d’années elle attend. Elle sait seulement qu’elle continue.
LE RÉCIT DE MARIE-THÉRÈSE ORIGINAIRE DE L’ILE RODRIGUES
Originaire de Rodrigues, Marie-Thérèse s’est installée à Cluny avec son mari, il y a des décennies, pour y élever leurs cinq enfants. Quatre sont partis depuis, mariés, vivant leur vie ailleurs. Il ne reste qu’une fille avec elle dans la maison — et son mari, dont le corps lâche peu à peu. Il souffre de douleurs qui ne le quittent plus, surtout aux pieds. Elle-même a connu la maladie : hospitalisée un mois entier pour un problème de peau dont les marques, aujourd’hui encore, restent visibles sur son corps.
Elle ne sait pas si c’est la maison qui les a rendus malades, elle et son mari, ou si c’est une coïncidence. Elle ne l’affirme pas — elle n’en a pas les preuves. Mais le doute est là, chaque jour, dans cette maison qu’elle habite toujours.
Plusieurs gouvernements sont venus, au fil des années, avec la même proposition : démolir. Marie-Thérèse est d’accord — oui, qu’on démolisse. Mais à une condition qu’elle répète sans se lasser : qu’on leur donne autre chose en échange. Une indemnisation, ou une nouvelle maison à la place de celle-ci, construite en amiante, qu’elle habite encore et qu’elle redoute chaque jour un peu plus.
Ce n’est pas une grande demande. C’est le cri d’une femme qui ne veut rien de plus qu’un endroit où vivre, elle et les siens, sans avoir à se demander si les murs qui les abritent sont en train de les tuer.





